Affaire des mandats suspects
Entre Valérie Dittli et le reste du Conseil d'Etat, le fossé se creuse

La convention signée entre Valérie Dittli et son adversaire de l'époque, Jean-Claude Mathey, n'a pas été validée par le Conseil d'Etat. Les 10 prochains mois de collaboration s'annoncent difficiles au sein de l'exécutif vaudois, après les conclusions du rapport Meylan.
Un conflit avait éclaté entre Valérie Dittli et Jean-Claude Mathey, qui avait porté plainte contre cette elle.
Photo: KEYSTONE
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Myret ZakiJournaliste Blick

Une «confiance entamée» et «difficile à rétablir». Telles sont les conclusions tirées par le Conseil d'Etat vaudois, présidé par la PLR Christelle Luisier, au sujet des comportements de Valérie Dittli dans l'affaire des deux mandats que la conseillère d'Etat a octroyés à Jean-Claude Mathey, ancien président de la Commission rurale foncière. 

Pour rappel, un conflit avait éclaté entre Valérie Dittli et Jean-Claude Mathey, qui avait porté plainte contre cette elle pour calomnie et abus d'autorité. Huit mois plus tard, il avait retiré sa plainte. Peu de temps après, l'élue du Centre lui avait octroyé deux mandats pour un montant de 40'000 francs suisses. Une séquence qui avait éveillé la suspicion de nombreux députés vaudois.

Ce vendredi à 13h30, l'atmosphère était fébrile au Château Saint-Maire, quand la presse et les médias audiovisuels ont rejoint la conférence de presse de l'enquêteur Jean-François Meylan, en présence des membres du Conseil d'Etat, à l'exception de Valérie Dittli (qui s'est récusée).

Désormais, la situation devient plus claire. Le rapport Meylan, rendu public ce vendredi 24 avril, établit qu'un des deux mandats octroyés par Valérie Dittli à Jean-Claude Mathey est problématique. Il découle d'une convention secrète – car ignorée du Conseil d'Etat – signée par les deux intéressés, qui prévoyait un mandat de 10'000 francs ainsi que le retrait de la plainte pénale. 

«Un marchandage»

Le rapport, a souligné son auteur, constate aussi le caractère «disproportionné» de la somme de 10'000 francs, pour un mandat qui portait sur un état des lieux de la Commission foncière rurale. Ce dernier ne s'est traduit au final que par «7,5 pages de texte, dont 4 pages de texte utile, si l'on retire l'introduction, la conclusion et les rappels juridiques. Quatre pages qui auraient pu faire l'objet d'un chapitre dans le rapport annuel. A cette aune, 10'000 francs s'avèrent disproportionnés», conclut Jean-François Meylan. 

Concernant le deuxième mandat de 30'000 francs octroyé à Jean-Claude Mathey par Valérie Dittli, qui porte sur un ouvrage spécialisé, l'enquête n'a pu établir un lien avec le retrait de la plainte, et ne peut certifier qu'il s'agit d'une contrepartie. Il est seulement constaté que «l'idée a été émise à peu près en même temps que l'autre mandat», et que quelques mois séparent la conclusion des deux mandats. 

Par ailleurs, Jean-François Meylan note que les 30'000 francs ont fait l'objet d'un «marchandage» entre le département et l'intéressé, sans que la somme ne repose sur des éléments concrets. 

«Dans le contrat, il n'y a pratiquement aucun élément à part une table des matières: pas de concept, pas d'indication si l' ouvrage sera édité auprès d'un éditeur, constate l'auteur du rapport. Dès lors, il n'est pas possible d'estimer aujourd'hui si les 30'000 frs sont excessifs ou non». A mi-chemin du délai, «un acompte de 6'000 frs a été versé à Jean-Claude Mathey, note l'enquêteur, et il n'y a que 3 pages de texte rédigées et une table des matières. Difficile de se prononcer sur la disproportion éventuelle». 

Des «magouilles»?

Le Conseil d'Etat a par ailleurs précisé qu'il n'a jamais donné son accord à différentes versions d'une indemnité à Jean-Claude Mathey présentées par Valérie Dittli, hors frais d'avocat. Ceci, notamment pour des questions de montants. En général, le rapport montre que le Conseil d'Etat était réticent à l'idée de verser une indemnité. 

Contactée par Blick ce vendredi à la suite de la sortie du rapport, Valérie Dittli n'a pas retourné notre appel.

A la presse qui lui demandait s'il y avait eu des «magouilles», d'après lui, Jean-François Meylan a répondu factuellement, en soulignant que dans la même convention, il y a un chiffre qui acte le retrait de la plainte, et un autre qui acte l'octroi du mandat de 10'000 francs, et qu'«on ne peut pas dissocier ces points». 

Le silence de Jean-Claude Mathey faisait, lui aussi, partie du contrat: la convention était assortie d'une clause de confidentialité. La rédaction de Blick a pu le constater: l'ancien président de la Commission foncière n'a jamais voulu s'exprimer quand les membres de la rédaction l'ont contacté, invoquant à chaque fois être lié par des accords stricts de confidentialité. 

Lors de la conférence de presse ce vendredi, la conseillère d'Etat Christelle Luisier a été interrogée plusieurs fois sur les modalités de la collaboration à venir avec Valérie Dittli jusqu'à la fin de la législature, d'ici 10 mois, à présent que la confiance avec celle-ci est jugée entamée, et dans un contexte de relations déjà détériorées depuis bientôt trois ans. «Même si la confiance sera difficile à rétablir, nous sommes toutes et tous élu(e)s pour le bien du canton et pour faire fonctionner les institutions, a répondu la présidente, et donc nous travaillerons dans cet esprit. Pour le reste, cela appartient à Mme Dittli.»

Premier à réagir aux conclusions de l'enquête, le groupe Ensemble à Gauche et POP du Grand Conseil Vaudois s'est fendu d'un communiqué réclamant la démission de Valérie Dittli. Il juge que «la Conseillère d'Etat semble avoir fait passer ses intérêts personnels avant ceux de l'Etat, ce qui la rend indigne d'une fonction qui revêt une telle responsabilité devant la population vaudoise.» 

Le Conseil d'Etat a transmis le rapport au Ministère public, qui a ouvert depuis le 26 novembre 2024 une instruction pénale à l'encontre de Valérie Dittli.

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