«Plus j’ai d’ennemis, mieux je me porte»
La troisième vie du «SDF» du Lausanne Palace

Fils d’un héros de la Libération et d’une icône de la haute couture, avocat aux barreaux de New York, de Paris et du canton de Vaud, Nicolas Roumiantzoff, aussi insaisissable que théâtral, se confie. Rencontre avec le résident en durée prolongée du Lausanne Palace.
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A la Brasserie du Grand Chêne du Lausanne Palace, Nicolas Roumiantzoff a ses habitudes...
Photo: Blaise Kormann
Antoine Hürlimann - Responsable de l'actualité L'illustré
Antoine Hürlimann
L'Illustré

«Bonjour Maître.» A peine Nicolas Roumiantzoff franchit-il les portes de la Brasserie du Grand Chêne du Lausanne Palace que les salutations fusent. Un serveur abandonne son plateau pour lui serrer la main. Un banquier délaisse son poulet rôti. Un pâtissier en vogue s’arrête devant sa table. Le directeur du cinq-étoiles, Quentin Delohen, tiré à quatre épingles, traverse la salle pour prendre de ses nouvelles. Enfin, le chef quitte sa cuisine. «Maître, si vous aviez envie de quelque chose qui ne figure pas sur la carte ce soir, dites-le-moi.»

«
Je suis un double SDF: un sans domicile fixe et un sans difficulté financière virtuelle
»

Nicolas répond par une plaisanterie. Les rires éclatent. «Déjeuner avec moi, c’est déjeuner avec le restaurant. Cela m’a parfois été reproché par mes proches, qui devaient me partager jusque dans nos moments les plus intimes. Mais je suis ainsi.»

Sa place n’est pas choisie au hasard. C’est la plus belle, celle qui s’ouvre sur l’extérieur. A quelques centimètres de son assiette, une discrète plaque en laiton gravée à son nom voisine avec celles de Nicole Kidman et d’Elton John. Depuis sa récente séparation, l’avocat a installé son quartier général au Lausanne Palace. Il y dort, y reçoit ses clients et s’y remplit la panse tous les jours.

«Il faut savoir maintenir son rang»

Le serveur décapsule une bouteille de Châteldon. «L’eau des rois.» A 70 ans, Nicolas Roumiantzoff est l’unique résident actuel en durée prolongée du luxueux établissement. L’illustré l’y a accompagné les 29 et 30 juillet. «Je suis un double SDF: un sans domicile fixe et un sans difficulté financière virtuelle. Ce, compte tenu de la récente séquestration judiciaire de l’ensemble de mon patrimoine familial propre et commun à la suite du prononcé de ma récente séparation de corps.»

Rien, dans son allure, n’évoque l’errance. Chemise immaculée, veste parfaitement coupée, bottines derbys lustrées. Les écharpes et foulards croix des gardes sont devenus sa marque de fabrique. Et, chaque semaine, un rituel au poil: coiffeur, barbier.

«Il faut savoir maintenir son rang», lui répétait son père. Le général portait l’uniforme. Son fils en a conservé la discipline. Nicolas tapote son ventre. «A New York, je faisais 69 kilos. Aujourd’hui, j’en fais 100… avec mon œuf colonial prédominant!» Il laisse planer une demi-seconde de silence, comme un acteur qui connaît déjà l’effet de sa réplique, puis se dilate la rate. «J’ai des coups de sang… bleu.»

A écouter Nicolas Roumiantzoff, les histoires s’enchaînent à un rythme étourdissant. Un général de la Libération, une icône de la haute couture, les internats dispendieux, la Légion étrangère, New York, le Vatican, Jacques Chirac, les têtes couronnées… Son existence semble parfois défier toute vraisemblance. Le tribun s’en amuse. Libre à chacun de distinguer le panache de la mise en scène. Une chose, en revanche, ne fait aucun doute: Nicolas Roumiantzoff raconte sa vie comme d’autres montent sur les planches.

La soie et la violence

Le général Nicolas Roumiantzoff (à gauche), que le général de Gaulle (à droite) surnommait affectueusement «Le Roum».
Photo: Archives

Pour comprendre Nicolas Roumiantzoff, il faut déserter un instant les lustres du Lausanne Palace. «J’étais inscrit à Eton, le pensionnat britannique pour garçons fréquenté par plusieurs membres de la famille royale, avant même d’être né.»

Son père, le général Nicolas Roumiantzoff, héros de la Libération, proche du général de Gaulle, est né en 1906 dans une famille de l’aristocratie russe, dont les racines plongent dans les illustres lignées militaires de l’empire des tsars. Sa mère, Pâquerette, née Pierrette Naudi en 1918 dans un foyer modeste ariégeois, victime d’inceste durant son enfance, est l’un des mannequins les plus célèbres du Paris d’après-guerre.

Nicolas Roumiantzoff est né le 31 mars 1956 à Neuilly-sur-Seine. Il est ici dans les bras de sa mère Pâquerette.
Photo: Archives

«Le roi du pistolet. La reine du chiffon. Les deux m’élevaient chacun dans leur monde… et en concurrence.» Entre les défilés militaires et les défilés de mode, l’enfant grandit surtout loin de ses parents. Son père est en garnison en Allemagne, sa mère enchaîne les podiums et les réceptions mondaines. Une nurse allemande l’élève pendant ses premières années, avant qu’il ne soit envoyé en pension.

«J’étais gaucher, dyslexique et j’écrivais de droite à gauche. On me promettait le bonnet d’âne.» Aux Roches, en Normandie, il découvre très tôt la brutalité des réputées maisons d’éducation de l’époque. Il prend la défense d’un camarade, fils d’un planteur haïtien plein aux as, surnommé «Roudoudou» par un professeur.

Ce dernier le fesse violemment à coups de règle en fer. Son père, furieux, intervient personnellement en mettant «son pétard dans la bouche» de celui qui a osé lever la main sur son petit prince et obtient son renvoi «dans les cinq minutes». «Mon père, figure tutélaire, mort en 1988, n’avait pas beaucoup de limites…»

Emancipation en Suisse

Direction la Suisse. Au Rosey, sur les campus de Rolle (VD) et de Gstaad (BE), souvent présenté comme l’une des institutions privées les plus chères du monde, il est convaincu que ses parents l’ont abandonné comme une valise dans une consigne dorée. Alors il décide de les punir. «Je faisais exprès d’être mauvais.»

Jusqu’au jour où un professeur de mathématiques lui lance un défi. Trois mois. «Tu me les donnes et je te fais passer du fond de la classe parmi les meilleurs.» Chaque mercredi et chaque samedi, pendant que les autres profitent de leur temps libre, Nicolas travaille l’algèbre et le français avec Robert Driancourt. Six mois plus tard, il est deuxième de sa classe.

Pour vaincre sa timidité, il prend une décision, seul. Il s’inscrit à des cours de théâtre en anglais. A force de déclamer Hamlet, le garçon réservé apprend peu à peu à prendre la parole. Pour devenir enfin Nicolas Roumiantzoff, il lui faudra encore traverser la Méditerranée. L’Atlantique viendra ensuite.

«
Il n’y a pas de citadelle imprenable, seulement de mauvais capitaines
»

A 17 ans, il étouffe. Il quitte le Rosey sans prévenir et disparaît plusieurs mois en Algérie. «J’avais envie d’une coupure. Le Rosey était une école extraordinaire, mais nous vivions dans une bulle. Beaucoup mettaient deux ans à redescendre sur terre.»

A sa réapparition, sa mère, devenue immensément riche après l’héritage d’un oncle américain, a déjà tout organisé. A sa descente d’avion, deux légionnaires l’attendent. Direction un service militaire «sur mesure». D’abord Calvi, puis au sein de la cavalerie au camp de Carpiagne, près de Cassis. L’expérience est rude. «Quand tu es le fils d’un général connu, tu es une crevure.» Lors d’un exercice dans les calanques, lesté d’une vingtaine de kilos d’équipement, il tombe à l’eau. Des plongeurs le repêchent de justesse.

New York comme renaissance

De retour à la vie civile, il étudie le droit. Un premier dossier l’envoie à Los Angeles et à New York dans le cadre de «la succession du chanteur Joe Dassin». La Grosse Pomme agit comme un électrochoc. «Je marchais le cou cassé à force de regarder les gratte-ciel. Je me suis dit: «C’est ici.»

Il vend ce qu’il possède, fait ses valises et s’installe à Manhattan. Les inscriptions à la Fordham University School of Law sont closes depuis près de deux ans. Cela ne l’arrête pas. «Il n’y a pas de citadelle imprenable, seulement de mauvais capitaines.» Grâce à une amie de sa mère, il obtient un rendez-vous avec un jeune évêque lié au cardinal Terence Cooke. Monseigneur Robert L. Charlebois lui explique que son dossier n’a aucune chance d’aboutir. Nicolas insiste. «Je lui ai répondu: «Si Dieu le veut, l’homme peut aider.»

Le lendemain, à 6h30, le téléphone sonne. Deux jours plus tard, Fordham l’accepte. Il décroche son master en droit comparé, passe son examen au Barreau de New York et rejoint un prestigieux cabinet pour entamer une carrière juridique variée, l’amenant de la Fédération internationale de tennis à la série télévisée d’animation Denver, le dernier dinosaure.

Sa mère est ambassadrice de la haute couture française et des plus grandes maisons de joaillerie, dont elle porta le rayonnement jusqu’en Australie.
Photo: Archives

Pour la première fois de sa vie, personne ne connaît son père. Personne ne sait qui est Pâquerette. Il n’est plus le fils de quelqu’un. Il devient simplement Nicolas Roumiantzoff. Un soir, dans un restaurant, après que l’une de ses affaires a droit à un entrefilet dans la presse, le maître d’hôtel s’approche de sa table. «Bonsoir Maître Roumiantzoff.» Il n’a jamais oublié ces trois mots. «J’avais 26 ou 27 ans: j’étais enfin moi.»

Le droit l’emmènera de New York au Vatican et de Paris à Pékin, auprès des grandes familles et des chefs d’Etat du monde entier. L’entourage de Jacques Chirac lui confie «une délicate négociation en Chine au lendemain des événements de Tiananmen». Sept jours sont prévus. Quatre suffisent. En France, une invitation à déjeuner à l’Elysée l’attend. Installé à la deuxième table, il se vexe et part avant la fin du repas. «Je n’ai plus jamais été invité!» L’anecdote le fait toujours se plier en deux. Il se redresse: «Sa femme, Bernadette, avait l’intelligence, elle, de tolérer ses incartades et de ne pas le mettre à la porte.»

Grand amour et immenses blessures

New York lui offrira surtout une rencontre qui comptera davantage que toutes les autres. Un ami l’entraîne à une fête. Il aperçoit une sublime Néerlandaise. «Je me suis tourné vers mon copain et je lui ai dit: «Voilà la femme que je vais épouser.» Il s’avance vers elle. «Mademoiselle, je me présente. Nous allons nous marier, avoir des enfants et être très heureux.»

Dix jours plus tard, il la demande en mariage. Elle accepte. «Elle m’avait alors fait le plus beau compliment: «Je connais cet homme depuis dix jours. Est-ce que j’imagine ma vie sans lui? La réponse est non. Alors la réponse à sa proposition est oui.» Ils resteront ensemble quarante-deux ans.

En septembre 2023, Nicolas Roumiantzoff accompagne sa fille Natacha jusqu’à l’autel pour son mariage avec l’archiduc Alexander d’Autriche.
Photo: IMAGO/ABACAPRESS

Trois enfants naîtront de leur union. L’aînée, Natacha, fera elle aussi, bien des années plus tard, l’expérience brutale du décalage entre les apparences et la réalité. En septembre 2023, Nicolas Roumiantzoff la conduit jusqu’à l’autel pour son mariage avec l’archiduc Alexander d’Autriche. A peine un an plus tard, la romance tourne court. «Ce qui apparaissait comme un conte de fées s’est révélé être un cauchemar, voire un chemin de croix.»

L’éloge laisse rapidement place aux attaques. Une partie de la presse people remet notamment en cause les origines aristocratiques de la famille. Nicolas exerce son droit de réponse, documents à l’appui, mais refuse d’exposer publiquement ce qui s’est réellement passé.

«Il y a des moments où on ne peut pas répondre à la boue. Il faut savoir garder sa dignité.» Il affirme seulement que le divorce n’est «nullement du fait» de sa fille. «Je n’allais pas m’abaisser à raconter certaines choses.» Le reste, brocarde-t-il, figurera possiblement dans ses Mémoires. Après avoir écrit la biographie de son père («Le Roum». Le spahi du général de Gaulle, aux Editions du Cherche Midi) ainsi que celle de sa mère («Pâquerette», mannequin vedette de la Libération, aux Editions RPZ Quatorze Heures), c’est son prochain projet. «Il sortira quand je serai mort. Comme ça, personne ne pourra m’attaquer pour diffamation.»

«
Plus j’ai d’ennemis, mieux je me porte
»

Dans la foulée de cette déconvenue, son propre mariage connaît un destin similaire. «Après quarante-deux ans de bonheur et de vie commune, notre mariage a volé en éclats.» Il ne cherche ni coupable ni absolution. «Les regrets, c’est une deuxième erreur.» En voulant offrir à ses enfants ce qui lui avait tant manqué, il reconnaît avoir probablement été «un père et un mari trop présent, trop dirigiste, trop contrôlant». «On dit que les parents ont toujours tort, et c’est vrai», glisse-t-il.

Il revendique aussi une personnalité volontiers clivante, sans chercher à s’en excuser. «Plus j’ai d’ennemis, mieux je me porte. Ce sont toujours les proches qui vous plantent un couteau dans le dos. Je préfère les gens aux vices apparents, ce sont les autres dont il faut se méfier.»

Le dernier acte

Pourtant, les épreuves n’avaient pas attendu les divorces. A 29 ans, sa future ex-conjointe est atteinte d’un cancer. Pendant trente ans, la maladie accompagne leur quotidien. Les traitements. Les rémissions. Les rechutes. Puis les rôles s’inversent. Cette fois, c’est lui qui tombe malade. Il hausse les épaules. «Tout ce qui vient désormais n’est que du bonus, exception faite des procédures judiciaires, en particulier celles faisant fi du sacro-saint principe du contradictoire, à l’instar de celles que j’ai subies au début de ma séparation.»

A 70 ans, il dit avoir entamé une troisième vie. Une vie où il entend profiter du temps qui lui reste, de ses amis, de sa liberté retrouvée… et des plaisirs de l’existence. Un sourire éclaire son visage. «J’aime faire bonne chère… et peut-être aussi la bonne chair.» Entre ses doigts, une cigarette se consume lentement. Deux paquets par jour. Pourtant, il n’en fume jamais le dernier tiers. «Pour éviter le pire.»

Deux paquets de cigarettes par jour, mais jamais le dernier tiers. «Pour éviter le pire.» Même face au cancer, il s’accroche à ce rituel dérisoire.
Photo: Blaise Kormann

«Il y a moi… et il y a l’autre»

La conversation touche à sa fin. Une question, obsédante, demeure. Qui est Nicolas Roumiantzoff lorsqu’il tombe le masque? Le garçon timide qui récitait Shakespeare pour trouver sa voix ou l’avocat qui transforme chacune de ses apparitions en scène de théâtre? Pour la première fois depuis le début de notre rencontre, Nicolas marque un temps de réflexion. «Il y a moi… et il y a l’autre.»

Impossible de savoir lequel des deux vient de répondre. Dans le hall du Lausanne Palace, les «Bonjour Maître» sont devenus des «A tout à l’heure, Maître». Il serre des mains, badine avec le concierge Christophe. Les railleries l’accompagnent jusqu’au perron. Le voiturier Matthew fait avancer son Range Rover. «Parfait. Je commençais à croire que vous aviez décidé de le garder!»

Avant de monter à bord et de s’enfoncer dans le confort de son siège massant, il se retourne une dernière fois. Sa mère, Pâquerette, avait elle aussi choisi un grand hôtel pour finir sa vie. Chaque jour, au Fairmont Le Montreux Palace, elle dégustait une coupe de champagne. Un plaisir seulement égalé par un autre: terroriser le personnel. Bien que toujours résidente française, c’est là que le dragon très distingué s’est éteint, en 2008. L’idée ne lui déplaît pas. «Pourquoi pas ici? Au septième et dernier étage, dans le penthouse que je convoite.» Personne, au Lausanne Palace, ne paraît surpris.

Un article de «L'illustré» n°33

Cet article a été publié initialement dans le n°33 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 août 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°33 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 août 2026.

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