L’homme à la peau cuivrée est entièrement nu. Entièrement? Non, il porte de grosses bottes de combat noires à lanières. Au son d’un death metal ravageur du groupe hongrois Paediatricians, il exécute une danse effrénée en totale liberté. Autour de lui, la foule habitée n’y prête guère attention. Bienvenue à l’Obscene Extreme Festival (OEF), dont cette scène résume tous les codes.
C'est une expérience particulière que d'aller à ce festival situé à 2 heures de Prague, en République tchèque. Expérience parmi les plus trash et les plus extrêmes qu’offre l’univers des musiques death metal et hardcore punk.
Ce qui attend le festivalier va au-delà du musical, même si les sons eux-mêmes finissent par l’ensorceler à son insu. «Là-bas, on se retrouve dans une bulle hors du temps», comme le résume bien Arnaud Favre, qui s’y est rendu deux fois. L’administrateur culturel de Riddes (VS), amateur de tatouages, de piercings et de musiques underground, regrette presque de ne pas y être allé cette année.
Humour noir très tranchant
C’est en effet une bulle hors du temps qui nous attend sur le site de Trutnov, ce 1er juillet. Ici, tout tient dans un mouchoir de poche: une seule scène où 84 groupes jouent sur 4 jours, devant 5000 passionnés.
Déjà, les noms des groupes que nous avons vus défiler sont tout un poème. Si on les traduit en français, cela donne: Egorgement guttural, Mauvais trip d'acide, Rasoir oxydé, Fosse septique, Cautérisation sulfurique, Génitaux amputés ou Massacre de nonne…
De l’humour très noir, il y en a ici à chaque détour. Mais alors que ces noms sonnent démoniaques, les amateurs de ces groupes, eux, nous frappent par leur extrême politesse et amabilité. Et c'est là tout le paradoxe de l’Obscene Extreme.
Sur place, nous croisons surtout des Allemands, Néerlandais, Belges, Danois, Anglais, Français, Tchèques, Suédois et Polonais. Pour qui jette un regard extérieur sur ces festivals de metal, cet entre-soi très nord-européen aurait tout pour plaire à l’extrême-droite. Sauf que la communauté de l’OEF puise en réalité ses racines à l’autre bout du spectre, dans la culture punk, anti-fasciste et antimilitariste par excellence. A l’image du «Fuck Wars» qui surmonte l’unique scène du festival.
Du très qualitatif, grâce au fondateur
Sur place, nous croisons deux métalleux vaudois de Grandson, qui nous parlent de ce qui distingue ce festival: «Ce que j'aime à l'OEF est qu’il est à taille humaine, très bien organisé, l'ambiance très respectueuse, et la programmation très bonne avec un joyeux mélange de grindcore, de thrash metal, de death metal et de crust punk, ce qu’il n'y a pas forcément dans d'autres festivals», dit le premier.
Quant au second: «Je n’ai jamais vu un festival avec autant de bons groupes sur une seule scène du matin au petit matin, avec une liberté et un respect incroyables entre les gens… Je sais que ce festival n’est pas fait pour tout le monde, et c’est surement ce qui me plaît.» Inconditionnel depuis 14 ans, il en sait quelque chose.
Si la qualité des groupes est au rendez-vous, et que la relève est très vivace, c’est grâce à un homme: Miloslav Curby Urbanec, le fondateur de l’OEF et véritable ambassadeur de la scène death metal et hardcore punk. Chaque année depuis 27 ans, le Tchèque donne une chance à de nouveaux groupes qu’il a dénichés lui-même de par le monde. «Ici nous n’avons pas de star-system, nous explique-t-il. Sur scène, peu importe si c’est un groupe renommé ou débutant, les gens montrent le même respect. Des groupes m’écrivent directement et je les écoute tous, surtout leurs lives».
Cette année encore, «Curby» n’a pas raté un seul des concerts de l’Obscene. Il est là, fondu au milieu des festivaliers. Pour les groupes émergents, l’OEF est un passage obligé sur leur CV. Nous avons par exemple vu le très jeune groupe en pleine ascension, Guttural Disgorge, créé il y a 3 ans au Danemark.
Place au trash le plus régressif
Vers 11h ce 1er juillet, le festival s’ouvre avec un «Freak Fest» qui nous propulse directement dans le trash le plus régressif. Au menu: lutte à corps nus dans une minuscule piscine de slime vert, visqueux et ultra-glissant. Un couple de Tchèques s’élance. La femme est seins nus, l’homme nu de la tête aux pieds. Objectif: pousser l’autre à s’étaler complètement dans le slime. La foule des métalleux cerne la piscine gonflable et acclame le duo qui glisse sans cesse. Un animateur commente la lutte des corps luisants en langue tchèque. A la sortie, un tuyau arrose copieusement le couple verdâtre.
L’apothéose, ce sera le concours de vomi: des volontaires se gorgent d'eau salée puis rivalisent en régurgitations. Mais le concours de fessées au martinet vaut tout autant le détour, avec des postérieurs couverts ou dénudés, dont certains ont fini striés de sang, et leurs propriétaires proches du malaise.
Un respect profondément intégré
Le tout ne serait rien sans les shows de suspension par la peau. Des artistes tchèques se sont enfoncés sous nos yeux des aiguilles à ras le cou, et de gros crochets pointus dans le dos et au-dessus des têtons. L’un d’eux a été soulevé par-dessus de la scène pendant de longues minutes. Nous avons pu observer et filmer le tout au bord de la scène.
Tout cela sur un site resté très sûr, très propre, proposant de la cuisine 100% végétarienne, avec un stand de «Médecins sans frontières» et une ambulance garée sur place.
Nous essayons de comprendre cet écart paradoxal entre les goûts extrêmes des festivaliers, et l’ambiance si bon enfant. «C’est un espace de non-droit, mais qui est ultra-respectueux», nous explique Arnaud Favre, qui parmi ses diverses programmations à Riddes, organise une Swiss Metal Night le 26 septembre à la salle des Abeilles. «Les gens qui vont à l’OEF sont ultra-respectueux de tout, constate ce connaisseur. C’est pour ça qu’on n’y voit pas d’agents de sécurité. Il y a une culture commune du respect.»
Pas de solos de génie, mais une frénésie
Ceci, dans une grande liberté. «C’est ce que les gens recherchent maintenant, poursuit Arnaud Favre. Pouvoir se lâcher dans un cadre bienveillant. Aller dans le plus extrême possible, ce n’est pas ce qu’on peut vivre dans le vie de tous les jours. Or sur place, chacun a intégré ce respect, et tout le festival est autogéré; c’est le seul au monde à l’être. Le but ultime de l’OEF et des gens qui y vont, c’est la musique, ce sont des gens venus pour déconnecter de la réalité.»
La musique, justement. Nous découvrons certains de ces groupes spécialisés dans les formes les plus extrêmes de death metal, du grindcore et du hardcore punk. On entend les guitares électriques accordées plus bas que dans le metal traditionnel. Initialement, les longs solos des légendes du metal nous manquent. Puis on comprend que cette musique plus pointue ne cherche pas à captiver par la virtuosité, mais par la sorte de frénésie presque primitive qu’elle arrive à déclencher.
La batterie, véritable mitrailleuse, crache des rafales ultra-rapides. Les voix d’outre-tombe s’élèvent et se déclinent en grognements caverneux et rugissements gutturaux aux sonorités païennes.
Au point culminant, quand le rythme casse soudain, le «headbanging» des chevelures synchronisées se déclenche sur scène et dans la foule, et l’on communie dans cette sorte de rituel sacré. Sauf qu’avec un rythme plus rapide que celui du metal classique, les risques de torticolis du lendemain ne sont pas à négliger.
Pendant ce temps, c’est la folie dans la fosse. Les festivaliers font des pogos, sautent sur la scène pour danser sur le premier mètre, qui leur est réservé à condition qu’ils redescendent après quelques secondes. Là encore, tout se révèle aussi fou que codifié, et le manège de pitreries dansantes se poursuit sans heurts.
Art de niche et culture forte
A l’OEF, une certaine idée du metal, fondée sur le refus des compromis, survit au contact de la culture punk indépendante et cultive son côté niche, là où d’autres festivals ont explosé en taille par rapport à leurs débuts, comme le Wacken en Allemagne, ou le Hellfest en France.
Ce dernier, 60 fois plus fréquenté que l’OEF, s’est récemment élargi à des groupes comme Muse ou Foo Fighters, faisant frogner les puristes. En 2027, il passera de 180 à 300 groupes. «Trop commerciaux, avec trop de sponsors», dit «Curby» de ces géants. Wacken et Hellfest «restent des pointures», selon Arnaud Favre, qui cite aussi le Greenfield en Suisse, «qui est un petit Hellfest».
Mais aux yeux du Valaisan, l’équipe de l’Obscene, ce sont les vrais passionnés. «Le fondateur est l’une des dernières personnes qui se déplacent encore aujourd’hui dans toute l’Europe pour trouver de nouveaux groupes. C’est un honneur pour un groupe extrême de le voir se pointer à son concert».
Pour qui s’y laisse prendre, l’Obscene Extreme Festival offre une expérience jubilatoire parce que libératrice. Celle d’un espace de défoulement, d’une licence de vivre, de frémir et de rire de l’outrance, d’écouter et d’admirer l’esthétique gore dans toute sa splendeur. Et soudain, cet homme nu aux bottes noires n'apparaît plus comme la plus étrange des visions, mais comme la plus emblématique du moment.