Paie en baisse, injustice…
«Oui, Uber Eats nous exploite», affirme un livreur romand

Alors que Syndicom vient de sonner l'alerte quant aux «conditions précaires» que subissent les livreurs d'Uber Eats en Suisse, à l'exception de Vaud et Genève, l'un d'entre eux nous raconte un quotidien semé de frustration et d'une grande solitude.
Suite aux critiques émises par Syndicom à l'intention d'Uber Eats Suisse, un jeune livreur a tenu à nous raconter son expérience. (Image prétexte).
Photo: Shutterstock

En bref

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  • Syndicom et des livreurs d'Uber Eats dénoncent la baisse continue des rémunérations, ainsi que des bonus pour les courses sous intempéries. Benoît* (nom d'emprunt), un livreur anonyme s'étant confié à Blick, critique également la dépendance totale à l'algorithme d’Uber pour obtenir des commandes.
  • Le syndicat Syndicom accuse Uber Eats de maintenir ses livreurs dans des «conditions précaires» via une fausse indépendance et des salaires insuffisants. Benoît, témoin direct, confirme ces accusations en décrivant une baisse des revenus malgré une augmentation des courses. L'algorithme, jugé opaque, semble favoriser l'efficacité de la plateforme au détriment des livreurs.
  • Une étude de l'université d'Oxford en 2025 a révélé que l'algorithme d'Uber ajuste dynamiquement les tarifs, diminuant les revenus des livreurs pour augmenter les prix des commandes. Benoît rapporte avoir gagné 220 CHF en une journée exceptionnelle, mais déplore l'irrégularité des revenus et le manque de dialogue avec le service client d'Uber Eats.
Ellen De Meester - Journaliste Blick
Ellen De MeesterJournaliste Blick

La semaine dernière, alors que la Suisse se noyait dans une série d’averses diluviennes, les livreuses et livreurs d’Uber Eats sillonnaient les routes trempées, affublés de leurs imposants sacs à dos verts. Parmi eux, il y avait Benoît*, un jeune Romand inscrit sur l’application depuis 2024. «Le bonus que nous recevons par mauvais temps n’a cessé de baisser, ces dernières années, déplore-t-il. Celui-ci s’élève actuellement à 14 francs pour un total de 7 courses réalisées durant des intempéries, ce qui revient à 2 francs supplémentaires par course.» 

Ayant souhaité rester anonyme, Benoît nous a contactés après avoir découvert les critiques émises par Syndicom, à l’intention d’Uber Eats Suisse. Ce lundi, le syndicat exhortait le groupe américain à mettre fin aux «conditions précaires» infligées à ses livreurs, en augmentant leurs salaires et en leur offrant des contrats fixes dotés d’une meilleure sécurité sociale. D’après le communiqué, les personnes concernées sont «exploitées» et vouées à une «indépendance fictive».

«On est complètement dépendants d’Uber»

Pour Benoît, ces affirmations sont totalement justes: «Nous réalisons davantage de courses pour toujours moins d’argent, indique-t-il. Comme certains livreurs ont commencé à accepter des courses largement sous-payées, Uber en a profité pour continuer à baisser les rémunérations.» Ainsi, s’il ne pouvait compter sur une source de revenus secondaire, le jeune homme affirme qu’il se trouverait dans une situation très difficile, financièrement. Contacté, le groupe américain assure n’observer aucune réduction des tarifs: «Au contraire, il y a eu une hausse constante au cours des derniers mois et des dernières années», se félicite Uber Eats.

Vaud et Genève, des paradis pour les chauffeurs Uber?

Rappelons que les cantons de Vaud et de Genève protègent davantage les chauffeurs et livreurs d'Uber, en leur offrant un véritable statut d'employé.

Après un feuilleton interminable, Genève s'est penchée sur la question au moment d'introduire le salaire minimal, en 2020. De nombreuses discussions labyrinthesques et une suspension temporaire des activités d'Uber dans le canton, en 2022, ont finalement abouti sur un accord: Genève est parvenue à obliger le groupe américain à se comporter comme un véritable employeur, le contraignant à respecter les lois du travail suisses. En bref, les chauffeurs Uber peuvent désormais être employés par des sociétés de transport indépendantes, recevant ainsi les charges sociales et le salaire minimal. 

Mais la situation a encore changé, début 2026: depuis le 1er février, dans le canton de Genève, Uber est uniquement autorisé à travailler avec des entreprises employant des salariés. Les chauffeurs de transport de personnes (VTC) résidant à Genève ont ainsi été éjectés de l'application, contraints de s'enregistrer auprès d'une des sociétés partenaires d'Uber, s'ils souhaitent poursuivre leur activité.

Du côté du canton de Vaud, les chauffeurs indépendants doivent légalement s'inscrire auprès d'une caisse de sécurité sociale, avant de pouvoir utiliser l'application Uber: ils ont donc le choix entre le statut officiel d'indépendant ou celui d'employé auprès d'une entreprise de transport, comme à Genève. À nouveau, Uber stipule que «la majorité des chauffers souhaite rester leur propre patron». 

Rappelons que les cantons de Vaud et de Genève protègent davantage les chauffeurs et livreurs d'Uber, en leur offrant un véritable statut d'employé.

Après un feuilleton interminable, Genève s'est penchée sur la question au moment d'introduire le salaire minimal, en 2020. De nombreuses discussions labyrinthesques et une suspension temporaire des activités d'Uber dans le canton, en 2022, ont finalement abouti sur un accord: Genève est parvenue à obliger le groupe américain à se comporter comme un véritable employeur, le contraignant à respecter les lois du travail suisses. En bref, les chauffeurs Uber peuvent désormais être employés par des sociétés de transport indépendantes, recevant ainsi les charges sociales et le salaire minimal. 

Mais la situation a encore changé, début 2026: depuis le 1er février, dans le canton de Genève, Uber est uniquement autorisé à travailler avec des entreprises employant des salariés. Les chauffeurs de transport de personnes (VTC) résidant à Genève ont ainsi été éjectés de l'application, contraints de s'enregistrer auprès d'une des sociétés partenaires d'Uber, s'ils souhaitent poursuivre leur activité.

Du côté du canton de Vaud, les chauffeurs indépendants doivent légalement s'inscrire auprès d'une caisse de sécurité sociale, avant de pouvoir utiliser l'application Uber: ils ont donc le choix entre le statut officiel d'indépendant ou celui d'employé auprès d'une entreprise de transport, comme à Genève. À nouveau, Uber stipule que «la majorité des chauffers souhaite rester leur propre patron». 

Dans l’un de nos précédents articles, l’entreprise soulignait par ailleurs que la plupart de ses utilisateurs apprécient la flexibilité et l’indépendance qu’offre le système actuel, dans la mesure où celui-ci permet aux livreurs de travailler à leur guise, lorsqu’ils le souhaitent. «Mais ce n’est pas le cas, proteste Benoît. On ne travaille pas quand on veut, on est complètement dépendants d’Uber pour nous attribuer des commandes!»

Malgré tout, le Romand n’a jamais pensé à cesser son activité: «J’ai quand même besoin de cet argent, admet-il. Et je réalise parfois de très bonnes journées. Il y a quelques jours, par exemple, j’ai gagné environ 220 francs en 8 heures.» Le problème, c'est qu’aucune journée ne se ressemble. Aucun moyen, donc, de prévoir si l’on va rentrer bredouille ou victorieux. Benoît se poste typiquement dans le centre-ville le plus proche, parfois pendant des heures interminables, en espérant que l’algorithme lui attribue des commandes.

Comme un jeu d’argent

«Ce qui est bizarre, c’est que le système semble aléatoire, ajoute-t-il. On ne comprend pas vraiment de quelle manière il sélectionne les livreurs. Parfois, j’enchaîne les courses alors que je vois mes collègues se tourner les pouces pendant des heures. Et le lendemain, ce seront eux qui rouleront non-stop alors que moi, je ne bougerai pas de mon poste. J’ai parfois l’impression que c’est fait exprès: le système nous offre une bonne journée, puis une moyenne, puis une très bonne, afin qu’on reste accrochés.»

Cette description rappelle étrangement la pernicieuse addiction que peuvent susciter les jeux d’argent, par exemple. Sur le forum Reddit, plusieurs livreurs internationaux évoquent l’attrait psychologique intense et le «shoot de dopamine» qu’ils associent à l’incertitude caractéristique du système Uber, fait d’une alternance de soirées follement fructueuses et de très mauvaises pioches. En 2022, une livreuse américaine expliquait carrément au site d’opinion Salon qu’elle assimilait son activité chez Uber Eats à son ancien combat contre l’addiction.

Un algorithme très obscur

Quoi qu’il en soit, l’algorithme utilisé par le groupe américain est considéré comme un «secret commercial» et reste célèbrement opaque. Des études américaines ont démontré que l’outil utilisé est similaire à celui d’Uber, appariant clients et livreurs de manière dynamique, avec une optimisation en temps réel des transactions. Cela suggère que le but de l’algorithme n’est pas de maximiser les revenus d’un livreur ou d’un chauffeur, mais de se focaliser sur l’efficacité générale du service, en misant sur le nombre total des livraisons effectuées. Les utilisateurs ne travaillent donc pas pour eux-mêmes, en étant «leur propre patron», malgré les promesses du groupe: ils travaillent pour Uber.

En 2025, l’université d’Oxford, spécialisée dans l’analyse algorithmique des plus grandes plateformes en ligne, faisait une découverte intéressante: en collaborant avec des milliers de chauffeurs et plusieurs syndicats britanniques, les chercheurs avaient réalisé qu’au lieu de traiter l’offre et la demande de manière neutre, l’algorithme d’Uber adaptait ses tarifs de manière dynamique, diminuant la paie des livreurs pour augmenter le prix des commandes, afin de réaliser des marges grandissantes. En bref, encore une fois, le seul gagnant du système semble être Uber, lui-même.

Interrogée à propos de son algorithme, l’entreprise nous explique: «Notre objectif est de coordonner l’heure à laquelle la nourriture est prête avec l’arrivée du livreur. Cela repose sur un certain nombre de facteurs, afin de garantir un bon déroulement des opérations pour les livreurs, ainsi que les clients, et pas seulement sur la distance par rapport au restaurant, par exemple.»

Un grand sentiment de solitude

Malgré les frustrations qu’il décrit, Benoît reste de bonne volonté: il n’hésite jamais à faire part de ses remarques ou de ses suggestions auprès du service clients inclus dans l’application Uber Eats. Or, il ne parvient que rarement à attraper un interlocuteur humain: «Je reçois toujours le même message automatique, me demandant de répéter mon problème, explique-t-il. Puis, c’est le silence complet. Une ou deux fois seulement, une personne m’a répondu, se contentant de me remercier d’avoir signalé le problème. On se sent vraiment seul.»

Pour le jeune Romand, il s’agit d’une véritable opportunité manquée: «Ce n’est pas désagréable d’être sur la route, de se rendre dans des restaurants et de rencontrer des clients, même si certains d’entre eux ne se montrent pas très aimables, pointe-t-il. Du coup, si les conditions de travail étaient meilleures, on pourrait en tirer un réel plaisir!»

Benoît serait ravi, par exemple, de voir une répartition plus égalitaire des courses, avec de meilleures paies. «Je connais clairement des personnes qui dépendent d’Uber Eats et qui galèrent, insiste-t-il. Quand j’ai commencé à livrer, il y a quelques années, je gagnais vraiment plus que maintenant. On a le sentiment que tout est en chute libre, hors de notre contrôle. Et quand on passe des heures à attendre de pouvoir faire une livraison, la perte de temps et d’argent est monumentale.»

*Nom connu de la rédaction 

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