En bref
- Alexandre, contrôleur aux CFF, raconte son quotidien marqué par des agressions physiques et verbales. Après une attaque en août 2025, il a dû arrêter son travail pendant quatre mois, sombrant dans une dépression. Malgré tout, il affirme aimer son métier
- Les violences dans les transports publics concernent aussi Gilbert d’Alessandro, conducteur des TPF, victime d’une agression par trois individus.
- Les entreprises de transport comme les CFF et les TPF adoptent des mesures contre les agressions, telles que les bodycams ou une charte de sécurité. Si la prise en charge s'est améliorée au fil des ans, certaines structures ne semblent pas suffisamment soutenantes.
«Il nous arrive parfois des choses difficiles dans notre métier, mais il y a aussi tellement de moments magnifiques. J’aime beaucoup ce que je fais», confie Alexandre* à Blick, contrôleur, ou assistant clientèle dans le jargon des CFF, depuis trois ans. Il revient justement d’une période compliquée après une agression physique survenue en août 2025.
Pour Alexandre, cet épisode est la goutte de trop: il sombre dans une dépression et doit s'arrêter quatre mois. «J’avais non seulement de la peine à dormir, mais aussi la boule au ventre en allant au travail. J’en avais gros», explique-t-il. Un mélange de colère et d’injustice pour ce jeune employé, qui souligne toutefois qu’une minorité de clients se montre agressive.
Les employés des transports publics font partie intégrante du paysage suisse. Chaque jour, des milliers d’usagers les croisent dans les bus, trains, trams ou métros. En coulisses, leur quotidien n’est pas toujours simple. Insultes et agressions physiques viennent parfois rythmer leurs journées.
Une dépression après une agression
Depuis le début de sa carrière, Alexandre a subi «trois ou quatre» agressions physiques. «Un client m’a pris par le col, m’a poussé. Il m’a aussi arraché un bout de ma veste et mon collègue s’est fait taper sur les doigts alors qu’il appelait la police», se souvient-il. A l’origine de l’incident, une situation banale: le client ne disposait pas d’un titre de transport valable. Les deux employés choisissent alors de ne pas lui infliger une amende de plus de 90 francs, mais une facture réduite à 20 francs. Une décision qui n’a pas suffi à apaiser les tensions.
Pour Alexandre, les lignes les plus sensibles ne sont pas forcément celles que l’on imagine. Le ton peut rapidement monter sur certaines lignes régionales. «Il n’y a pas autant de contrôles que sur les grandes lignes, où les passagers s’y attendent davantage. Quand nous sommes présents, cela peut créer des tensions.»
Tabassé par trois individus
Gilbert d’Alessandro, conducteur de bus depuis plus de 30 ans aux Transports publics fribourgeois (TPF), délégué syndical au SEV et président central de la branche VPT (transports publics), se rappelle lui aussi d’une agression marquante. Il y a 27 ans, alors qu’une voiture bloquait sa ligne, il descend de son véhicule pour demander des explications. «La seule réponse que j'ai eue, c'est une belle volée de coups par trois personnes.» Il finit à l’hôpital. Ce qui le choque encore aujourd’hui, c’est la réaction de sa hiérarchie: «Il m'ont juste posé la question: 'Pourquoi es-tu descendu du bus?' Je suis devenu responsable de mon agression.»
Cet épisode le pousse à se syndiquer et à s’engager sur la question des violences dans les transports publics. Selon lui, environ 80% des agressions sont verbales. «Il suffit d’un bus en retard, d’une porte qui se referme intempestivement sur un client ou d’un véhicule qui ne vient pas. Un rien peut déclencher ces situations.» Les deux employés sont d’accord: il n’existe pas de profil type. «Tout le monde peut s’emporter», insiste Gilbert d’Alessandro. Pas de distinction d'origine, de classe sociale ou encore d'âge.
Une autorité qui s’étiole
Mais les agressions sont-elles en hausse? «Difficile à dire, faute de chiffres précis», répond le Fribourgeois. Selon lui la situation, grâce aux mesures prises, ont fait que les actes de violence sont stables mais cela n’a pas baissé. Il n’existe pas de statistique nationale. Il observe toutefois une évolution: «Avant, l’uniforme incarnait une forme d’autorité. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’une image de marque.» Une autorité qui se serait étiolée sous l’effet de transformations politiques, économiques et sociétales. «Les clients sont plus exigeants, et cela s’accompagne parfois d’agressivité.»
Interrogés par Blick, les TPF indiquent que la situation reste stable. Les agressions physiques sont «limitées» à une ou deux par an, tandis que les insultes et incivilités surviennent en moyenne une fois par semaine. Même constat du côté des CFF: la situation est globalement stable, même si «les voies de fait ont tendance à devenir plus graves». Une évolution qui s’inscrit, selon eux, dans un contexte sociétal plus large. Avec 1,39 million de voyageurs par jour, les CFF recensent en moyenne une dizaine d’incidents quotidiens, allant de l'insulte aux voies de fait.
Les Transports publics genevois (TPG) n’observent pas non plus de recrudescence. Ils dénombrent environ 180 événements notables par an, dont une partie seulement donne lieu à une procédure. En 2025, 14 agressions ont ainsi été poursuivies. Les Transports lausannois (TL) font exception. Ils constatent une hausse des violences. Comme les CFF, ils évoquent des facteurs sociétaux, tels que la drogue, les incivilités ou les déprédations. L’an dernier, 350 cas d’agressions verbales ou physiques ont été recensés envers leurs collaborateurs.
Des chiffres sous-estimés?
Comme le soulignent les TPF, ces données pourraient être en deçà de la réalité, puisqu’elles reposent uniquement sur les cas signalés par les employés. D’autant que le soutien de la hiérarchie n’est pas toujours au rendez-vous. «Dans certaines entreprises, malheureusement, parfois les agressions verbales sont minimisées. Ce n’est qu’une insulte», déplore Gilbert d’Alessandro. Il rappelle qu’il faut déjà beaucoup de courage pour dénoncer une agression.
Le conducteur de bus souligne toutefois des avancées. Une charte de la sécurité dans les transports publics a été signée par de nombreuses entreprises. «Aujourd’hui, dans la plupart des cas, les collaborateurs sont pris en compte et accompagnés.»
Après sa propre agression, il s’est engagé avec d’autres employés pour réfléchir à des mesures concrètes afin de limiter la violence. «Depuis 16 ans, une insulte contre un employé est poursuivie d’office», rappelle-t-il.
Alexandre, de son côté, évoque une autre piste: «Je pense que des caméras sur les agents pourraient également dissuader.» Les CFF ont d’ailleurs tiré un bilan positif de l’introduction de bodycams auprès de la police des transports. La prochaine étape pourrait être d’étendre ces dispositifs aux contrôleurs.
Des familles inquiètes
A la question de savoir si certains employés peuvent parfois adopter une attitude un peu trop «cow-boy», Gilbert d’Alessandro ne le nie pas, mais nuance: «Cela reste une minorité. Mais il suffit d’un pour cent de collègues avec ce comportement pour jeter le discrédit sur toute la profession.» Lui plaide pour une approche plus «humaine».
Reste que ces agressions, qu’elles soient physiques ou verbales, laissent des traces durables. Et l’inquiétude ne touche pas uniquement les employés, mais aussi leurs proches. Malgré tout, Alexandre et Gilbert d’Alessandro sont unanimes: ils aiment leur métier. «Mon métier est fantastique. C’est un bureau à ciel ouvert», souligne le conducteur des TPF. «Je ne me verrais pas faire autre chose. Je vois des paysages magnifiques et j’adore le contact avec les clients», renchérit le contrôleur des CFF.
Malgré les difficultés, ils montent chaque jour à bord. Parce que derrière les incidents, il reste l’essentiel: le lien humain et la fierté d’un métier au service de tous.
*Nom connu de la rédaction