«Secret de polichinelle»
Affaire ProtestInfo: Daniel Marguerat, le bibliste que les Eglises n’osaient pas nommer

Le magazine «Le Cri» révèle le nom de Daniel Marguerat, célèbre bibliste vaudois accusé d'abus sexuels, qu’il conteste. La publication relance l’affaire ProtestInfo, après le licenciement de deux journalistes qui enquêtaient sur ses liens avec l'Eglise protestante.
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Daniel Marguerat, célèbre bibliste vaudois, conteste les accusations et les signalements évoqués par l’enquête.
Photo: Université de Lausanne

En bref

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  • Le magazine chrétien français «Le Cri» révèle que Daniel Marguerat, célèbre bibliste vaudois et ancien professeur à l’UNIL, serait visé par plusieurs signalements, notamment pour abus sexuels, ce qu’il conteste.
  • L’enquête relance directement l’affaire ProtestInfo: les journalistes Anne-Sylvie Sprenger et Lucas Vuilleumier enquêtaient sur les liens maintenus entre Daniel Marguerat et les institutions réformées avant d’être licenciés.
  • Au cœur du dossier, trois décennies d’alertes restées sans suite claire, entre UNIL, Eglises et autorités vaudoises, alors que Daniel Marguerat reste aujourd’hui reconnu comme pasteur et figure publique du protestantisme romand.
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Lucie FehlbaumCheffe de la rédaction Actualité de Blick Romandie

C’est un coup de tonnerre dans le monde feutré des Eglises réformées romandes. Le magazine chrétien français «Le Cri» publie une longue enquête sur Daniel Marguerat, célèbre bibliste vaudois, ancien professeur de théologie à l’Université de Lausanne, auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation sur Jésus et saint Paul, directeur de la Société biblique du Canton de Vaud et figure reconnue du protestantisme francophone.

Son titre donne le ton: «Daniel Marguerat, l’enquête impossible». Dans ce dossier, la revue affirme avoir enquêté sur «une trentaine d’années d’omerta» autour de plusieurs signalements visant le théologien, qui auraient été effectués à l’Université de Lausanne ou auprès de l’Eglise évangélique réformée vaudoise (EERV). Daniel Marguerat nie les accusations et conteste notamment la qualification de «violences sexuelles».

Mais l’enquête du «Cri» ne se limite pas au passé universitaire du professeur. Elle éclaire aussi d’un jour nouveau l’affaire ProtestInfo, du nom de cette agence de presse protestante romande secouée par le licenciement de deux journalistes, Anne-Sylvie Sprenger et Lucas Vuilleumier. Selon la revue française, leur enquête portait précisément sur les liens maintenus entre les institutions réformées romandes et Daniel Marguerat, alors que les soupçons autour de lui étaient, dans certains milieux, un «secret de polichinelle».

Un nom longtemps tu

Il faut revenir à 2024 pour comprendre la genèse de cette histoire. Dans les colonnes du «Temps» paraît alors un article révélant qu’un ancien professeur de la faculté de théologie de l’Université de Lausanne, connu pour ses ouvrages de vulgarisation, était visé par des accusations de violences sexuelles présumées, commises lorsqu’il enseignait. Son nom n’est alors pas publié.

Mais selon «Le Cri», les indications données étaient suffisamment précises pour que Daniel Marguerat soit identifiable dans les milieux concernés. Son nom aurait ensuite circulé explicitement dans un mail interne de la pasteure retraitée Jocelyne Muller, transmis à l’EERV.

Le malaise, lui, ne serait pas resté cantonné aux coulisses ecclésiales. En septembre 2025, des étudiants de la faculté de théologie de l’UNIL auraient interpellé leur doyen lors d’une cérémonie d’ouverture des cours. Leur question: pourquoi Daniel Marguerat est-il présent à cette cérémonie de rentrée estudiantine? L'année précédente, des étudiants s'étonnaient déjà de voir ses ouvrages figurer encore au programme d'étude. Selon une source citée par «Le Cri», il leur aurait alors été répondu qu’il fallait «distinguer la personne du théologien».

Une formule qui résume à elle seule l’embarras autour de cette figure majeure du protestantisme romand. Peut-on continuer à enseigner, inviter ou soutenir un auteur lorsque des signalements anciens, même contestés, n’ont jamais été complètement élucidés?

ProtestInfo, l’enquête stoppée

C’est ici que le dossier rejoint directement l’affaire ProtestInfo. Selon «Le Cri», Anne-Sylvie Sprenger et Lucas Vuilleumier enquêtaient sur les liens entre Daniel Marguerat et les institutions réformées romandes. En avril 2025, la maison d’édition française Le Seuil renonce à publier un ouvrage du théologien, expliquant que les conditions n’étaient pas réunies pour une publication «sereine».

Le livre paraît finalement chez Cabédita, petite édition suisse. Et, selon «Le Cri», il bénéficie d’une mention de soutien de la Société biblique cantonale vaudoise et de Laurence Bohnenblust-Pidoux, présidente de la Conférence des Eglises réformées romandes (CER) et vice-présidente de l’Eglise vaudoise. C’est précisément ce soutien institutionnel, dans un contexte de soupçons persistants, qui aurait intéressé les deux journalistes de ProtestInfo.

La suite est explosive. D’après «Le Cri», les deux journalistes auraient été priés de «geler» leurs recherches après plusieurs échanges avec Laurence Bohnenblust-Pidoux. Un peu plus d’une semaine plus tard, ils étaient informés de leur licenciement.

Yves Bourquin, vice-président de la CER, qui finance ProtestInfo, dément tout lien entre l’enquête et la rupture de leurs contrats. Il évoque une divergence autour de l’équilibre entre liberté éditoriale et responsabilité institutionnelle, tout en assurant qu’aucune faute professionnelle n’était reprochée aux deux journalistes.

Rencontre troublante

La revue française souligne néanmoins un élément troublant. Selon une source citée par «Le Cri», Daniel Marguerat était présent dans les locaux de ProtestInfo le jour où les deux journalistes ont reçu leur convocation. Le théologien confirme avoir vu ce jour-là Paolo Mariani, codirecteur de RTSreligion et directeur de Médias-pro, l’office protestant qui regroupe les médias de l’EERV. Mais Daniel Marguerat affirme qu’ils n’ont pas parlé des deux journalistes.

D’après les éléments rapportés, Paolo Mariani aurait d’abord nié cette rencontre avant de l’admettre après que Daniel Marguerat l’a lui-même confirmée. Un épisode qui nourrit encore les interrogations sur les circonstances ayant précédé le licenciement d’Anne-Sylvie Sprenger et de Lucas Vuilleumier.

Le dossier ProtestInfo avait déjà pris une dimension internationale: le licenciement des deux journalistes avait été signalé sur la Plateforme du Conseil de l’Europe pour la sécurité des journalistes.

Trois signalements présumés

Au cœur du dossier, «Le Cri» affirme avoir identifié au moins trois signalements visant Daniel Marguerat au cours des trente dernières années. Le premier remonterait à 1997. Une étudiante en théologie aurait déposé une plainte ou un signalement auprès d’un service de l’UNIL. Elle n’aurait jamais obtenu de retour clair. Daniel Marguerat reconnaît avoir été interrogé à l’époque, mais conteste la qualification de «violences sexuelles». Il affirme que le rectorat aurait jugé qu’il n’y avait pas matière à poursuivre.

Un deuxième dossier daterait de 1999. Il aurait été monté par des étudiants et transmis au décanat de la faculté. Il aurait évoqué du harcèlement sexuel, mais aussi des notations arbitraires. Ce dossier aurait notamment mentionné au moins trois personnes, dont un étudiant qui aurait été embrassé par Daniel Marguerat dans son bureau. Le théologien dénonce une histoire «abjecte» et affirme qu’elle n’a jamais été portée à sa connaissance.

Un troisième signalement remonterait à 2012. Il aurait été remis à Esther Gaillard, alors présidente du Conseil synodal de l’EERV. Ce dossier décrivait, selon «Le Cri», des discriminations subies par une dizaine de femmes de la faculté de théologie et évoquait aussi des comportements inappropriés de Daniel Marguerat envers d'anciennes étudiantes. Malgré une réunion avec la conseillère d'Etat de l'époque et la vice-rectrice de l'UNIL, puis une transmission physique du dossier, en 2018, au Conseil synodal suivant, l'affaire s'est enlisée. Ledit conseil affirmant n’avoir «ni reçu ni trouvé» ce document dans ses archives, malgré des recherches.

Toujours reconnu comme pasteur

Aujourd'hui, Daniel Marguerat est encore reconnu comme pasteur de l'EERV. Il est aussi un auteur lu, un conférencier reconnu, une personnalité publique du monde chrétien francophone, qui accompagne notamment des voyages de lecteurs de revues françaises.

Cette situation pose problème à certaines Eglises romandes, qui se demandent si elles peuvent encore l’inviter pour des cultes, conférences ou débats théologiques. Le théologien, lui, affirme que le Conseil synodal vaudois lui aurait demandé d’éviter les médias pour ne pas exposer l’Eglise. Il précise toutefois avoir continué à donner des conférences en Suisse et en France.

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