Licencier deux journalistes parce qu’ils dérangent, cela se passe en Biélorussie? Non, en Suisse. A l’automne dernier, deux reporters de ProtestInfo ont été congédiés alors qu’ils enquêtaient sur la gestion institutionnelle d’abus sexuels présumés visant un théologien.
Ce licenciement a déclenché une alerte sur la Plateforme du Conseil de l’Europe pour la sécurité des journalistes. La Confédération vient d’y répondre, sans annoncer la moindre mesure ni même reconnaître la gravité des faits dénoncés. La missive de l’Office fédéral de la communication (OFCOM), envoyée le 12 février, suscite ainsi de nombreuses réactions critiques.
Problème privé
En effet, si Berne rappelle son attachement «profond» à la liberté des médias, elle se retire prudemment derrière l'argument de «l'affaire privée». L'OFCOM estime ainsi que le cas ProtestInfo relève exclusivement de relations entre son éditeur, la Conférence des Églises Réformées romandes, et les journalistes Anne-Sylvie Sprenger, rédactrice en cheffe de l'agence, et Lucas Vuilleumier.
Selon ce principe, et au motif d’une «procédure civile impliquant les parties», la Confédération affirme ne pas pouvoir intervenir. Or, aucune procédure civile n’est en cours entre les deux journalistes et leur ex-employeur. L’OFCOM a-t-il invoqué une hypothèse plutôt que de vérifier la situation juridique?
Pour la Fédération européenne des journalistes (FEJ), auteure de l’alerte, la réponse fédérale minimise une atteinte grave au droit du public à être informé. Tout en invoquant son attachement à la liberté de la presse via l’article 17 de la Constitution, la Suisse affirme ne pas pouvoir se prononcer sur le fond. Autrement dit: le principe est rappelé, mais la gravité des faits n’est pas examinée.
«Une réponse très décevante et un peu hypocrite»
Une réponse qui n'a pas laissé Ricardo Gutiérrez indifférent. Le secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), organisation partenaire du Conseil de l’Europe dans la création de la Plateforme, tance carrément la Confédération.
«Cette réponse est très décevante et hypocrite. Elle affirme que la Suisse est engagée pour la liberté de la presse, mais lorsqu’elle pourrait montrer un peu de fermeté, elle propose une réponse à la Judas et s'en lave les mains.»
Droit des citoyens, pas des journalistes
Pour lui, l’argument du «litige privé» ne tient pas. «L'alerte ne défend pas les privilèges des deux journalistes. Elle défend le droit des citoyens suisses à être informés. Licencier des journalistes parce qu’ils enquêtaient sur un sujet qui dérange, c’est une pression. Et cela concerne directement l’intérêt public.» Le secrétaire général de la FEJ rappelle que les autorités publiques ont une «obligation positive» de garantir la liberté de la presse.
Contacté par Blick, le journaliste Lucas Vuilleumier s'étonne également de la timidité de la réponse suisse. «Etant donné qu’au moment d’être licenciés, nous étions en train d’enquêter sur une affaire de gestion institutionnelle d’abus sexuels présumés, nous sommes étonnés du peu d’intérêt manifesté par la Confédération», regrette-t-il.
Azerbaïdjan, Suisse, même combat?
Ricardo Guttiérrez estime surtout que cette réponse suisse minimise les faits. Faits qui pourraient, au demeurant, survenir dans n'importe quelle rédaction. «Ce n’est pas anodin de licencier des journalistes parce qu’ils enquêtaient sur quelque chose qui déplaisait au propriétaire du média. C’est très grave. C’est cela qui aurait dû motiver une réaction plus ferme des autorités», déplore-t-il.
«Je comprendrais cette attitude hypocrite venant de pays comme l'Azerbaïdjan, la Turquie ou la Hongrie, illustre le journaliste. Je ne la comprends pas pour la Suisse, qui se veut à l'avant-garde des droits citoyens.»
En effet, le paradoxe est frappant: la Suisse siège au «Groupe d’Amis du Conseil de l’Europe pour la sécurité des journalistes et la liberté des médias», un cercle d’États qui se présentent comme moteurs sur ces questions. En 2025, l’ambassadeur suisse auprès du Conseil de l’Europe, Claude Wild, qui présidait alors ce groupe, avait organisé une conférence sur la liberté de la presse intitulée: «Renforcer la fiabilité de l'information et du journalisme: les actions du Conseil de l'Europe contre la désinformation.»
«Cela contribue à ma déception, confie Ricardo Gutiérrez. Les citoyens suisses méritaient davantage de la part de leurs autorités.»
Trente-trois millions annuels de l'Etat de Vaud
Le dossier ProtestInfo dépasse le simple conflit contractuel. Pour rappel, l’agence est placée sous l’égide de Médiapros, renommé Réf-Médias. Ce service gère les médias pour les Églises réformées de Suisse romande. Elle est financé par la Conférence des Églises réformées romandes.
Le contexte financier renforce encore les interrogations. Dans le canton de Vaud, l’Église évangélique réformée vaudoise (EERV) perçoit environ 33 millions de francs par an de l’État. Près de 90% de son budget provient donc d'argent public. En échange, elle s’est engagée à faire preuve d’exemplarité, notamment en matière de gestion des abus.
ProtestInfo, l'un des cas marquants de l'année
Le 3 mars, le Conseil de l’Europe doit publier son rapport annuel sur la sécurité des journalistes, qui porte sur 46 pays et recense plus de 200 violations. Selon les informations recueillies, l’affaire ProtestInfo y figurera dans le chapitre intitulé «Precarity and employer pressure on journalists», soit «Précarité et pressions de l'employeur sur les journalistes».
Y apparaître n’est pas anodin pour un pays qui revendique un rôle moteur en matière de liberté de la presse. Sollicité pour une réaction, le Secrétaire général du Conseil de l’Europe, l’ancien conseiller fédéral Alain Berset, ne nous a pas répondu.