Un an après la mort de Marvin et les émeutes
A Prélaz, les jeunes se sont épaulés face à la tragédie

Dans ce quartier lausannois multiculturel, les événements de 2025 ont suscité de la solidarité mais aussi réveillé des conflits intergénérationnels. Avec, en toile de fond, une méfiance tenace des jeunes face à la police.
Photo: Darrin Vanselow
Marvin: un an après sa mort, Prélaz panse encore ses plaies
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Camille KrafftJournaliste Blick RP

Elles sont six, des chouettes filles à la fois timides et tchatcheuses, debout ou alignées sur un banc devant la fondation Clémence, un établissement pour personnes âgées. C’est l’un des coins où l’on trouve de l’ombre, les autres lieux sont déjà occupés, Prélaz est un quartier où les gens vivent dehors, à l’italienne, dans les parcs et les allées piétonnes où les plus jeunes font crisser les pneus de leurs vélos. Toutes n’habitent pas Prélaz, mais c’est ici leur stamm, et aussi un lieu de tragédie et de reconstruction depuis que la mort y a fait irruption de manière brutale, signant quelque chose comme la fin de l’enfance. 

Il y a un an de ça, Marvin, rappeur connu localement et ami solaire, a heurté un mur deux rues plus haut après avoir perdu le contrôle d’un scooter lors d’une course-poursuite avec la police. Bien qu’établi au centre-ville, le jeune homme avait de nombreux liens avec Prélaz. Tout comme Camila, décédée dans des circonstances similaires sur les hauts de Lausanne deux mois auparavant à l’âge de 14 ans. 

Rappeur lausannois connu localement, Marvin avait de nombreux contacts dans le quartier de Prélaz.
Photo: DR

Dans les jours qui ont suivi le décès de Marvin, des émeutes ont éclaté à Prélaz, propulsant ce quartier multiculturel à la sauce helvète sous les projecteurs de la presse internationale. Suisse d’origine congolaise, Marvin a été qualifié de «migrant» par des tabloïds britanniques, et les troubles qui ont suivi son décès ont été présentés comme un choc des civilisations, donnant de l’eau au moulin venimeux de l’extrême-droite. Ensuite, tout est retombé, et Prélaz est retourné dans l’ombre pour panser ses plaies.

Le deuil collectif

«Après la mort de Marvin, on ne se rendait pas compte que c’était vrai», explique Vesa, 18 ans. «Pendant deux mois au moins, jusqu’à ce qu’il commence à faire froid, on se retrouvait le matin sur les lieux de l’accident avec d’autres jeunes de Prélaz, de la Borde, de Praz-Séchaud qui séchaient l’école ou se portaient malades. On savait qu’il y aurait toujours quelqu’un sur place. On restait assis par terre, par moments on rigolait, au moins on n’était pas tous à pleurer dans notre coin.» 

Pour affronter ce «cauchemar partagé», les «petits» (c’est ainsi qu’on appelle ici ceux qui ne sont pas encore adultes) ont puisé leur force dans le collectif, «seul point positif» dans ce malheur. La solidarité ne s’est du reste pas arrêtée aux plus jeunes. «On a été soutenus par des gens du quartier, le centre socioculturel, notre entourage, notre famille». Et il a fallu cet appui pour faire face aux attaques qui ont fusé de toute part après ces événements. «Sur les réseaux sociaux pendant les émeutes, on nous a écrit: "Les gamins à Prélaz rentrez chez vos darons, après faudra pas aller pleurer vos morts." Mais un enfant de 17 ans est décédé. Tu peux pas dire ça», estime Vesa.

Tu peux, oui, dans le confortable anonymat d’un réseau social. Mais pas que. «Trois semaines après la mort de Marvin, un de mes profs a lancé un débat autour de son décès. La majorité des personnes disait qu’elles comprenaient qu’il soit mort, parce qu’il aurait dû s’arrêter en voyant la police», relève l'une des filles, âgée de 17 ans.

Sur les lieux où Marvin a perdu la vie, on trouve des photographies de lui avec ses amis.

Selon elle, plusieurs jeunes ont raté leur année après ces drames. «Moi, j’ai failli perdre ma place d’apprentissage. C’était comme si je n’avais plus de but, Heureusement, j’ai eu du soutien.» D’autres ont ressenti un deux poids, deux mesures par rapport à la gestion de la tragédie de Crans-Montana: «Le doyen du gymnase est passé dans toutes les classes après Crans», explique Medina, 18 ans. «S’il manquait un point aux élèves, il leur était accordé. Mais avec moi, il n’a pas été compréhensif.» Vesa ajoute: «Crans nous a aussi beaucoup choqués, du reste on connaissait des victimes. On ne minimise pas, mais il faut juste se mettre à la place de tout le monde.» 

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Aujourd’hui, je n'ose plus me disputer avec des gens parce que j’ai peur qu’ils meurent sans qu’on ait pu se réconcilier
Vesa, 18 ans
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Sa place à elle, c’est aujourd’hui celle d’une jeune femme durablement marquée par le malheur: «La mort, comment ça me fait peur, c’est pas normal. J’arrivais plus à dormir la nuit, j’ai dû aller à l’hôpital à cause de ma nuque. Aujourd’hui, je n'ose plus me disputer avec des gens parce que j’ai peur qu’ils meurent sans qu’on ait pu se réconcilier.» Elle ajoute: «Parfois on s’asseyait sur un banc, et au lieu de parler de foot, on se demandait: c’est qui le prochain qui va mourir?» 

Un centre comme refuge

Au coeur de ce séisme, le centre socioculturel de Prélaz-Valency a fait front dès le premier jour. Nous y retrouvons Erika Arrieta Melgarejo et Lucie Ravel, animatrices socioculturelles. Elles nous reçoivent dans une salle qui donne sur un parc avec une place de jeu. Derrière elles, le soleil traversant les feuillages fait naître des ovales de lumière qui clignotent sur la baie vitrée. 

Après le décès de Marvin survenu la veille de la réouverture du centre après les vacances d’été, les animateurs ont organisé des permanences pour toutes les générations et participé à la mise sur pied de la marche blanche, qui a réuni près d’un millier de personnes. «On a voulu se concentrer sur le deuil, créer un espace de soutien», raconte Lucie.

Afin de rendre hommage à Marvin, une fresque a été réalisée dans l’une des salles avec l’aide d’un graffeur, sur l’impulsion des filles que nous avons rencontrées. Vesa, Yasmina, Medina et Inès posent devant pour la photo (en début d'article). L’oeuvre a été inaugurée en mai dernier. Pour ces jeunes, le centre a fait office de refuge après le drame. 

Et certains viennent de loin. «Environ 40% des jeunes qui fréquentent le centre n’habitent pas à Prélaz, explique Erika. Ils vivent dans d’autres quartiers de Lausanne, de Renens ou de Crissier. Ici, ils ne se sentent pas jugés. C’est un espace de confiance, avec un accueil stable depuis dix ans qui leur permet aussi de développer des projets.»

«
Ici, plusieurs parents considèrent les jeunes du quartier comme leurs enfants. Cela crée de la solidarité, mais peut aussi, chez certains, susciter de la colère et de la frustration
Lucie Ravel, animatrice socio-culturelle
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Mais tout n’est pas que douceur. Les événements de l’an dernier ont suscité des interventions houleuses lors d'un débat organisé à l'occasion des dix ans du centre. Selon le quotidien La Liberté, qui a couvert l’événement, des habitants ont décrit des jeunes déscolarisés et livrés à eux-mêmes, des incivilités. Selon nos interlocutrices, les événements de l’an dernier ont réveillé un conflit générationnel qui couvait de longue date. «Ici, plusieurs parents considèrent les jeunes du quartier comme leurs enfants, explique Lucie. Cela crée de la solidarité, mais peut aussi, chez certains, susciter de la colère et de la frustration.»

Lucie Ravel et Erika Arrieta Melgarejo, animatrices au centre socio-culturel de Prélaz-Valency.
Photo: Darrin Vanselow

D’après les animatrices, cette configuration offre l’avantage du contrôle social: «Ce n’est pas un quartier dangereux, même si, depuis des années, il y a des confrontations et des épisodes d’incivilités», assure Erika. «Souvent, si un jeune fait quelque chose de mal, leurs parents seront au courant. Et ils ont habituellement plus peur de leurs parents que des autorités.» Dénonçant des moyens insuffisants, elle ajoute: «Une partie des jeunes est confrontée depuis des années à la précarité, aux inégalités et aux difficultés d’intégration professionnelle. Avec tout ce qui est sorti dans l’actualité, ajouté au drame, cela a créé un cocktail Molotov qui peut en partie expliquer les événements de l’an dernier.»

Les animatrices se désolent de l’image négative du quartier qui s’est imprégnée dans les esprits: «Ces événements ont fait surgir une haine raciste, de classe, et envers les jeunes», regrette Lucie. Erika ajoute: «Tous les lundis matin, des bénévoles distribuent des invendus aux personnes dans le besoin. C’est ça, l’ADN de Prélaz. Il y a une forte identification au quartier, qui est globalement revendiquée.»

La peur de la police

S’il est un point qui reste hautement sensible, c’est le rapport à la police. Au lendemain du décès de Marvin, la Municipalité de Lausanne tenait une conférence de presse révélant que des agents s’échangeaient des messages racistes, sexistes, antisémites ou discriminatoires sur des groupes WhatsApp. Un ingrédient de plus pour alimenter le cocktail des émeutes, et amplifier une méfiance qui semble gonflée à bloc un an après. 

A Prélaz, la figure du motard ayant pris en chasse Camila, également impliqué dans la mort du Nigérian Mike Ben Peter lors d’une opération antidrogue en 2018 ainsi que dans l’affaire des groupes Whatsapp, fait figure d’épouvantail. «On a peur de monter sur un scooter et de le voir arriver derrière nous», raconte une des filles. «C’est une dinguerie qu’il soit pas en prison ou viré, alors qu’il y a des centaines de personnes en deuil», ajoute Vesa. 

Emeutes à Prélaz, le 26 août 2025.
Photo: keystone-sda.ch

Elles décrivent des agents «hautains» qui «se sentent tout permis parce qu’ils ont leurs plaques» et «manquent d’empathie.» Résultat: «En cas de problème, on préfère s’auto-protéger que d’appeler la police». Les forces de l’ordre ont tenté de renouer le dialogue depuis l’an dernier, notamment par le biais de «café police» permettant aux habitants de Prélaz d’échanger avec des agents de proximité. Avec des résultats mitigés pour l’heure, selon le quotidien 24 heures et les jeunes que nous avons rencontrés, qui n’y ont pas participé.

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En discutant avec les jeunes, on fait un travail pour qu’ils et elles puissent distinguer ce qui relève du racisme et ce qui a trait à leur comportement
Erika, Animatrice socio-culturelle
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Une chose est sûre: les événements de l’année dernière ont suscité une prise de conscience politique au sein des jeunes, particulièrement des garçons, selon Vesa: «Nous les filles, on ne se fait pas vraiment contrôler.» Des collectifs et associations sont intervenus pour leur expliquer quels étaient leurs droits en cas de contact avec les forces de l’ordre. Cela les a amenés à «verbaliser certaines injustices et discriminations qu’ils subissent depuis longtemps», relève Erika, l'animatrice socioculturelle. Elle ajoute: «En discutant avec eux, on fait un travail pour qu’ils et elles puissent distinguer ce qui relève du racisme et ce qui a trait à leur comportement et nécessite une remise en question de leur part. La majorité le fait déjà bien.»

Le dernier chapitre du reportage est à lire dans le magazine «L'illustré» qui sera disponible en kiosque le 27 août.

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