Le patron d'Infomaniak livre ses inquiétudes
Boris Siegenthaler: «Avec l’IA, on est dans un film d’horreur»

Au milieu des années 1990, Infomaniak connectait déjà les Genevois à internet. Aujourd'hui, l'entreprise suisse concurrence les géants américains. Son cofondateur Boris Siegenthaler ouvre les portes du data center genevois et parle informatique et IA. Interview.
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Le data center d'Infomaniak se trouve dans un sous-sol de Plan-Les-Ouates (GE). A l'origine, cet endroit devait être un parking.
Photo: © Fred Merz | lundi13
Sandrine Spycher
Sandrine Spycher
L'Illustré

A l’école d’électronique, on le faisait sortir du cours d’informatique, car il perturbait les autres par ses connaissances au-dessus du niveau requis. Né en 1972 à Genève, Boris Siegenthaler, cofondateur d’Infomaniak, se définit comme un «gros passionné d’informatique». S

on apparence simple – short, t-shirt et claquettes – cache un génie visionnaire qui a toujours cherché à s’opposer à la force commerciale des géants du web américains. Avec ses solutions d’hébergement, de cloud, de streaming ou encore ses outils marketing, Infomaniak se veut une alternative locale. La dernière action de Boris Siegenthaler en ce sens est la création, en mai 2026, d’une fondation pour protéger son entreprise de tout rachat. A l’ère de l’intelligence artificielle, il évoque son parcours et ses inquiétudes.

Boris Siegenthaler, comment a commencé votre carrière?
J’avais un club informatique avant internet sur des BBS (un serveur informatique d'échange de messages, ndlr). Avec cette technologie, les gens pouvaient communiquer à distance. J’avais plusieurs lignes téléphoniques qui arrivaient chez mes parents. J’avais fait un serveur pour échanger et je vendais du matériel informatique dans ce club pour financer les serveurs. Par la suite, j’ai fait un apprentissage d’électronique, mais j’étais dispensé des cours d’informatique parce que je programmais et j’avais largement dépassé le niveau de ce qui était attendu. Quand j’ai fini l’apprentissage, je vendais de plus en plus de matériel pour payer le club et cela me donnait les moyens de me lancer dans quelque chose de plus conséquent. Vendre et monter des ordinateurs, ce n’était pas mon grand truc, mais l’objectif était, grâce à cela, de mieux développer le club et de programmer des trucs plus fous.

Que s’est-il passé avec l’arrivée d’internet dans les années suivantes?
En 1994, mes copains qui commençaient l’Ecole polytechnique fédérale m’ont montré internet, parce que c’était la première université à y avoir accès. Quand j’ai vu cela, j’ai eu l’idée d’en offrir l’accès aux clients qui achetaient un modem et un ordinateur. Après l’université et le CERN, on était les troisièmes à être connectés à internet à Genève. En janvier 1995, on était les premiers à connecter les gens et on le faisait gratuitement. Au bout d’un moment, ça devenait cher d’avoir toutes ces lignes analogiques. Avec l’arrivée de mon associé, on a commencé à vendre cet accès. Nous avions acquis un vrai savoir-faire et de plus en plus de clients nous demandaient comment faire un site avec du contenu. Alors on a lancé nos offres d’hébergement à des prix qui défiaient toute concurrence, en 1999. Le but n’était pas de gagner des sous, mais d’entreprendre quelque chose.

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Mon associé était prêt à vendre, mais je me suis battu pour rester indépendant
»

La fin des années 1990 était une période charnière dans le monde de l’informatique…
Oui, il y a eu la bulle internet en 1998, avec les premières boîtes américaines qui rachetaient tout. Mon associé était prêt à vendre Infomaniak, mais je me suis battu pour rester indépendant. C’est un peu ce traumatisme initial qui m’a poussé plus tard à créer la fondation. En même temps, les GAFAM, et en particulier Google, m’inquiétaient, car ils avaient déjà un monopole sur les moteurs de recherche.

Comment avez-vous réagi?
La première chose a été de renoncer nousmêmes à faire tourner nos serveurs sur Microsoft. On a tout basculé sur Linux, qui est un modèle open source et donne beaucoup plus de liberté. Nous ne devions plus, par exemple, attendre une mise à jour pour corriger un problème chez un client. Ensuite, nous avons cherché à développer d’autres produits, comme le cloud, pour ne plus dépendre de la technologie américaine et de la production asiatique. Si on ne fait rien nous-mêmes, nous ne serons plus qu’un pays touristique sans industrie ni savoir-faire. Depuis que Donald Trump a été élu pour un second mandat, il y a eu une sorte de crise où les gens ont eu peur de perdre toutes leurs données fonctionnelles sur une décision arbitraire du gouvernement américain. En ce moment, on est débordés parce que de nombreuses grosses boîtes veulent basculer leurs données chez nous.

Vous avez récemment créé une fondation afin de protéger Infomaniak de tout rachat par des géants du web. Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussé dans cette voie?
Je me suis longtemps battu avec mon associé historique qui voulait déjà vendre à la fin des années 1990. Après son départ, je voulais faire en sorte que mes vrais associés soient les employés d’Infomaniak, en leur offrant les actions que j’avais achetées à mon ancien associé. Mais cela ne fonctionnait pas, car le risque était trop grand. Je m’explique: le fisc a considéré les actions offertes comme un avantage imposable, et je devais verser un bonus aux employés pour couvrir ces impôts. Si ces salariés partaient, j’étais tenu de racheter leurs parts à leur valeur actuelle, ce qui menaçait la trésorerie de l’entreprise. Un jour, mon administrateur m’a dit: «Tu pourrais faire une fondation qui devienne l’actionnaire majoritaire et, avec ça, tu auras aussi réglé ta succession.» L’idée était là, mais le processus a été long. Par définition, une fondation ne peut pas être liée à une entreprise, puisqu’elle ne peut œuvrer que pour l’utilité publique. Il ne fallait donc pas que le nom d’Infomaniak apparaisse dans les statuts ou les buts de la fondation.

Comment avez-vous résolu cette contrainte?
La fondation possède, par la force des choses, les actions de la boîte, mais celle-ci n’est mentionnée nulle part. Pour être d’utilité publique, ses statuts doivent viser l’intérêt général, pas la propriété d’une entreprise. Quand la fondation doit prendre une décision en tant qu’actionnaire majoritaire, elle doit s’assurer que tous les points de la charte sont respectés. Or l’un des points principaux de cette charte, qui est publique, est que l’emploi doit rester en Suisse. Soyons honnêtes: ce qui coûte le plus cher à Infomaniak aujourd’hui, ce sont les 350 collaborateurs. Mais il est hors de question de délocaliser les emplois et de perdre ce savoir-faire.

Vous avez lancé un modèle d’intelligence artificielle grand public en 2025. La politique environnementale d’Infomaniak est très stricte, or toute utilisation de l’IA est extrêmement énergivore. Comment conciliez-vous les deux?
C’est un aspect très compliqué à gérer. Cela me contrarie et m’inquiète. Je suis alarmé par l’ampleur que prennent les IA. Nous voulons suivre les demandes de nos clients, donc on propose des solutions IA. Les GAFAM se livrent une compétition folle pour être à la pointe de cette technologie, mais nous n’entrons pas dans cette course. On avance simplement pour ne pas être largués. Ce qui me réconforte, c’est que la chaleur dégagée par chaque utilisation de l’IA est valorisée chez nous. L’énergie du data center est récupérée pour chauffer de l’eau et des foyers.

Quelle est, selon vous, la responsabilité d’un hébergeur lorsque surgissent des problèmes de deepfakes ou de désinformation?
Pour moi, la responsabilité va à ceux qui créent le modèle. Infomaniak ne développe pas d’IA: nous utilisons des modèles open source qu’on met à disposition de nos clients. On peut les personnaliser, mais on ne va pas entraîner nos IA à stocker les échanges, parce que c’est une responsabilité que je ne veux pas prendre. Par ailleurs, chaque personne qui utilise les IA chez nous doit se connecter avec un vrai compte auquel est rattaché un numéro de téléphone. Cela nous permet d’avoir une traçabilité en cas d’activité illégale. Avec l’IA publique d’Infomaniak, on pourrait être tenus responsables de plagiat selon certaines réponses fournies. Je suis tout à fait d’accord sur le fait qu’il y a un truc qui ne joue pas dans ce système…

Les IA semblent dépasser les compétences des personnes qui les ont mises en place. Sommes-nous en train de vivre le scénario d’un film de sciencefiction où la machine se retourne contre son créateur?
Oui, on est dans un film futuriste, c’est effrayant! De brillants développeurs voient des failles de sécurité que personne n’avait vues parce qu’on commence à avoir des IA plus performantes que les développeurs.

A-t-on un moyen d’arrêter cet emballement?
L’IA ne va pas devenir incontrôlable. Une machine qui chauffe sans rien produire sera vite repérée, on saura que c’est un virus. On tirera alors la prise parce que la dépense d’énergie sera trop importante et coûtera trop cher. Je ne suis pas inquiet pour cet aspect-là. En revanche, je suis inquiet de constater à quel point le changement est radical. Quand l’informatique est venue, elle a créé de l’emploi, mais l’IA est un revirement tellement rapide que les gens n’ont pas le temps de réagir. Je m’y oppose et pourtant, je suis le premier à l’utiliser pour gagner du temps dans mon boulot, je me sens plus efficace, mais en même temps je trouve cela très problématique. Bref, nous vivons un film d’horreur.

Un article de «L'illustré» n°32

Cet article a été publié initialement dans le n°32 de «L'illustré», paru en kiosque le 06 août 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°32 de «L'illustré», paru en kiosque le 06 août 2026.

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