«On vient pour voir Marlen, comme tous les Suisses!» La phrase, très enthousiaste, est signée Jean-Pierre Kast, personnage iconique du hockey genevois présent à Lausanne le jour du Grand Départ suisse du Tour de France Femmes 2026. Avec son t-shirt rouge «Switzerland» et son drapeau à croix blanche dans la main, l’ancien coach de Genève-Servette est venu fêter le cyclisme féminin en ce samedi 1er août. Et observer de près sa meilleure représentante: Marlen Reusser.¨
Le palmarès de la Bernoise de 34 ans est long comme un jour sans pain: multiple championne de Suisse sur route (3x) et en contre-la-montre (5x), triple vainqueure du Tour de Suisse, quatre fois championne d’Europe du contre-la-montre et tenante du titre de championne du monde dans la même discipline. Ce qui faisait de Marlen Reusser, logiquement, la principale attraction de la partie suisse de ce début de Tour de France 2026, qui comptait deux étapes entièrement sur territoire helvète et une troisième partiellement (démarré samedi à Lausanne, il a relié Aigle à Genève dimanche et quitté la Suisse lundi).
Emue devant son public
Pour l’occasion, les fans n’ont pas hésité à faire le déplacement afin d’encourager leur coureuse préférée. A l’instar de Sandra et Robi, couple de quinquagénaires venu tout droit de la campagne bâloise pour voir la leader de l’équipe Movistar envoyer les watts. «C’est vraiment une athlète très forte pour son âge, en plus d’être une chouette femme. Elle est toujours bien revenue après ses blessures», sourit Sandra, très admirative de la Bernoise et qui aime comparer sa coiffure bouclée avec celle de son idole.
Ce n’est donc pas pour rien si Marlen Reusser a terrassé toutes ses concurrentes lors de la présentation des équipes, au premier jour du Tour. A l’applaudimètre et sur une place de la Navigation débordante de monde, la légende du cyclisme suisse était intouchable. Cette ferveur pour le sport féminin lui a fait monter les larmes aux yeux. «Je suis vraiment très émue de voir ça, je pleure presque. Merci d’être ici, c’est trop bien», a-t-elle déclaré sur scène. Si le maillot jaune du Tour se jouait aux applaudissements du public, nul doute que la native de Jegenstorf (BE) aurait été la première à le revêtir.
Revenue une énième fois de blessure
Mais pour Marlen Reusser, rien ne sert de se presser. Pour elle, l’objectif désigné est la victoire finale, ni plus ni moins. Le maillot jaune, elle le veut sur ses épaules à Nice, où la Grande Boucle se bouclera le dimanche 9 août; le reste importe peu. Et elle l'a porté de la 5e à la 7e étape, après l'avoir conquis sur le contre-la-montre, sa spécialité. «C’est le premier Tour de France que je cible vraiment, que j’ai comme objectif principal de la saison», confiait la veille du départ celle qui avait été contrainte d’abandonner en 2025.
Cette année, elle vient en qualité de leader assumée et ambitieuse de la Movistar. «Je sais que je suis une très bonne coureuse et que beaucoup de choses sont possibles, lance-t-elle malicieusement. Je suis curieuse de voir à quel point je suis forte.» Face à elle se dresse pourtant une féroce concurrence, avec des championnes de la trempe de Demi Vollering, superstar néerlandaise vainqueure des trois grands tours (Giro, Vuelta, Tour de France), ou de Pauline Ferrand-Prévot, tenante du titre française et légende du vélo sous toutes ses formes.
Pas un souci pour Marlen Reusser, qui dit avoir été sous-estimée «avant chaque course de [sa] vie». Et notamment dans la montagne, où son grand gabarit (1 m 80 pour 70 kg) apparaît souvent comme un désavantage face à des adversaires qui lui rendent parfois plus de 15 kg. Cela lui a peut-être coûté le mythique Mont-Ventoux, vendredi 7 août. Avant la course, elle déclarait pourtant: «Je ne suis pas plus effrayée par le Mont-Ventoux que par les autres étapes, il y aura des moments difficiles tous les jours, répond-elle, confiante. Et je sais que je suis une bonne grimpeuse, je l’ai montré dans le passé.»
Surtout, Marlen Reusser peut compter sur sa bonne forme, ce qui n’a pas toujours été le cas dans une carrière où les blessures ont été légion. Rien qu’au cours de l’année 2026, la Bernoise s’est blessée au genou et à l’épaule sur le Tour des Emirats arabes unis, en janvier, avant de subir une fracture d’une vertèbre sur le Tour des Flandres, en avril. Pas assez pour mettre à terre celle qui possède un doctorat en médecine et revient à chaque fois plus forte qu’avant. «Les blessures que j’ai eues cette année, comparées aux autres… ce n’était pas si difficile», lâche-t-elle en référence à sa fracture du bassin de 2018, qui l’a handicapée pendant près de deux ans.
Une femme inspirante
Si son passé de médecin lui sert dans sa carrière, Marlen Reusser n’oublie pas non plus son passé de présidente des Jeunes Verts du canton de Berne. Végétarienne, la trentenaire est une promotrice de la mobilité douce toute trouvée: «C’est important que les gens se rendent compte de l’effet du vélo au quotidien. Il suffit de regarder comment se porte, vingt ans plus tard, un jeune qui achète un vélo plutôt qu’une voiture.» Une position pas facile à tenir dans un monde du cyclisme féminin de plus en plus centré sur le business. «Je fais partie d’un sport qui fait partie d’un monde très capitaliste, qui gaspille», commence-t-elle, avant de se restreindre quelque peu, comme sur un fil.
Le parfait exemple de cette femme réfléchie, en constante remise en question. Quand elle parle du développement du cyclisme féminin, Marlen Reusser commence par dire que «cela va dans la bonne direction», avant d’en parler comme d’«un miroir de ce qui se passe dans la société». «Je suis déçue que l’on continue à regarder les femmes d’une façon différente des hommes. Dans le cyclisme, les femmes ne sont pas encore traitées comme les hommes, car il y a tellement plus d’argent dans le cyclisme masculin», réfléchit-elle à haute voix sur ce sujet dont elle pourrait parler «pendant des heures».
«Elle n’accepte presque jamais quelque chose directement, elle veut connaître la raison pour laquelle on fait ci plutôt que ça. Elle challenge chaque personne autour d’elle, ce qui rend tout le monde meilleur, détaille Kelvin Dekker, son directeur sportif. Ce n’est pas une leader qui fait de grands discours ou s’énerve. Elle, c’est par le fait d’être tellement forte et 100% professionnelle.» Une attitude qui inspire les membres du peloton, dont Noemi Rüegg, seule autre Suissesse engagée sur le Tour de France Femmes 2026. «Ce qu’elle a accompli durant les dernières années, ses retours de blessure… c’est une grande inspiration pour moi, c’est certain», avance la prometteuse puncheuse de 25 ans. Grâce à ce Grand Départ suisse du Tour de France 2026, nul doute que Marlen Reusser aura inspiré bon nombre de jeunes Suissesses l’ayant regardée passer à toute allure dans les rues de Lausanne, de Genève, d’Aigle ou de Goumöens, les yeux remplis d’étoiles filantes sur leurs vélos.
Cet article a été publié initialement dans le n°32 de «L'illustré», paru en kiosque le 06 août 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°32 de «L'illustré», paru en kiosque le 06 août 2026.