«Bachar al-Assad aussi pillait les pièces»
De Palmyre à Genève, les pilleurs de trésors funéraires

Comment un relief funéraire de la cité antique de Palmyre a-t-il pu atterrir aux Ports Francs de Genève? En partant de Syrie, le fil d’un marché noir international croise l’histoire du régime Assad, la barbarie de Daech… mettant en péril des reliques millénaires.
1/6
Dans une base russe désaffectée à Palmyre, Mustafa, un guide de la région, éclaire les restes d'un relief funéraire palmyrénien aux têtes décapitées.
Photo: Arthur Sarradin
Noé Pignède
L'Illustré

Aux abords de la majestueuse cité antique de Palmyre, à demi dissimulée derrière les reliefs arides de la «vallée des tombes», une cavité béante s’ouvre dans la poussière. Rien, à première vue, qui puisse surprendre dans ce qui fut la plus grande nécropole de la cité.

Aux alentours se dressent les hautes tours funéraires, ou ce qu’il en reste. L’Etat islamique, qui les considérait comme idolâtres, en a dynamité la plupart. Cette cavité a tout des tombeaux souterrains des élites palmyréniennes. «Sauf qu’il s’agit d’une base russe», corrige Mustafa, un guide local.

«
Assad aussi pillait les pièces. Il avait transformé la Syrie en vache à lait pour sa famille.
Mustafa, guide local
»

A l’intérieur, presque rien n’a survécu au passage des mercenaires de Poutine. «Mais regardez ce qu’on a retrouvé», murmure le quadragénaire en allumant la lampe de son téléphone. Sous la lumière crue apparaît l’un des plus précieux trésors de la région: d’immenses statues aux visages profanés par Daech. 

Des combattants de l'EI ont détruit les visages des nobles palmyréniens ornant les reliefs funéraires.
Photo: Arthur Sarradin

On découvre, taillés il y a deux millénaires dans la pierre blanche, des notables parés de costumes et d’étoffes, réunis autour de banquets. Si certaines de ces statues ont été détruites, nombre d’entre elles furent revendues par l’organisation djihadiste, qui en tirait une manne importante. «Mais bien avant, Assad aussi pillait les pièces, rappelle Mustafa. Il avait transformé la Syrie en vache à lait pour sa famille.» De fait, une grande partie de ces trésors a aujourd’hui disparu dans la nature. Les rares trajectoires documentées dessinent pourtant un schéma récurrent: un trafic ancien, structuré, reliant la Syrie au Liban, dont les ramifications mènent parfois jusqu’en Suisse.

Se sacrifier pour préserver le patrimoine

Sur Facebook, il n’est pas rare de tomber sur des lots de statuettes palmyréniennes mises en vente: dans des groupes anonymes, des pilleurs ayant profité de la chute de la dictature pour creuser les sites archéologiques écoulent leur butin. Il en circule davantage en ligne que n’en possède aujourd’hui le Musée de Palmyre. Sur ses murs, des carrés vides où manquent des reliques. 

Son toit a été arraché par les bombes. Mohammad el-Asaad se souvient pourtant des années fastes de l’institution, quand ses couloirs grouillaient encore de touristes. «Mon père en était le directeur, dit-il dans la maison de Homs où il vit désormais. Je l’ai aidé à vider ce musée.» A l’époque, Daech s’apprêtait à envahir la ville. «Nous voulions cacher les pièces dans les sous-sols, mais certains auraient pu parler sous la torture. Alors nous en avons empaqueté un millier, avant de les envoyer au Musée national de Damas.»

Mohammad el-Asaad, sous le portrait de son père, Khaled el-Asaad, ancien directeur du Musée de Palmyre assassiné par les terroristes de l'Etat islamique.
Photo: Arthur Sarradin

Lorsque les combattants de l’Etat islamique entrent dans Palmyre, Khaled el-Asaad, le père de Mohammad, est arrêté. Les hommes l’interrogent sur les antiquités disparues, qu’ils qualifient d’idoles à détruire. L’archéologue se mure dans le silence et finit décapité sur le site qu’il avait passé sa vie à protéger. «Il a préféré se sacrifier pour préserver le patrimoine culturel de l’humanité», répète aujourd’hui son fils, la voix submergée par l’émotion.

Des pillages institutionnalisés, jusqu'en Suisse

Le patrimoine archéologique servait de vitrine à la dictature des Assad. Mais, en réalité, le clan accaparait une partie des trésors, discrètement soustraits des collections nationales. «A l’époque, il y avait des pillages limités, mais très organisés, par des officiers locaux», confie un haut fonctionnaire de l’ancien régime qui requiert l’anonymat, par peur d’être la cible des nouvelles autorités. Selon cette même source, des fouilles clandestines étaient menées sur les sites archéologiques, tandis que des razzias policières visaient l’arrière-boutique de certains antiquaires, prétendument soupçonnés de trafic. Les pièces saisies étaient ensuite acheminées par camions militaires vers le Liban par l’intermédiaire du Hezbollah, avant d’être écoulées sur le marché noir mondial.

«
Au moment de la chute du régime baasiste, on a vu les anciens dirigeants fuir avec des caisses et des caisses d’antiquités, en direction des Emirats arabes unis
Vincent Michel, archéologue français
»

Cette prédation était institutionnalisée jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir. Le frère du président Hafez, Rifaat al-Assad, a organisé avec ses hommes leurs propres fouilles clandestines alimentant le marché noir international dès les années 1980. Un business qui ne s’est jamais tari. «Au moment de la chute du régime baasiste, on a vu les anciens dirigeants fuir avec des caisses et des caisses d’antiquités, en direction des Emirats arabes unis», raconte l’archéologue français Vincent Michel, spécialiste de la lutte contre le trafic de biens culturels. Transformant aujourd’hui le Golfe en nouvelle plaque tournante des trafiquants d’antiquités, dernier détour avant l’Europe et le marché des collections privées. Ce déplacement des routes s’est opéré à mesure que la Suisse, longtemps refuge discret de collectionneurs peu regardants, commençait à légiférer contre le trafic.

Pendant des décennies, la Confédération a en effet défendu un modèle libéral du marché de l’art, fondé sur la bonne foi des acheteurs, la discrétion des Ports Francs et l’attractivité économique de sa place de marché. Ce n’est qu’au début des années 2000, sous la pression internationale, qu’elle accepte de revoir ce cadre – non sans résistance. La convention de l’Unesco sur le trafic de biens culturels de 1970 est ainsi enfin mise en œuvre en Suisse à partir de 2005, avec l’entrée en vigueur de la loi fédérale sur le transfert international des biens culturels. Deux ans plus tard, une révision du droit douanier met fin au statut dérogatoire des Ports Francs, désormais considérés comme des parties intégrantes du territoire et soumis à un devoir d’inventaire.

Un recensement impossible

Ce nouveau cadre, plus restrictif, était censé rendre impossible la dissimulation d’objets pillés. Il a surtout mis en lumière l’ampleur du problème: ces entrepôts longtemps opaques contiennent encore des millions d’objets dont le recensement est quasi impossible à faire. Malgré l’exemplarité affichée par la Confédération, le pays conserve en réalité ses trésors dormants. Et c’est là, précisément, dans la confidentialité des Ports Francs de Genève, que deux reliefs funéraires arrachés aux tours de Palmyre ont achevé leur parcours.

Les Ports Francs de Genève, longtemps considérés comme une plaque tournante du trafic d'art et d'antiquités.
Photo: Keystone

Arrivés en Suisse entre 2009 et 2010, ces blocs calcaires sculptés de 1 mètre de long ont été sciés à l’arrière pour en réduire le poids et faciliter le transport. Entreposés dans de simples caisses en bois, posés sur une fine couche de polystyrène, ils sont alors stockés aux côtés de pièces yéménites et libyennes. En 2013, les douanes découvrent ces objets au cours d’un contrôle de routine, et soupçonnent une provenance illégale. Les indices logistiques dessinent un itinéraire opaque: certains ont voyagé depuis Dubaï, tandis que les caissons des pièces palmyréniennes portent l’inscription «DOH-GVA», témoignant d’un transit par le Qatar. L’ensemble est alors estimé entre 1 et 2 millions de francs. 

L’acheteuse, une Genevoise séduite par la valeur décorative de ces pierres sculptées, plaide l’ignorance. «A priori, elle s’est vraiment fait avoir, sourit Me Marc-André Renold, avocat genevois spécialisé dans le droit de l’art et des biens culturels. Ce n’était visiblement pas quelqu’un de très informé, sinon elle aurait fait plus attention.»

«
Normalement, les biens culturels confisqués sont dévolus à la Confédération avec le mandat légal de les remettre à leur Etat d’origine.
Tania Esposito Hohler, cheffe suppléante du service spécialisé transfert international des biens culturels à l’Office fédéral de la culture (OFC)
»

En décembre 2016, Béatrice Blandin, conservatrice et archéologue du Musée d’art et d’histoire de Genève, participe au transport des reliefs confisqués, depuis le dépôt des douanes jusqu’au MAH: «C’était la première fois que je traversais la ville sous escorte policière, c’était assez impressionnant.» Les œuvres sont ensuite présentées trois mois plus tard dans une galerie du musée. Brute et minimaliste, la scénographie résonne comme un cri d’alerte face à l’intensification du trafic. 

Lorsque, fin 2020, le Ministère public de Genève ordonne finalement la restitution des reliefs palmyréniens à leur pays d’origine, la Suisse a fermé son ambassade à Damas depuis près d’une décennie. La République arabe syrienne demande à sa mission permanente auprès des Nations unies d’engager la procédure et mandate Me Renold. La date d’arrivée en Suisse des pièces indique qu’elles ont été arrachées à leurs monuments funéraires avant la révolution de 2011, lorsque le site antique était sous le joug des Assad. 

Pourtant, le Ministère public ne semble pas s’interroger sur l’opportunité de restituer ces pièces au pilleur présumé. Son procureur ordonne même cette restitution sans l’aval de la Confédération. «Normalement, les biens culturels confisqués sont dévolus à la Confédération avec le mandat légal de les remettre à leur Etat d’origine. L’OFC statue alors sur cette restitution et peut la différer jusqu’à ce que l’objet ne soit plus mis en danger par cette remise», précise Tania Esposito Hohler, cheffe suppléante du service spécialisé transfert international des biens culturels à l’Office fédéral de la culture (OFC). De son côté, le Ministère public genevois a décliné nos demandes d’entretien.

Depuis, plusieurs autres antiquités syriennes ont été saisies par les autorités suisses. A Berne, l’OFC nous ouvre les portes de son dépôt souterrain. «Vous êtes privilégiés!», lance Tania Esposito Hohler en pénétrant dans cette pièce hautement sécurisée, où des centaines d’artefacts du monde entier sont entreposés dans l’attente de leur restitution. Parmi les pièces, un monolithe brisé du IXe siècle av. J.-C. représentant un roi assyrien. La partie supérieure de cette stèle en basalte, elle, est exposée au British Museum depuis 1881. Son possesseur, un Genevois d’origine libanaise, assurait en avoir hérité de son père et l’avoir négligemment laissé au fond de son jardin pendant des années, «sous une bâche à côté du barbecue». «Une simple expertise a pu confirmer qu’il n’y avait aucune trace de micro-organisme, comme de la mousse, qui aurait prouvé qu’elle avait été exposée au climat suisse. Bref, c’était complètement faux!», relève Me Renold, également chargé de ce dossier. Le Tribunal fédéral a statué que l’artefact appartenait à la Syrie, mais n’a pas condamné le propriétaire.

Pas de demandes de restitution

Quant aux autorités de Damas, elles ne font pas de la restitution de ces pièces une priorité. Sous le couvert de l’anonymat, un responsable en poste dans une institution culturelle syrienne ne cache pas son agacement contre ses supérieurs: «Aucune demande de restitution n’a été effectuée depuis la prise de pouvoir d’Ahmed al-Charaa… On se demande vraiment pourquoi.» Il évoque alors certains pillages, menés par des combattants de groupes armés aujourd’hui au pouvoir. Notamment au Musée d’Idlib, ville contrôlée par la rébellion tout au long de la guerre.

Hier comme aujourd’hui, le rapatriement des œuvres syriennes reste en suspens. «Qu’on ait cette prévention de se demander si l’on doit vraiment restituer à Bachar el-Assad et à ses successeurs me semble tout à fait salutaire, commente Vincent Négri, spécialiste du droit international de la culture et du patrimoine. Si on les garde temporairement, c’est aussi pour être certain que ces artefacts ne fassent pas à nouveau l’objet d’un trafic illicite, et que les populations pourront disposer de leur héritage.» 

Les deux reliefs palmyréniens n’ont visiblement pas bénéficié de ce principe de précaution. Lorsqu’ils sont restitués à Damas le 18 novembre 2021, le régime syrien communique largement et se pose ainsi en protecteur du patrimoine. Pourtant, selon un témoin oculaire ainsi qu’une source précédemment citée, les deux reliefs funéraires n’ont en réalité jamais quitté le consulat syrien attenant à l’aéroport.

Un article de «L'illustré» n°31

Cet article a été publié initialement dans le n°31 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 juillet 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°31 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 juillet 2026.

Articles les plus lus