Pourquoi l’homme a-t-il toujours voulu voler? Pour aller encore plus loin, encore plus vite? Probablement… Mais à l’aérodrome de Dübendorf (ZH), la mission qui se prépare a un autre objectif. Un avion «de brousse» canadien prêt à décoller sur une pelouse attend son équipage. Il ne s’envolera pas vers de lointaines contrées, mais il fera des allers-retours au-dessus de la Suisse, un appareil photo dans le ventre afin de prendre des milliers de clichés.
Le chef de cette mission, c’est Michael «Michi» Heid, 40 ans. Ce géomaticien thurgovien a autrefois servi dans l’armée de l’air et adore tout ce qui vole. Il est assis à l’arrière de l’avion et vérifie que l’appareil photo de 60 kilos fonctionne correctement. Le commandant, Peter Schlatter, 59 ans, lui, tient le manche du Twin Otter vieux de 50 ans. Il est principalement pilote de ligne pour Swiss, mais pas aujourd’hui… Quant au mécanicien de bord, Miggel Gehriger, 48 ans, il assiste ses complices et veille à ce que «le pare-brise reste dégagé». Les parapentistes ont parfois tendance à se mettre en travers du chemin de ce petit avion.
Immortaliser la Suisse
C’est parti! L’avion décolle. Les ferrys sur le lac de Zurich ressemblent à des pièces de Lego et, très vite, les Alpes bernoises apparaissent à l’horizon. Aujourd’hui, cap sur le Valais: la région située entre Sion et Sierre doit être photographiée. Mais pourquoi au juste? Pour mesurer et comprendre les mouvements de cette terre sur laquelle on vit. Car les clichés pris aujourd’hui servent à immortaliser les plis, les creux et toutes les sortes de reliefs de notre pays. Ils constituent la base de géodonnées et de cartes nationales de Swisstopo, l’Office fédéral de topographie.
Et ils sont plus précis que les images satellites: un pixel de l’image correspond à 10 centimètres au sol. Les autorités, les communes et les entreprises privées utilisent ces géodonnées pour analyser, planifier et regarder de plus près les zones constructibles ou pas.
Trois ans pour tout photographier
«Michi» Heid passe la tête par la bubble window. Cette fenêtre bombée lui permet d’observer à la fois la terre et le ciel. En Italie, les nuages s’entassent, mais le ciel au-dessus de la vallée du Rhône est dégagé. «Nous ne volons que lorsque le ciel est sans nuages, explique Michael Heid. La moindre ombre nuirait à notre prise de vue, et nous devrions refaire ce tronçon plus tard.» Le service de vol opère de mars à octobre, toujours par «temps de piscine», comme le dit Michael Heid. Il faut trois ans à son équipe pour photographier toute la Suisse, de l’ouest à l’est.
Il y a cent ans, l’Office fédéral de topographie a créé le service aérien. Les premiers essais avec un ballon captif (surnommé «Bundeswurst») et de petits avions ont connu des débuts difficiles. A l’époque, les équipages emportaient même des gants. Les premières missions du service aérien étaient inconfortables, froides… et dangereuses. Le pilote et l’observateur communiquaient à la voix et par gestes et une personne tenait l’appareil photo à l’extérieur avec ses mains protégées par des gants très épais.
Si l’un des avions – qui n’avaient alors qu’un seul moteur – rencontrait un problème, l’équipage était livré à lui-même. Quatre pilotes et quatre observateurs ont perdu la vie dans des accidents ou des crashs.
«Say cheese»
Retour aux temps présents. «Maintenant, il ne faut surtout pas rater notre alignement», lance le pilote, Peter Schlatter, surnommé «Schlatti». Il incline le Twin Otter dans un virage, puis aligne l’avion sur la première trajectoire rectiligne de 7000 mètres. A 2500 mètres au-dessus du sol, l’appareil photo prend désormais cinq images par seconde sous des angles légèrement différents. Le moindre écart de l’avion par rapport à sa trajectoire serait immédiatement visible.
Arrivé au bout de cette ligne, l’appareil fait demi-tour et parcourt la suivante dans le sens inverse. Depuis le sol, un observateur remarquerait peut-être l’inscription peinte sous le fuselage de l’avion: «Say cheese». Sur sa tablette, «Michi» Heid vérifie que le commandant de bord suit parfaitement la ligne de vol. «Sinon, tu vas finir dans notre classement interne», plaisante-t-il en souriant.
Après 12 lignes de vol et près de trois heures de mission, l’équipage a terminé son travail du jour et met le cap sur Dübendorf. L’avion passe devant la face nord de l’Eiger, si près qu’on a l’impression de pouvoir la toucher. «D’ici, je vois comment le pays change, raconte «Michi» Heid. Quand j’ai commencé, il y a seize ans, beaucoup de glaciers étaient nettement plus grands.» Michael Heid sort un paquet de biscuits d’une caisse et les distribue à son équipe. «Un peu de sucre ne fait jamais de mal.»
Les images réalisées par le service aérien permettent de mesurer concrètement ces évolutions du paysage. Après des catastrophes naturelles, comme l’éboulement de Blatten, Michael Heid et son équipe fournissent rapidement des images d’une grande précision. Les autorités peuvent ainsi identifier les routes ensevelies ou déterminer quelles habitations restent menacées. «A chaque vol, on découvre vraiment quelque chose de nouveau», conclut «Michi» Heid. Les raisons de voler ne manqueront pas, même au cours des cent prochaines années.
Cet article a été publié initialement dans le n°31 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 juillet 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°31 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 juillet 2026.