La mythique Librairie du Boulevard, située sur la rue de Carouge à Genève, traverse une situation inédite depuis sa création en 1975. En cause, un vaste chantier qui, depuis près d’un an, étripe l’artère. «Le chantier de la rue de Carouge génère une baisse inquiétante de la fréquentation et met en péril l’équilibre économique de la librairie», alerte la coopérative sur Instagram le 24 mars dernier.
«Beaucoup de clients nous disent qu’il est devenu difficile de venir», confie Anne Dürr, employée de la structure indépendante depuis 25 ans. Il faut dire que l’accès à la rue de Carouge s’est complexifié. Et mauvaise nouvelle pour les commerçants: les travaux devraient se poursuivre jusqu’en août 2027. Leur ampleur est exceptionnelle. La Ville a choisi de mener plusieurs chantiers de front: mise aux normes des rails du tram, remplacement des canalisations et piétonnisation de la rue.
Lors de la première phase, le tram ne circulait plus sur cet axe, du printemps 2025 à décembre. Les effets ont été immédiats: «Nous avons perdu 5 à 10% de notre fréquentation», explique Anne Dürr. Depuis la reprise du trafic, la situation ne s’est pas améliorée, la librairie accusant encore une baisse d’environ 10%.
«En 25 ans, je n'ai jamais vu ça»
La Librairie du Boulevard n’est pas la seule à souffrir. «Beaucoup de clients nous disent qu’il est difficile de venir», répète l’employée. Sur place, les déplacements sont devenus laborieux: travaux omniprésents, passages étroits, itinéraires parfois sans issue. «Les gens flânent moins dans la rue de Carouge. En 25 ans, je n’ai jamais vu ça. C’est comme en été, sauf que les gens ne sont pas en vacances», observe-t-elle.
Anne Dürr nuance toutefois: selon elle, la baisse de fréquentation ne s’explique pas uniquement par le chantier. «Le livre est en crise. D’autres librairies font face à une baisse de leur chiffre d’affaires.» Pour y faire face, l’enseigne a lancé un appel. Objectif: «Rappeler que nous sommes là, ouverts, et que nous continuons d’exister.» Un enjeu crucial, alors que les habitudes d’achat évoluent. «Un client qui prend l'habitude de commander en ligne peut rapidement ne plus revenir, malgré la fin des travaux.»
Un appel entendu
La librairie est-elle à deux doigts de mettre la clé sous la porte? «La situation devient critique, mais nous n’allons pas cesser d’exister. Nous voulons que nos clients reviennent.» Et l’appel semble avoir porté ses fruits: «Cela faisait longtemps que nous n’avions pas vu autant de monde. Nous espérons que ce ne sera pas ponctuel et que ça va durer.»
Dans cette période difficile, les commerçants peuvent compter sur un soutien public. Le Conseil municipal de la Ville de Genève a voté deux enveloppes de 3,3 millions de francs chacune, auxquelles s’ajoutent 1,3 million versés par les TPG et les SIG. «C’est un dispositif pionnier en Suisse. Lausanne nous a récemment emboîté le pas mais avec des montants en deçà des nôtres», souligne le Département de l’aménagement, des constructions et de la mobilité (DACM).
Un soutien jugé précieux: «L’an dernier, avec l’arrêt du tram, nous avons bénéficié d’une aide très importante. Le loyer a été pris en charge, ce qui nous a beaucoup aidés», explique Anne Dürr, évoquant «un immense pas en avant». Une seconde phase d’indemnisation est prévue, basée sur les pertes réelles. Les autorités compareront les chiffres d’affaires des trois dernières années, et les commerçants devront déposer une demande pour obtenir une compensation rétroactive.
Un secteur en crise
Et si ces aides ne suffisent pas? «Si nécessaire, une nouvelle demande de financement serait demandée au Conseil municipal», précise le DACM. Le service rappelle toutefois que ces indemnités «n’ont pas vocation à assurer dans l’absolu la survie des commerces mais à couvrir les pertes financières dues aux travaux et leur caractère exceptionnel».
Depuis le début du chantier, une dizaine de commerces ont déjà fermé. «La plupart étaient déjà fragilisés avant», relève Anaïs Balabazan, communicante à la DACM. Comme Anne Dürr, elle pointe la concurrence croissante du commerce en ligne: «Les librairies sont parmi les plus exposées.» Dans le Grand Genève, les achats en ligne de biens culturels et de loisirs ont atteint 27% en 2024, contre 9% en 2018. Une tendance qui pourrait être appelée à se renforcer.
Malgré tout, les autorités veulent rester optimistes. Une fois les travaux terminés, la fréquentation pourrait rebondir. «Les rues piétonnes en centre-ville figurent généralement parmi les plus attractives», souligne le DACM. D’ici là, pour de nombreux commerçants, l’enjeu est simple: tenir, coûte que coûte, jusqu’en 2027.