28 femmes et filles ont été tuées, en Suisse, au cours de l'année 2025. Et bien qu'elle n'ait même pas encore vécu son printemps, l'année 2026 semble déjà suivre la même courbe tristement ascendante, avec 5 féminicides et 1 tentative rien qu'en janvier et février. Les cas ne cessent d'augmenter, tandis qu'une femme meurt environ chaque deux semaines des suites de violences conjugales, en Suisse.
Ainsi que l'illustre notre carte glaçante, basée sur les chiffres du site Stop Femizid, le fléau gagne du terrain et fauche des mères, filles, soeurs, partenaires et amies, à un rythme terrifiant pour un pays modernisé et financièrement aisé. Alors, à l'aube de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, on s'interroge: que fait la Confédération pour éviter que les points rouges et orange que vous apercevez ci-dessous ne s'accumulent davantage?
Les féminicides sont «la pointe de l'iceberg»
«La situation est grave et appelle une action politique forte et coordonnée, en collaboration avec la société civile, estime Sina Liechti, responsable de la communication du Bureau fédéral de l'égalité entre femmes et hommes (BFEG). Les féminicides représentent la 'pointe de l'iceberg' des violences domestique, sexuelles et de genre. Il est essentiel d'agir dès les premiers signes, que soient des gestes déplacés, des paroles blessantes ou un contrôle abusif. S’ils sont identifiés à temps, cela permet de prévenir la violence avant qu’elle ne s’installe.»
Mais pour y parvenir, le chemin est long et sinueux. Notre intervenante cite notamment la nécessité d'une sensibilisation de la population, d'une meilleure visibilité des offres de soutien aux victimes et d'un travail de fond sur les structures patriarcales qui entretiennent ces violences. Vaste programme! Pour y parvenir, les mesures sont esquissées, validées et revisitées durant des années, si bien qu'il est difficile de les suivre toutes:
En juin 2025, le comité de la Convention d'Instanbul, qui protège les femmes et les filles des différentes formes de violence, avait défini trois mesures urgentes. En octobre, le Conseil fédéral avait validé la révision partielle de la loi sur l’aide aux victimes (LAVI), qui demande aux cantons de prévoir assez d'hébergements d’urgence pour les personnes touchées. En janvier 2026, les Femmes socialistes suisses ont porté six objets devant la commission des affaires juridiques du Conseil national. En février, le Département fédéral de justice et de police (DFJP) s'est associé à Département fédéral de l'intérieur (DFI) pour réaliser une stratégie de lutte nationale. Sans oublier la toute première campagne nationale de prévention contre la violence domestique, sexuelle et de genre, créée sur l'initiative d'Elisabeth Baume-Schneider en novembre 2025. On avance donc indéniablement, quoiqu'à petits pas. Mais va-t-on assez vite?
«On stagne, au lieu d'avancer»
«La Suisse n’en fait clairement pas assez, estime la Conseillère nationale Jessica Jaccoud (PS/VD). La lutte contre les violences faites aux femmes doit devenir une priorité nationale. Nous devons absolument y mettre les moyens légaux et réglementaires, mais aussi financiers. Actuellement, chaque franc investi dans cette lutte requiert des batailles homériques: sur un budget de 90 milliards, on vient de préserver in extremis 300’000 francs par an pour la formation du personnel d’aide aux victimes.» Selon la socialiste, il faudrait qu'une initiative populaire fédérale ancre la lutte contre les violences faites aux femmes dans la Constitution, afin d'inscrire noir sur blanc la responsabilité de l’Etat dans ce domaine.
Même son de cloche pour la Conseillère nationale Jacqueline de Quattro (PLR/VD): «Nous stagnons au lieu d’avancer, observe-t-elle. Le Conseil fédéral tarde à mettre en œuvre d’une manière efficace les décisions du Parlement. Cela me choque. Des projets existent mais ils traînent dans les services de l’administration fédérale, qui donne le sentiment de ne pas mesurer l’ampleur du problème. Il est vrai que la Suisse cultive l’art du perfectionnisme mais il y a des limites à ne pas dépasser. La douleur des victimes de la violence prime sur les difficultés administratives.»
Le budget nécessaire n'est pas libéré
Selon Jessica Jaccoud, l’attribution d’un budget conséquent devient urgent: «Car sans cet argent, on ne peut rien faire. Le parlement est obnubilé par la question sécuritaire, et y consacre des milliards, mais celle-ci ne se limite pas à l’achat d’avions de combat et de munitions. Il s’agit aussi de protéger la vie des femmes et on omet actuellement la sécurité intérieure de la moitié de la population.»
De son côté, le Bureau fédéral de l'égalité entre femmes et hommes (BFEG) est plus optimiste: «Au niveau fédéral, la question de la sécurité des femmes a fait l’objet de décisions budgétaires concrètes, souligne Sina Liechti. Le Parlement a décidé une augmentation des moyens pour 2026 et le budget total pour cette année s’élève à 18,4 millions de francs. Les aides financières pour la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique passent à 4 millions francs par an, contre 3 millions auparavant.»
Jacqueline de Quattro acquiesce: «Le Parlement a augmenté en décembre le budget, malgré l’opposition du Conseil fédéral, se réjouit-elle. Suite à ma demande et de celle de plusieurs de mes collègues, une campagne de prévention a été lancée au niveau fédéral. Il était temps!»
Le système est beaucoup trop compliqué
Car des difficultés administratives, il y en a effectivement beaucoup, tant de montagnes supplémentaires à gravir pour des femmes déjà confrontées à des épreuves indicibles. Rien qu'au niveau de la LAVI, le fonctionnement est presque impossible à comprendre:
«Quand on parle de la prise en charge des victimes de violences en Suisse, il faut distinguer le droit pénal, qui vise à sanctionner l’auteur de l’infraction, et le droit civil, qui sert avant tout à protéger la victime, résume Muriel Golay, directrice du centre LAVI à Genève. La Loi fédérale sur les victimes d'infractions couvre financièrement les démarches pénales, comme l’accompagnement juridique, avec un maximum de 4 heures d’avocat en aide immédiate. Cette aide n’est pas suffisante pour couvrir aussi les procédures civiles, pourtant essentielle dans le contexte des violences conjugales, surtout s’il y a des enfants, comme les demandes de mesures provisionnelles urgentes, ou d’éloignement selon l’art. 28b du Code civil.»
Notre interlocutrice cite l'exemple de femmes qui ont fui leur domicile et vivent en foyer, mais n’arrivent pas à obtenir des mesures de protection urgentes, alors que la violence continue, voire empire, après la séparation avec le partenaire. D'autant plus que l’impact des violences psychologiques n’est pas assez reconnu: «Le contrôle coercitif, par exemple, reste difficile à qualifier sur le plan pénal, précise Muriel Golay. Dans la pratique, beaucoup d’affaires de violences conjugales sont classées par le ministère public, lorsque les faits reposent sur des versions contradictoires, que les preuves sont limitées ou que les victimes ne parviennent pas à aborder ou à bien décrire l’ampleur des violences. Or, il faut savoir que la violence psychologique précède souvent les coups. Il est regrettable que la justice ne parvienne pas à mieux saisir ces phénomènes.»
La sécurité des femmes, toujours pas une priorité
Qu'il s'agisse du budget ou de la rapidité des avancées, la protection des femmes ne semble donc pas constituer une priorité. Selon Jessica Jaccoud, cela vient, entre autres, du fait que la société a longtemps considéré que ce type de violences était du ressort du privé: «Il faut commencer par changer les mentalités, pour souligner que c’est la structure de notre société qui rend ces violences possibles, analyse la socialiste. Mais pour un grand nombre de partis, cette idée est impensable. L’UDC, par exemple, considère que la problématique des violences faites aux femmes est uniquement liée à l’immigration et estime que le patriarcat n’existe pas. Il est compliqué d’avancer, de cette façon.»
À nouveau plus optimiste, le Bureau fédéral de l'égalité entre femmes et hommes (BFEG) observe une meilleure cohésion: «On note que la lutte contre la violence domestique, sexuelle et de genre fait consensus dans la société», affirme Sina Liechti. Confédération, cantons, communes et société civile s’engagent côte à côte, comme on peut le voir dans le cadre des campagne de prévention.»
Comment avancer, maintenant?
Quelles mesures, alors, sont les plus urgentes pour éviter que le nombre de féminicides batte de nouveaux records en 2026? «La concrétisation du bracelet électronique sur le modèle du modèle espagnol est une priorité, affirme Jacqueline de Quattro. Il faut enfin mettre rapidement en œuvre l’initiative parlementaire que j’ai déposée au Conseil national avec ma collègue Léonore Porchet en 2021 déjà. Elle demande à la Confédération de s’inspirer du dispositif que j’ai élaboré comme conseillère d’Etat dans le canton de Vaud et qui a fait ses preuves.» Pour rappel, le texte repose sur le principe 'Qui frappe part!' et insiste sur la nécessité d'une meilleure prise en charge des victimes et des auteurs de violences, pour empêcher les récidives. «Grâce à une large alliance interpartis, notre initiative portée par des femmes de tous les bords politiques, a été adoptée par le Parlement, rappelle Jacqueline de Quattro. Quatre ans plus tard, il n’y a toujours pas de projet de loi. C’est frustrant.»
Du côté de la LAVI, Muriel Golay perçoit de nombreuses limites à bannir, avec un grand besoin de simplification des parcours judiciaires, pour améliorer la détection et la protection des victimes: «Les violences conjugales sont un tel fléau qu’elles nécessiteraient, à mon sens, une réflexion plus globale, plus faitière, qui prenne en compte la réalité et la perspective des victimes, et ne se limite pas à des améliorations successives et éparses du droit, même si celles-ci sont à saluer», poursuit la directrice du centre LAVI Genève.
Les idées sont nombreuses, la volonté ne manque pas. Les femmes du monde politique luttent, célèbrent les victoires obtenues («Comme la réforme du droit pénal sexuel, l’introduction dispositions pénales sur le ‘stalking’ ou la toute prochaine création du numéro d'urgence», se réjouit Jessica Jaccoud), mais ne prennent rien pour acquis: «Nous ne devons rien lâcher, la violence domestique est une question de sécurité et de santé publique, conclut Jacqueline de Quattro. Nous n’avons pas le droit de fermer les yeux sur ces souffrances.»