Les habitants de la rue de Genève, à Lausanne, avait pris l'habitude d'appeler leur quartier «Défonce City». Pour ironiser sur leur quartier, rythmé par les nuisances, le tapage nocturne, le deal et la consommation à ciel ouvert. Aujourd'hui, le secteur a retrouvé le calme. Les voisins n'y croient presque pas.
Derrière ce changement d'ambiance radical, il y a un homme qui voulait d'abord rester anonyme. Son idée fixe? Ne pas lâcher le quartier et ceux qui y vivent. Thomas Tedesco, Valaisan d'origine, est devenu malgré lui le «justicier» des riverains... et désormais, candidat au Conseil communal.
L'évolution d'une rue mouvementée
Quand il débarque à Lausanne en 2014, Thomas n’a rien d’un militant. Il termine ses études en soins infirmiers, décroche un poste au CHUV et cherche un appartement comme tout le monde – en vain. Treize visites infructueuses plus tard, il change de stratégie. «J'ai commencé à postuler à toutes les annonces que je voyais, se rappelle Thomas ce mois de novembre, autour d'un café. J’ai eu mon logement sans même le voir, je n’avais aucune idée de ce à quoi il ressemblait. Je suis arrivé à la visite avec le bail que j’ai signé en sortant.»
Le trentenaire découvre alors une rue de Genève bien différente de celle qui fera la une des médias quelques années plus tard. Un quartier populaire, certes, marqué par la prostitution, mais vivable. «Le quartier était beaucoup plus paisible à l’époque. Je savais qu’il y avait de la prostitution parce que cette 'rue de Genève' était connue pour ça jusqu'en Valais. Mais c’était la seule chose atypique du coin à l’époque et ça n’a pas du tout été un problème. Tout le périmètre était une zone de prostitution, il y avait beaucoup plus de filles de tous âges, dont les 'doyennes' qui faisaient régner l’ordre.»
Au numéro 85 de sa rue, il remarque déjà un «rythme de vie différent», mais rien de comparable avec ce que le quartier vivra au plus fort de la crise.
Ping-pong à la Municipalité
La première fois qu’il se frotte à la machine municipale, Thomas Tedesco veut alarmer les autorités sur la propreté de son quartier. Il ne le sait pas encore, mais il vient de trouver son cheval de bataille politique. «C'était en 2019, il y a six ans déjà... Je ne comprenais pas pourquoi notre rue était systématiquement moins nettoyée que d’autres rues de Lausanne. Au-delà de la problématique drogue ou sécurité, le quartier a toujours été délaissé, mal entretenu.»
Il se fait balader de service en service, découvre l’opacité d'une Municipalité à l'organisation rigide. «J'ai fait le ping-pong entre les Départements, jusqu'à ce que je leur demande clairement pourquoi nous étions traités comme des habitants de seconde zone.» Thomas est comme ça. Il dit les choses comme elles sont, ne s'embarasse pas de fioritures. Un chef de service finit alors par se rendre sur place pour déterminer un plan d'action.
Comprendre le système de deal
Cette «méthode Thomas», c'est ce qui a porté le combat des habitants, à partir de 2020. Un vrai basculement survient alors. Le numéro 85 change peu à peu de visage. Thomas se souvient des débuts de la crise. «On a commencé à ressentir une forme de pression en rentrant le soir à la maison. Des groupes de personnes, toujours les mêmes, étaient postées pendant des heures à travers le quartier.»
Celui qui n'est encore qu'un voisin observe l'arrivée de ces nouvelles têtes qui finissent par former un quartier dans le quartier. «C'était très compliqué de tisser un lien. La seule chose qu'on partageait avec eux, c'était le petit magasin. Le matin, on allait y acheter du pain et eux, de l'alcool», note Thomas.
Il prête alors attention au système. «Toute cette nouvelle dynamique était localisée devant le 85. Il y avait des dealers dans la rue, des files d'attente devant la buanderie... J'ai fini par comprendre comment tout cela fonctionnait.»
La résistance s'organise
Thomas est d'abord un riverain qui discute. Il croise les gens du quartier, échange sur les problèmes, l'insécurité qui augmente. Il contacte aussi la Municipalité. «Les questions de deal et de sécurité n'ont jamais trouvé de réponses satisfaisantes, déplore-t-il. Sur le fond, leurs intentions et leur compréhension de la situation étaient insatisfaisants. A chaque lecture de leurs réponses, je me demandais s'ils s'en fichaient, s'ils n'avaient aucune solution, ou s'ils étaient finalement incompétents?»
En 2023, Thomas change de rôle. Il ne se contente plus de décrire la situation: il l’organise. «A cette époque, avec quelques voisins, on a crée une petite affiche avec un QR code. On l'a placardée dans quelques immeubles et c'est là que tout s'est emballé», décrypte celui qui deviendra le représentant du Collectif d'habitants.
A ce moment-là, Thomas entame un changement professionnel et se dit qu'il va consacrer un peu de temps à son quartier qui se dégrade. «Je ne me suis pas réveillé un matin en me disant que j'allais dédier mon quotidien au quartier, sourit-il. Je l'ai fait parce que je pouvais me le permettre. J'ai réalisé après coup le temps et l'énergie que ça m'avait demandé. Je ne me doutais pas à quel point ce serait compliqué de mobiliser la Municipalité pour une problématique tellement évidente, qui touchait un quartier entier de Lausanne.» Deux ans plus tard, il en est encore surpris.
Une lenteur toute politique
Ce «petit» QR code transforme le voisin en point de référence. Les messages affluent, les témoignages aussi. Et surtout, un mot lâché par les autorités va tout faire basculer.
«Ça a été le déclic, réalise aujourd'hui Thomas. Il y avait du deal évident dans tout le quartier, de la consommation de drogues dures à ciel ouvert, mais on m'a dit que rien ne pourrait changer jusqu'à ce qu'une nouvelle prison soit construite en 2030. Que c'était 'politique'. J'ai refusé de m'en tenir à ça.»
Tout s’accélère. Thomas récolte les témoignages, sature sa boîte mail, passe des heures au téléphone. Littéralement: des heures par semaine au plus fort de la crise, près de 900 mails échangés, plus de 120 témoignages d’habitants. Il fait le tour des services communaux et cantonaux, de la police à l’urbanisme, des addictions aux transports publics, des gérances des immeubles aux CFF, où dealers et consommateurs échangent de la marchandise et parfois, de sordides paiements en nature. Sans oublier presque tous les commerçants.
Au fil des rencontres, Thomas prend pleinement conscience que tout le quartier souffre. Il y a les parents qui n'osent plus laisser sortir leurs enfants, cette voisine qui a trouvé un inconnu entré par effraction dans son salon au petit matin, les mamies qui s'arment pour descendre à la buanderie...
Epuisement émotionnel du quartier
«On n'a pas assez parlé publiquement de cette dimension-là, regrette Thomas. Beaucoup d'habitants étaient épuisés émotionnellement. Malgré la lassitude et la peur, une solidarité incroyable est née. Des voisins qui ne se parlaient jamais se sont mis à veiller les uns sur les autres.»
La formation en psychiatrie et en situations d'urgence de Thomas lui a donné les bases nécessaires pour accueillir toutes les réactions, très émotionnelles, reçues au fil des ans. Lui-même a ressenti cette frustration lorsque la Municipalité ne lui accordait pas l'écoute adéquate. Il décide alors de tout centraliser et de monter, avec des voisins, le Collectif Sévelin Sébeillon. «Nous avions besoin d'une entité neutre, pas politisée, avec un discours unique pour faciliter la communication avec la Ville. Ça a été la chose la plus difficile à mettre en oeuvre.»
Ne jamais stigmatiser
En effet, les mondes cohabitent dans le quartier. Après la fermeture des salons de prostitution de la rue de Genève 85, en 2014, l'immeuble se transforme. Des sous-locations abusives, façon marchands de sommeil, profitent de la fragilité de personnes souvent sans-papiers, qui vivent dans de petits logements insalubres. Les dealers, parfois eux-mêmes sous-locataires et entassés à plusieurs dans des studios, sont parfois arrêtés mais généralement relâchés, générant l'incompréhension des habitants.
Thomas a conservé un unique fil rouge tout au long de son combat: ne stigmatiser personne et parler uniquement de ce que les voisins subissent. «La façon dont les gens entrent et sortent de Suisse, ce qu’ils font et consomment, pourquoi et comment, ce n’est pas à nous de théoriser dessus. Notre mission, c'était d'exposer ce que subissent les voisins.»
La bible des souffrances de la rue
Ce qu’ils subissent, justement, c’est un «vivre ensemble» explosé, entre un quartier qui vit le jour et un immeuble qui vit la nuit. «Ce qui était le plus difficile, c’était la violence. Voir des individus qui se tapent dessus pour régler leurs comptes, qui hurlent, qui se courent après…», témoigne Thomas.
L’un des tournants de l’histoire tient dans un dossier épais: des extraits de témoignages de tous les habitants, compilés, triés, mis en forme par Thomas. Une bible des souffrances des habitants de Sévelin Sébeillon. Et en la rencontre, comme un coup de pouce providentiel, avec des élus communaux qui fréquentent le quartier.
Rencontre avec les élus
A commencer par Olivier Bloch. Elu libéral-radical (PLR) au Conseil communal, il vivait dans le quartier à l'époque où Thomas placardait ses QR codes. «Il avait mis des mots sur les portes d’immeuble pour rassembler les voisins et discuter des nuisances, raconte le PLR. Je lui ai alors proposé de porter ses revendications devant le Conseil communal. C’est vraiment son combat, sa ténacité et sa pugnacité qui ont changé le quartier», salue l'élu. En août 2024, Olivier Bloch interpelle la Municipalité au sujet des nuisances à la rue de Genève et assure un regain d'intérêt politique pour ce coin de Lausanne.
Thomas rencontre également la Verte Marlyse Audergon, qui travaille dans les anciennes halles CFF et passe à la rue de Genève pour se rendre au bureau. «J'avais posé une question orale concernant la Rue de Genève 85 et Thomas m'a écrit. Nous sommes allés prendre un café et il m'a montré tous ses mails et courriers envoyé à la Municipalité restés sans réponse, se remémore l'élue écologiste. J’ai alors mesuré l’ampleur du travail du Collectif. J'ai eu besoin d'un long moment pour vraiment comprendre l’ampleur et la gravité de la situation. »
Marlyse Audergon veut alors faire avancer le dossier en tant qu'élue communale. «J'en ai parlé avec certains élues et élus Municipaux pour comprendre ce qu’ils savaient vraiment de la situation, étant donné que le Collectif leur avait écrit sans recevoir de réponses concrètes.»
La série du mardi soir? Le Conseil communal
Thomas et son compagnon se mettent à regarder les retransmission du Conseil communal comme des épisodes de séries. «C'est devenu notre série du mardi soir, s'amuse-t-il aujourd'hui. Entre membres du Collectif, on s'envoyaient des réactions en direct aux discours des élus.»
Il faut attendre septembre 2024 pour que les services de la Ville se réunissent dans le quartier. «Tous les chefs de service sont venus pour une visite in situ. Je me suis dit 'waouh'», glisse Thomas.
La balade prend une tournure épique. «On était 26 à visiter le quartier, décrit Thomas. Quand on a voulu monter la ruelle qui longe l'immeuble du 85, qu'on appelle entre nous la 'Ruelle de la pisse', la majorité du groupe est resté en bas. La police est venue avec nous, sous les sifflets des habitants du 85, qui nous filmaient et nous photographiaient.»
Mais l'effet «waou» se dissipe vite. Les mesures ne suivent pas, la situation empire malgré des descentes de police au 85. Des habitants confient à Thomas vouloir s'armer – peut-être qu'un «accident» fera réagir les autorités? Le représentant du Collectif prend les choses en main. En mai dernier, une deuxième rencontre a lieu dans le quartier, entre la police et 80 habitants. Mais le syndic socialiste Grégoire Junod et le chef de la Sécurité PLR Pierre-Antoine Hildbrand sont aux abonnés absents.
Moment marquant avec le chef de la Sécurité
«C'est là que j’ai vraiment commencé à m’intéresser à la dynamique politique et au fonctionnement des différentes autorités. J’ai compris qu’on avait toutes et tous constaté le même problème mais que personne n’avait la même vision pour le résoudre», remarque Thomas.
Ses efforts, la mobilisation politique et la médiatisation de la situation aboutissent enfin, en juin, à une rencontre avec Pierre-Antoine Hilbdrand. D'abord pensée comme un événement public, elle est recalibrée à la dernière minute en séance à huis-clos. Thomas et quelques membres du collectifs sont en première ligne avec le Municipal et des chefs de service.
Olivier Bloch était présent et en garde un souvenir marqué. «Les mines étaient graves, illustre le PLR. Il y a eu de longs silences. Les chefs de service ont réalisé ce qu'il se passait vraiment à la rue de Genève. Le travail de Thomas a porté ses fruits.»
Drague politique
Les élus que fréquente le Lausannois d'adoption lui font des appels du pied. «On m'a souvent complimenté sur le fait que j'étais pragmatique, que je soulevais des éléments importants et que ce serait intéressant pour moi de pouvoir porter mes projets directement au Conseil communal. Je rigolais quand on me disait ça», souffle Thomas.
En revanche, dans le quartier, l'engagement de Thomas est une évidence. Ses voisins lui envoient des montages de lui en Batman. «Je ne me considère pas du tout comme un justicier, rétorque-t-il. Plutôt comme un emmerdeur! Je suis têtu, je ne lâche pas et je vais jusqu'au bout. Je n'ai jamais voulu faire ça pour être considéré comme un héros, ça m'allait au contraire très bien d'être anonyme.»
Mais ses voisins finissent par convaincre Thomas. Il se lance aujourd'hui, avec les Vert.e.s, dans la course aux communales 2026 à Lausanne. Il a d'abord parlé avec plusieurs partis avant de choisir sa famille politique.
Coup de pied dans la fourmillière municipale
Une «super nouvelle», se réjouit sa camarade Marlyse Audergon. «Je lui ai demandé s'il n'était pas Vert et si il n'avait pas envie de s'engager, il a d’abord rigolé. Puis, on a passé du temps à discuter des valeurs du parti. Les valeurs sociales que nous défendons, il les partage aussi. Il avait besoin de se sentir dans un parti avec une liberté de parole et c’est ce qu’il a trouvé chez nous.»
C'est exactement ce que dit Thomas de son nouveau parti. «Chacun peut défendre ses nuances, ses sensibilités, sans devoir s’aligner sur une position rigide. Les discussions sont ouvertes, vivantes, et les avis minoritaires sont entendus.» Lui, affirme ne pas venir du «militantisme écologiste». Ce qui l'a convaincu, ce sont les thèmes qui l'animent: le logement, la qualité de vie, la proximité de quartier. «Ce sont exactement les sujets qui me tiennent à cœur depuis deux ans», reconnaît-il.
Olivier Bloch, allié des débuts, se réjouit aussi de l'engagement de son futur opposant politique. «Le côté pugnace de Thomas a aussi amené du frais dans la relation de la commune avec les habitants, la Municipalité n’ayant pas tellement l’habitude d’être bousculée. En tant qu’élu, je sais que les choses prennent du temps, qu’il faut écrire plusieurs fois, trouver le bon chef de service... Lui n’avait pas conscience de ça. Et comme il est assez rentre-dedans, les choses ont fini par bouger. Il a mis un coup de pied dans la fourmilière», loue l'élu PLR.
Garder le lien, toujours
Depuis deux ans, Thomas passe ses journées à écouter son quartier. A force, son compagnon refuse même de sortir la chienne avec lui le matin. Impossible d’avancer, tout le monde l’arrête pour demander des nouvelles, proposer de l’aide ou se plaindre. Une évidence s’impose: il ne veut surtout pas devenir un élu déconnecté du quartier.
«Dire 'Je ne suis pas déconnecté', c’est la phrase cliché de tous les élus déconnectés… J’ai demandé à tous mes proches de m’empêcher d’avoir le nez dans le guidon de la politique, confie Thomas. La force qui fait que tu réponds aux besoins des gens c’est d’être vraiment en contact. Je veux être dynamique, pragmatique et réactif.»
En s'occupant de tout un quartier, sa vie, son rapport à la Ville et sa vision de ce que doit être un élu ont changé. «J’ai découvert un système où chacun fait un petit bout, mais où personne n’a une vue d’ensemble. Quand tout le monde est responsable, plus personne ne l’est vraiment. Je n'avais pas de mode d'emploi en entrant dans les rouages administratifs. Aujourd’hui, je peux expliquer au voisinnage qui fait quoi et comment les services fonctionnent.»
C'est la mission actuelle de Thomas. Il planche sur un annuaire pour que tous les habitants du quartier aient accès aux contacts importants au sein de l'administration, qu'il a obtenu à la sueur de son front.
Casser les barrières
Les voisins de la rue de Genève soufflent enfin aujourd'hui. L'époque où la soeur de Thomas l'imaginait dans un «Enquête d'action» sur M6, et où son père craignait qu'il finisse «planté dans un coin», semble loin. «Au plus fort de la crise, ma vie ne ressemblait en rien à celle qu'ils mènent en Valais, acquiesce Thomas, conscient de s'être exposé à des dangers. Mais maintenant, le quartier va mieux. Même si tout n’est pas réglé et que l’oubli menace toujours. On ne sera jamais Saint-François ou la Palud», sourit-il.
C'est surtout pour ça que Thomas s'engage. Pour que la barrière invisible entre la rue de Genève et l’Hôtel de Ville continue de se fissurer. Derrière l’étiquette politique, restera ce rôle qui l’a fait sortir de l’ombre: celui d’un voisin têtu qui refuse que son quartier soit oublié.