Chaque jour, de jeunes princes et princesses combattent de méchants dragons aux noms terrifiants: Neuroblastome, Drépanocytose ou encore Ostéosarcome. Epaulés par leur famille, leurs copains, le personnel médical et les chercheurs, ils mènent de rudes batailles qui laissent des traces sur leur corps et dans leur âme. A la douleur et aux traitements lourds s’ajoutent l’isolement, la tristesse des proches et parfois le découragement. Désormais, les jeunes patients hospitalisés à Lausanne, au sein de l’Hôpital des enfants du CHUV, disposent d’une nouvelle «arme» pour compléter l’arsenal des transfusions, chimiothérapies et immunothérapies. Nom: Cookie. Espèce: chien. Effets secondaires: sourires, éclats de rire et envies de câlins.
S’il peut déjà sembler surprenant d’imaginer un toutou gambader dans un tel sanctuaire de l’hygiène généralement interdit aux visiteurs à quatre pattes, ça l’est encore plus dans la chambre d’un petit patient traité pour un cancer ou une maladie grave du sang. C’est le Pr Raffaele Renella, médecin-chef de l’Unité d’hématologie-oncologie pédiatrique du CHUV, persuadé de l’efficacité de la thérapie assistée par animal en milieu hospitalier, qui a lancé cette ambitieuse première en Suisse.
«Elle a fait ses preuves dans d’autres pays. Je suis un scientifique passionné, qui prend des décisions sur la base de faits mesurables, de données solides, donc je n’aurais pas lancé ce projet sans avoir des preuves préexistantes montrant qu’il y a un vrai bénéfice objectif sur les soins aux enfants.» De nombreuses études ont en effet démontré une diminution significative de l’inquiétude, de la fatigue, de la peur, de la tristesse et de la douleur chez de jeunes malades après la visite de thérapeutes canins, également en oncologie pédiatrique.
Un enfant hospitalisé reste un enfant
«Les hospitalisations sont souvent longues et isolantes, or les enfants ont besoin de leur environnement social pour s’épanouir. En le leur ôtant, on les met dans une situation où leur corps, leur âme sont moins ouverts aux soins et traitements. Donc leur efficacité est diminuée», explique le Pr Renella. Le but est donc de leur offrir une parenthèse de vie «normale» dans cet environnement confiné. «Cela leur permet aussi de communiquer sur des plans totalement différents de l’interaction avec des humains, assure le médecin.
Le jeune patient peut se sentir objectifié; il est l’objet d’un traitement, l’objet des inquiétudes de ses parents... Avec le personnel soignant, il doit se plier à une dynamique qui n’est pas naturelle, même s’il sait que c’est pour son bien. Alors que, dans la relation avec l’un de nos chiens, il devient acteur, il prend le contrôle de quelque chose qui n’appartient qu’à lui. En interagissant avec l’animal, il redevient un enfant. Mais cette bulle d’air n’est pas une distraction, les chiens sont une vraie thérapie.»
Depuis novembre 2025, deux d’entre eux ont leurs entrées à l’Hôpital des enfants: Mary, un magnifique labrador noir qui travaille en duo avec sa maîtresse, la Dre Laurence Gani Janssen, pédopsychiatre-psychothérapeute, et Cookie, un croisement de cocker anglais et de jack russell terrier qui collabore avec la femme de sa vie, Sibylla Protze, infirmière en pédiatrie. C’est lui que nous avons eu la chance de pouvoir suivre lors d’une après-midi passée dans l’unité d’hématologie-oncologie pédiatrique.
A 13 ans et demi, ce fringant vétéran trotte avec impatience dans les couloirs, sachant parfaitement qu’il va rencontrer un enfant ou un ado, jouer à la balle, faire des exercices et recevoir des friandises – tout travail mérite salaire, non? –, être câliné et brossé. S’il s’agit d’une première fois, la maîtresse de Cookie effectue une «prévisite» seule, pour vérifier que son petit complice est toujours le bienvenu, parler de lui, préciser qu’il adore les caresses, mais n’aime pas trop qu’on lui touche les pattes.
Afin de pouvoir bénéficier des visites d’un des deux binômes, les enfants hospitalisés ne doivent pas être terrorisés par les chiens, ni y être allergiques, et il faut qu’ils donnent leur accord, tout comme leurs parents. «Nous avons ressenti beaucoup d’enthousiasme de la part des familles, précise le médecin-chef de l’unité. Malheureusement, si le système immunitaire du patient est trop diminué, s’il souffre d’une infection ou de certains symptômes, on ne peut pas le mettre en contact avec un chien.»
Mais Cookie et Mary sont au taquet pour offrir du bonheur à tous les autres. Avec la bénédiction du personnel médical de l’unité, qui apprécie aussi leur joyeuse présence, et la bienveillance du service d’hygiène hospitalière et du personnel de nettoyage, qui a validé leur arrivée malgré les poils, la bave et de possibles petits accidents (ce qui ne s’est d’ailleurs jamais produit).
Une première en Suisse, pays plutôt frileux
Alors que la Suisse se montre plutôt réfractaire à ce genre d’innovation, le CHUV a accepté de se lancer dans l’aventure. L’hôpital disposait déjà d’un Centre de médecine intégrative et complémentaire (CEMIC), qui propose notamment des consultations d’acupuncture et d’hypnose, de l’art-thérapie et de la méditation de pleine conscience, ce qui a facilité les choses. Le médecin-chef confirme: «Il y a, ici, une vraie ouverture d’esprit institutionnelle à développer des projets de thérapie complémentaire.»
La Pre Berna, qui dirige le CEMIC, avait déjà établi un cadre, des règles permettant d’accueillir des animaux de thérapie dans certains espaces. Des chiens, parmi lesquels Cookie, avaient participé à des projets en neuroréhabilitation ainsi qu’en psychiatrie. «Mais c’était la première fois, en Suisse, qu’on faisait entrer un chien dans des chambres, en oncologie pédiatrique, pour travailler avec des enfants immunodéprimés ou en cours de traitement par chimiothérapie, donc extrêmement vulnérables. Ce projet pilote a placé la barre très haut, insiste le Pr Renella. Nous avons pensé que, si ça fonctionnait chez nous, plus personne n’aurait d’excuse pour ne pas mettre en place une offre de ce type dans d’autres hôpitaux. Nous étions persuadés que ce serait une aide précieuse pour les enfants.»
L’équipe soignante a pu très rapidement constater les bénéfices. «De jeunes patients qui étaient restés dans leur lit pendant des semaines se sont levés pour interagir avec le chien. D’autres qui étaient dans le refus complet des procédures ont pu les accepter. D’autres encore ont évoqué des choses difficiles, tristes, dramatiques. C’est parfois compliqué pour eux de parler avec leur papa ou leur maman de ce qui les inquiète vraiment, or la présence du chien leur a permis de verbaliser, les a aidés, par exemple, à parler d’angoisses et même de la mort. Cookie et Mary ne sont pas une simple distraction, ils ont vraiment un effet thérapeutique, en tandem avec leur maîtresse.
Si nous restons pragmatiques, si nous oublions le côté mignon, touchant de ces interactions pour nous concentrer sur leurs effets concrets, nous observons que l’on peut plus facilement donner ses médicaments à un enfant, qu’il accepte mieux qu’on lui fasse une prise de sang ou qu’on manipule son cathéter. L’animal devient un allié thérapeutique pour aider à accepter et à supporter des traitements désagréables. Il fait partie de l’équipe, c’est un dog-teur!»
Self-control à toute épreuve
En observant Gonçalo jouer avec Cookie, lui demander de se coucher et faire un immense sourire lorsque son copain à quatre pattes lui obéit, puis cacher des friandises sous des cônes et lancer un «Cherche!» enthousiaste, on ne peut qu’être attendri. L’énergie débordante du garçon de 4 ans, son excitation, ses cris de joie, sa façon parfois un peu brusque d’interagir ne perturbent pas Cookie. Normal, c’est un professionnel qui a toutes les qualités requises pour être un bon thérapeute, comme le confirme Sibylla Protze, sa maîtresse.
Cette infirmière en pédiatrie sait de quoi elle parle puisqu’elle a une certification en intervention assistée par animal, un CAS (Certificate of Advanced Studies, une formation postgrade en cours d’emploi) obtenu à la Haute Ecole de santé Fribourg. «Un chien de thérapie ne doit pas faire preuve d’agressivité, il doit se montrer sociable et ne pas être stressé par les interactions avec des humains. Cookie a aussi de grandes facultés d’adaptation face aux nouvelles situations, il se montre curieux et adore les enfants. Il apprécie les câlins, particulièrement les grattouilles derrière les oreilles.»
Le tandem avait déjà travaillé avec des patients en milieu hospitalier, lors de séances d’ergothérapie et de physiothérapie, mais elles avaient lieu dans des salles dédiées ou à l’extérieur. Une éducatrice canine a donc été mandatée par le CHUV pour évaluer Cookie dans son futur environnement de travail, une petite chambre de l’unité d’hématologie-oncologie pédiatrique. «Il fallait voir comment les chiens, qui ont un odorat particulièrement développé, supportaient l’odeur, très désagréable, que dégagent certains produits de chimiothérapie.
Comment ils réagissaient aux alarmes de certains appareils, aux cris d’excitation ou aux pleurs, aux comportements un peu maladroits», explique le Pr Renella, qui précise que les tests ont été effectués avec des volontaires, pas de vrais patients. Les chiens ne devaient pas broncher, ni aboyer, ne pas réagir de manière impulsive, être capables de garder leur self-control. «Un dog-teur effrayé ou stressé pourrait avoir une réaction, légitime pour lui, mais qui pourrait faire peur à l’enfant. Ou abîmer un cathéter par exemple.» Cookie, tout comme sa collègue Mary, ont brillamment réussi les évaluations.
En voyant comment Cookie réagit bien lorsque Gonçalo lui lance accidentellement dessus un gros dé en mousse, on ne peut qu’admirer son flegme. Le petit garçon s’excuse d’ailleurs immédiatement, lui demande s’il lui a fait mal et lui propose même d’appeler une infirmière pour le soigner. Trop chou! Sibylla Protze souligne également à quel point Gonçalo a progressé au fil des séances. «Il a réussi à se concentrer, à écouter à plusieurs reprises pendant quelques minutes, à suivre les instructions pour disposer les friandises et c’est actuellement le but chez cet enfant très énergique.»
En effet, dans le dossier de chaque patient, un objectif thérapeutique est noté. «Par exemple aider un petit très renfermé à s’exprimer, inciter un adolescent révolté à mieux accepter la maladie et les traitements ou encore motiver un enfant prostré à sortir de son lit. L’animal fait tomber les barrières, nous aide à ouvrir des portes...» Parfois, c’est lui qui apprivoise le jeune malade.
«Pas de simples outils de travail»
Si Cookie et Mary adorent chercher et surtout grignoter des friandises, jouer, être câlinés, ces interactions sont éreintantes, aussi bien physiquement que mentalement. «Les chiens de thérapie sont extrêmement réceptifs aux émotions, ils absorbent la peur, la tristesse, les angoisses. Nous devons être respectueux de leurs limites. Ce ne sont pas des objets, ni des outils de travail, mais des êtres vivants ayant un rôle thérapeutique, qui communiquent sur des niveaux qui ne sont pas les nôtres, tient à préciser le Pr Renella.
Il a donc fallu délimiter leur temps de travail, pour ne pas les épuiser.» L’adorable vétéran vient au CHUV une fois par semaine et réalise deux séances d’une trentaine de minutes chacune, avec une pause pipi-promenade entre deux et après la seconde visite. Ensuite, c’est l’heure de la sieste dans la salle spécialement aménagée pour Mary (qui travaille elle aussi une demi-journée par semaine) et lui. La maîtresse de Cookie explique à quel point le bien-être de son chien est sa priorité: «Il est essentiel que le chien de thérapie ait du plaisir à faire les séances.» Si elle observe chez lui des signes de stress, de fatigue, elle sait que c’est le moment d’arrêter. S’il a un problème de santé, elle va annuler le rendez-vous, car ce serait contre-productif pour tout le monde.
Une étude scientifique documentera le travail des deux dog-teurs, ce qui pourra se révéler très utile pour d’autres hôpitaux suisses souhaitant lancer des projets similaires. Objectif: mesurer les bénéfices de cette alliance thérapeutique, notamment en matière de durée des hospitalisations, d’acceptation des traitements et de qualité de vie des jeunes patients. Et pour l’heure, les résultats sont enthousiasmants. «Malheureusement, même s’il y a une volonté institutionnelle, que c’est dans l’intérêt des enfants hospitalisés, que toute l’équipe du service d’hématologie-oncologie est à fond dans ce programme, les thérapies assistées par animal coûtent très cher à mettre en place et à pérenniser, souligne le Pr Renella. Or le CHUV ne finance pas directement ce programme, même s’il y contribue indirectement en permettant à l’équipe d’y consacrer du temps.
Bien entendu, les assurances ne remboursent pas les séances. Sans soutien philanthropique, une telle initiative n’aurait jamais pu voir le jour. Nous sommes très reconnaissants à Zoé4Life qui a financé les six premiers mois et souhaite continuer.» Cette belle association qui soutient les enfants atteints de cancer, leurs familles et la recherche va donc devoir lever des fonds. Chacun d’entre nous peut soutenir, par un don, Cookie et Mary afin qu’ils poursuivent leur noble mission, offrir des éclats de rire à Gonçalo et aux autres jeunes guerriers pour les aider à terrasser les dragons.
Cet article a été publié initialement dans le n°14 de «L'illustré», paru en kiosque le 02 avril 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°14 de «L'illustré», paru en kiosque le 02 avril 2026.