«Pourquoi il n'a pas de main?»
Ce chanteur lausannois apaise les enfants malades du CHUV grâce à sa musique

Avec sa guitare, Alejandro Reyes chante de chambre en chambre à l’Hôpital des enfants pour offrir une parenthèse aux jeunes patients. Ambassadeur de la fondation Etoile filante, le musicien transforme la musique en lien, en courage et en respiration face à la maladie.
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Alejandro Reyes est dépourvu de main gauche depuis la naissance. Il chante pour les patients de l'Hôpital des enfants du CHUV.
Photo: DR
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Luisa GambaroJournaliste

«Lorsqu’un enfant est touché par ma musique, je le suis deux fois plus», souffle Alejandro Reyes. Depuis sept ans, il est ambassadeur pour la fondation Etoile filante, qui réalise les rêves des enfants et adolescents malades ou en situation de handicap. Deux fois par an, il chante pour les patients à l’Hôpital des enfants. L’hôpital reçoit des patients pour des hospitalisations courtes, comme des appendicites, et des pathologies plus complexes, notamment au service oncologie où Alejandro a rendez-vous.

Il passe de chambre en chambre avec son masque et sa guitare. Avant d’entrer, il s’assure auprès des médecins et des éducateurs que le patient a envie de le recevoir. Franchir le pas de la porte est un saut dans le vide. «Chaque chambre est un nouveau monde et il faut s’adapter très vite», confie Alejandro. La présence ou l’absence des parents, l’état de fatigue de l’enfant, la durée de son hospitalisation et l’intensité des soins sont autant de facteurs qui complexifient chacune de ses visites. 

«C'est important d'amener cette joie»

Ces premiers instants sont encore plus délicats pour le patient, qui doit assimiler l’arrivée d’un intrus dans son cocon. «C’est important d’amener cette joie et ces chansons dansantes même si le patient souffre, mais aussi d'être dans la délicatesse. Lorsque c'est trop, il faut pouvoir l'entendre et renoncer, sinon ça tombe à côté», explique Barbara Tarditi, éducatrice cheffe de service et responsable de l’offre aux enfans. 

En sept ans, Alejandro a appris à déchiffrer l’état de fatigue des enfants et à respecter leur temporalité. Certains l’écoutent depuis leur lit, d’autres s’asseoient et le regardent de loin. Quand la deuxième chanson retentit, certains commencent à taper dans leurs mains et à chanter. «La chanson est un outil pour entrer en contact, pour discuter avec l'enfant», explique Barbara Tarditi. Ces moments peuvent même créer une interaction avec le parent s’il est présent, car l’enfant, jusqu’alors affaibli, s’anime et le parent joue le jeu avec lui. 

«Pourquoi il n'a pas de main?»

Les visites d’Alejandro sortent les patients de leur routine, leur apportent une distraction dans leur douleur et améliorent leur expérience à l’hôpital. «La musique ne soignera pas la tumeur ou le handicap d’un enfant, mais certains de nos patients gravement handicapés s’illumiment lorsqu’Alejandro entre dans la chambre», nuance Barbara Tarditi. Les bienfaits de la musique sur la santé des patients ne sont pas prouvés scientifiquement, mais elle a constaté que les enfants sont plus détendus après ces concerts. «Le bénéfice est dans la détente et le plaisir que les enfants ressentent dans ces moments. Et lorsqu’on est plus heureux, même la douleur est apaisée», poursuit-elle. 

«Ces moments leur donnent une force qu'ils ne se connaissaient pas», ajoute Alejandro. Dépourvu de main gauche depuis sa naissance, aujourd’hui il se retrouve un peu dans les enfants qu’il rencontre. «Depuis tout petit je ne sais pas ce que c’est d’avoir deux mains, parfois j’oublie», sourit-il. Alors quand les jeunes patients le voient arriver, les questions se bousculent. «Lorsque l’enfant voit ma différence, il ne voit que ça. Il lui faut une explication: ‘C’est quoi ça? Pourquoi il n’a pas de main?’ Et là c'est super intéressant», s’amuse le chanteur.

Car en parallèle de sa musique, Alejandro amène une lueur de courage aux enfants. Il a appris à jouer des accords avec sa main droite et se servir d’une petite prothèse à son avant-bras gauche sur lequel il fixe son médiator. Pour les enfants, voir un adulte qui, comme eux, adapte son quotidien à son état de santé et vit de sa passion, est porteur d’espoir. «Alejandro leur dit: ‘J'aimais chanter, c'était ma passion et j'ai dépassé l'obstacle.’ C'est bénéfique pour les enfants, ça leur montre qu’on peut se battre pour ce en quoi on croit», renchérit Barbara Tarditi.

«Ma musique a de la valeur»

«Les enfants se battent jusqu’à la fin, et lorsque c’est la fin, ils le savent, mais nous continuons de nourrir la vie à l’hôpital», ajoute-t-elle. Une fois la visite terminée au service oncologie, Alejandro passe à celui des soins intensifs, qui accueille notamment des patients chroniques. Leur état de santé l’empêche parfois d’entrer dans leur chambre, alors il joue depuis le couloir. La musique attire les curieux et d’autres enfants se rassemblent derrière lui pour l’écouter et chanter avec lui. 

«C’est le public le plus authentique que je peux avoir», sourit Alejandro. Ses débuts dans la musique il y a 15 ans ont été compliqués. Originaire du Chili et sans permis de séjour, il a commencé à chanter dans la rue car il ne pouvait pas faire d’apprentissage. Ancien participant à l’émission «The Voice» en 2014, ces concerts à l’hôpital ont été sa bouée de secours. «Ces visites m'aident à me rendre compte que ma musique a de la valeur», conclut Alejandro. «On vient donner un concert, mais je repars avec des bagages lourds de joie et d'expériences.»

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