«La politique? Le sel de notre relation»
Intimité, crises et pouvoir: Christelle Luisier se livre sans langue de bois

Des Diablerets à Lausanne, en passant par Payerne, Christelle Luisier Brodard, présidente libérale-radicale (PLR) du Conseil d’Etat vaudois, se confie. Vie privée, crises à répétition et ambitions politiques: éprouvée par cette législature, elle reste déterminée.
1/5
Christelle Luisier Brodard s’épanouit pleinement dans une fonction politique qui donne du sens à son action.
Photo: Blaise Kormann
Logo Schweizer Illustrierte
Antoine Hürlimann
illustre.png

C’est une Christelle Luisier Brodard chaleureuse et déterminée que nous avons suivie du chalet de son compagnon, aux Diablerets, à son bureau lausannois, en passant par son fief de Payerne. Les scandales qui entourent Valérie Dittli sont-ils, avant tout, le résultat d’une erreur de casting de la droite? Le canton de Vaud risque-t-il une explosion de colère sociale? Et comment le pouvoir a-t-il changé la femme qu’elle était?

Entre confidences sur sa vie de famille, révélations de l’homme qui partage sa vie sur ses vulnérabilités et questions politiques qui fâchent, la présidente libérale-radicale (PLR) du Conseil d’Etat vaudois se livre à quelques mois des élections cantonales de février 2027.

Christelle Luisier Brodard, ce chalet des Diablerets est votre refuge. Après une semaine éprouvante, parvenez-vous à laisser à Lausanne le costume de présidente et à redevenir Christelle?

J’adorerais qu’il suffise de tourner la clé dans la serrure du chalet pour débrancher! C’est vrai qu’en arrivant j’ai souvent la tête encore pleine de dossiers. Mais ici, il y a la nature, Etienne, parfois les enfants, nos amis. Cela m’aide à sortir du rôle de présidente. Il me faut du temps, et le temps d’un week-end, ce n’est pas toujours évident.

Votre compagnon, Etienne Blanc, municipal à Lutry, milite dans le même parti. Parvenez-vous à parler d’autre chose ou la politique s’invite-t-elle jusque dans vos disputes?

Avoir quelqu’un qui comprend l’agenda politique est précieux. Mais nous ne sommes pas toujours d’accord! Certains couples se disputent à propos du dentifrice; nous avons parfois des disputes assez homériques sur des questions de fond.

Etienne Blanc: Tu exagères! (Rires.)

Christelle Luisier Brodard: C’est vrai, je force un peu le trait. (Elle sourit.) La politique fait le sel de notre relation, mais notre vie à deux va bien au-delà. Nous aimons recevoir nos amis, voyager, profiter de la montagne. Etienne m’aide à relativiser.

Etienne Blanc, ce n’est pas vous que nous sommes venus interviewer, mais profitons de votre présence. Les Vaudoises et les Vaudois connaissent une présidente déterminée, qui semble toujours avoir réponse à tout. Mais dans l’intimité, quelle Christelle connaissez-vous?

E. B.: Elle donne l’image de quelqu’un d’assez sûr de soi, de fort. Moi, je vois parfois une Christelle qui doute, qu’un article ou de petites choses peuvent toucher. Je connais une Christelle plus sensible que celle que les gens voient.

Christelle Luisier Brodard, ces doutes, le pouvoir oblige-t-il à les cacher derrière une armure?

C. L. B: Le doute est inhérent à l’action politique. J’ai besoin que mes décisions soient questionnées, même si, une fois prises, je m’engage à fond. L’armure aide à encaisser les coups, mais si elle prenait toute la place, je deviendrais insensible. Ma part de vulnérabilité me permet de rester touchée par ce que vivent les gens.

Vos deux enfants, nés en 2002 et 2005, ont grandi avec une mère très engagée, d’abord à Payerne, puis au gouvernement. Qu’est-ce que votre carrière leur a apporté, et qu’est-ce qu’elle leur a pris?

Etre maman m’est essentiel. Mes enfants sont les deux prunelles de mes yeux. Je pense qu’ils sont fiers, mais je ne veux pas parler à leur place. Je ne suis pas Wonder Woman: impossible d’être à 100% en politique et à la maison. J’ai été moins présente, malheureusement. J’ai pu manquer une séance de parents d’élèves, un spectacle, un concours de karaté de ma fille… Leur papa a été très présent, y compris après notre séparation. Aujourd’hui, mes enfants et moi parlons beaucoup. Nous avons préservé des moments de qualité, comme les repas du dimanche soir, qui nous sont très précieux.

Vous avez grandi à Payerne, au-dessus du Café de la Poste tenu par vos parents, parmi les clients et leurs conversations. De cette petite fille à la présidence du canton, de quoi êtes-vous le plus fière?

Qu’un tel parcours soit possible dans notre pays. Mes parents n’avaient pas fait d’études, mais avaient de fortes valeurs liées au travail. Ils ne sont plus là… Je pense souvent à eux et j’imagine qu’ils seraient fiers. Enfant, j’étais assez timide, mais curieuse des discussions du café. Je suis reconnaissante d’avoir pu étudier et m’engager dans ma commune dès 23 ans, presque par hasard. Tout est parti de là.

«
Je suis favorable au maintien d’une représentation romande de l’UDC au Conseil fédéral
»

On gagne du pouvoir, des responsabilités, de la reconnaissance. Mais qu’y laisse-t-on en chemin?

Peut-être de la légèreté, de l’insouciance. Je suis restée spontanée, assez cash, mais la fonction impose un poids institutionnel. Quand j’étais syndique de Payerne, le contact avec les gens était immédiat. Aujourd’hui, dans une fête populaire, je dois parfois briser la glace. Je tiens beaucoup à cette proximité.

Depuis sa candidature au Conseil fédéral, la figure genevoise de l’Union démocratique du centre (UDC) Céline Amaudruz subit des attaques jusque sur sa maternité et son apparence. Le sexisme politique, vous l’avez connu?

Oui, sur mon physique, ma tenue, mon rouge à lèvres, mes cheveux, mais aussi parce qu’on estimait que je devais plutôt m’occuper de mes enfants. Sur un marché, un homme m’a dit: «Vous avez de très bonnes idées, mais jamais je ne voterai pour une femme.» Il faut juger Céline Amaudruz sur ses compétences et sa vision politique, pas sur son apparence. Pour moi, le fait qu’elle soit mère est un atout et devrait être valorisé. En 2026, je regrette qu’on ne traite toujours pas les femmes et les hommes de la même manière.

Christelle Luisier Brodard nous a ouvert les portes du chalet des Diablerets, aux côtés de son compagnon, Etienne Blanc.
Photo: Blaise Kormann

Soutenez-vous sa candidature pour succéder à Guy Parmelin, malgré vos divergences politiques?

Je suis favorable au maintien d’une représentation romande de l’UDC au Conseil fédéral. Nous avons eu un très bon conseiller fédéral avec Guy Parmelin. C’est important pour la diversité du pays. Dans les conférences intercantonales, je constate parfois une connaissance insuffisante de la Suisse romande. Notre origine et notre culture comptent dans la manière d’aborder les dossiers.

Revenons à cette législature, jalonnée de crises et de tensions publiques. Vous est-il arrivé, un soir, de vous demander: «Mais qu’est-ce que je suis allée faire là-dedans?»

Nous avons traversé une crise institutionnelle, tout en continuant de faire avancer nos projets. Nous l’avons assumée avec responsabilité et courage. Cela coûte humainement, il y a eu des moments où je me suis sentie atteinte. Mais jamais au point de vouloir arrêter. Je retrouve de l’énergie auprès de mes collègues et collaborateurs.

L’affaire Valérie Dittli a ébranlé votre gouvernement: valse des départements, rapports critiques, procédures pénales. Derrière les communiqués et les sourires de circonstance, comment travaille-t-on encore ensemble?

Autour de la table du Conseil d’Etat, nous savons que nous avons été élus pour faire avancer le canton. Notre responsabilité collective passe avant les questions de confiance. Cela ne signifie pas que tout est facile. Il y a aussi des moments de rire, et l’humour compte beaucoup.

C’est pourtant le PLR qui a contribué à son élection dans l’Alliance vaudoise. Maintenant que votre parti ne veut plus faire campagne avec elle, ne payez-vous pas votre propre erreur de casting?

C’est d’abord une alliance de partis; chacun choisit ses candidats. Nous avions une vision commune, qui continue de nous animer. Aurait-on pu prévoir ce qui est arrivé? Difficilement. Je préfère regarder devant. Les Vaudoises et les Vaudois veulent savoir ce que nous proposons pour améliorer leur quotidien ces prochaines années.

«
Je suis favorable à une fiscalité attractive, notamment pour la classe moyenne
»

Autre fracture: l’initiative des 12%. Votre parti a défendu une position contraire à celle de ses trois ministres, avant d’être suivi par le peuple. Vous êtes-vous sentie désavouée?

Le peuple a tranché, il faut respecter son choix. Dans notre système, le rôle d’un gouvernement collégial diffère de celui d’un parti. Je suis favorable à une fiscalité attractive, notamment pour la classe moyenne. Nous avions promis 250 millions de francs de baisses d’impôts et en avons réalisé 345 millions avec le parlement. La droite voulait aller plus loin. Nous partageons le même objectif; la divergence portait sur le calendrier et le curseur budgétaire.

Le canton doit désormais économiser, notamment sur les subsides à l’assurance maladie. Alors que les primes et les loyers augmentent, ne faites-vous pas payer la facture à une population qui peine déjà à boucler ses fins de mois?

La situation financière était déjà exigeante, et la décision sur les subsides précédait le vote sur les 12%. Il faut maîtriser les finances pour investir et préserver les prestations. Nous avons choisi une trajectoire progressive jusqu’en 2030, avec des économies et le recours aux réserves. Sur les subsides, nous préservons les aides en ajustant certains paramètres.

Que peut faire la politique face à la crise du logement? Des familles cherchent un appartement abordable pendant que les projets mettent des années à sortir de terre. Le système est-il devenu trop lent?

Il nous manque environ 1000 logements par an, ce qui pèse sur les loyers. Je souhaite réduire d’un tiers la durée des procédures. Terrains et investisseurs existent, mais les contraintes s’accumulent. Il faut mieux peser les intérêts.

Logement, pouvoir d’achat, climat, tensions internationales: les jeunes grandissent dans une époque anxiogène. Vous qui êtes mère, comprenez-vous leur inquiétude?

Bien sûr. Je comprends leurs inquiétudes sur l’emploi, le logement ou le climat. Mais je vois aussi des jeunes qui se forment, innovent et s’engagent dans les associations. Notre responsabilité est de montrer qu’il existe des perspectives et de préserver l’accès à la formation, à l’emploi et au logement.

«
La liberté de manifester est primordiale, même quand je ne partage pas les revendications
»

En France et en Italie, des manifestations ont dégénéré en violences et en pillages. Dans le canton de Vaud, les coupes budgétaires suscitent la colère. Lausanne est-elle à l’abri, ou simplement en retard sur ses voisins?

La liberté de manifester est primordiale, même quand je ne partage pas les revendications. En Suisse, les votations permettent aussi de faire entendre sa voix. Des débordements restent possibles, mais j’en serais profondément attristée. Mon fils, qui a 20 ans, a été choqué par les images des violences en France. Moi aussi. S’en prendre aux personnes ou aux bâtiments est inadmissible. Depuis le covid, je sens une polarisation croissante. Le compromis n’est pas la compromission. Ce n’est pas celui qui crie le plus fort qui a raison.

Les ménages subissent les hausses immédiatement, mais les décisions politiques pour y remédier prennent parfois dix ou quinze ans. N’y a-t-il pas un décalage dangereux avec la vie des gens?

Je conteste l’idée d’une élite déconnectée: nos élus sont souvent des miliciens, actifs dans leur commune, leurs associations ou leur métier. En revanche, nos procédures sont bien trop longues. Quinze ans entre la planification et un permis de construire, ce n’est pas acceptable. Notre démocratie apporte de la stabilité et de l’adhésion, mais doit aussi répondre aux besoins du moment.

Après les coups et les blessures de cette législature, pourquoi briguer un nouveau mandat en 2027? L’envie est-elle vraiment intacte?

Je ne repars pas comme en 2020. Il y a eu des coups, mais aussi des projets et de l’expérience acquise. Ma flamme est intacte. Je veux continuer à travailler pour un canton ouvert, efficace et dynamique. La politique me permet de rencontrer des gens d’horizons très différents, et c’est une richesse.

Et l’après-politique, vous arrive-t-il déjà de l’imaginer? Ou cette fonction est-elle devenue si centrale dans votre existence qu’il serait difficile de lui trouver un substitut?

Il y a une vie avant la politique et une vie après, et je n’ai pas peur du vide. Aujourd’hui, c’est ici que je me sens utile. Je me réjouis de la campagne qui s’ouvre et des moments à partager avec les Vaudoises et les Vaudois. Ce sont eux qui auront le dernier mot.

Un article de «L'illustré» n°45

Cet article a été publié initialement dans le n°45 de «L'illustré», paru en kiosque le 6 novembre 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°45 de «L'illustré», paru en kiosque le 6 novembre 2026.

Articles les plus lus