Cela fait 40 ans que Benedikt «Bänz» Roos a débuté sa carrière militaire. Il se trouvait sur la place d’armes de Thoune (BE), sac de sport à la main, frigorifié, aux côtés de nombreuses recrues de chars. Les ordres fusaient de toutes parts. «Où ai-je atterri?», se demande alors Benedikt Roos.
Depuis le début de l’année, Benedikt Roos est désormais chef de l’armée. Aujourd’hui encore, il lui arrive de se demander où il a atterri, a-t-il confié jeudi à Blick en marge d’une présentation de ses 100 premiers jours en fonction.
«Nous sommes heureux de chaque franc»
«Mais je ne suis pas naïf», précise-t-il. Benedikt Roos connaît l’armée sur le bout des doigts. Ce qui change pour lui, c’est surtout l’exposition publique et le contact avec la politique.
L’une de ses principales missions sera de convaincre les politiques de débloquer davantage de moyens. «Nous sommes heureux de chaque franc que nous recevons.» L’essentiel, insiste-t-il, n’est pas de dire que l’armée a besoin de plus d’argent, mais que la Suisse a besoin de plus de sécurité.
Le ministre de la Défense Martin Pfister veut y parvenir via une hausse de la TVA... un chantier délicat. La population doit comprendre «qu’il faut prendre les choses au sérieux». Les citoyens devraient être prêts à payer 3 centimes de plus par litre de lait pour leur sécurité.
«Il devrait peut-être être un peu plus courageux»
Au Parlement, la première impression est positive: Benedikt Roos apparaît terre à terre et accessible. «Dans l’armée, Benedikt Roos était mon commandant. Il a un style de direction agréable», souligne le conseiller aux Etats UDC Werner Salzmann. Par rapport à son prédécesseur Thomas Süssli, il connaît l’armée de l’intérieur.»
Le conseiller national du Centre Reto Nause le définit comme agité, mais tenace et avec un plan. Pour le conseiller national UDC Michael Götte, Roos est «un homme militaire tel qu’il est écrit dans le livre». Sa collègue socialiste Priska Seiler Graf rappelle toutefois qu’il reste à voir s’il saura relever les grands défis de l’armée.
Benedikt Roos est aussi bien accueilli dans les rangs militaires. «On sent sa flamme», affirme Stefan Holenstein. Le président de la Fédération des sociétés militaires (FSM) souligne que le commandement semble aujourd’hui plus uni. Benedikt Roos est largement accepté. «En tant que "Pänzeler", il est l’un des nôtres, un "guerrier", avec l’odeur d’écurie nécessaire.» Thomas Süssli, lui, venait d’un autre horizon et a toujours dû s’imposer en interne.
«Mais en même temps, Roos reste encore un peu réservé sur le terrain politique», estime Stefan Holenstein. Une votation cruciale pour l’armée se profile pourtant déjà en juin avec la réforme du service civil. Elle influencera directement les effectifs futurs. «Là, il devrait peut-être être un peu plus courageux.»
La guerre se rapproche
Benedikt Roos ne mâche pas ses mots: en Europe, la guerre est de retour. Et au Proche-Orient, la situation est explosive. «Il y a longtemps que nous ne sommes plus à minuit moins cinq, affirme le chef de l’armée. Nous devons agir maintenant. Et avec détermination.»
Si la Russie attaque un pays balte, il faut se demander ce que cela implique pour la Suisse. Le pays abrite de nombreuses infrastructures critiques, non seulement pour lui-même mais aussi pour l’Europe: réseaux électriques et gaziers, centres de données, câbles à fibres optiques. Autant de cibles potentielles. «Ce qui met l’Europe en danger nous met aussi en danger», avertit Benedikt Roos. Dans ce contexte, la neutralité ne constitue pas une garantie. Rien ne dit que l’OTAN viendrait à la rescousse.
Le Conseil fédéral et l’armée se concentrent donc sur les menaces à distance. Vendredi dernier, le Conseil fédéral a adopté le message sur l’armée 2026, une liste d’achats destinée au Parlement. Au total, 3,4 milliards de francs doivent être investis dans la défense sol-air, la lutte contre les drones et la cybersécurité.
«Nous ne serons pas prêts dans tous les domaines»
Mais même si les moyens financiers suivent, cela ne suffira pas. Un autre obstacle se profile: sur le marché de l’armement, la demande dépasse largement l’offre. «Les carnets de commandes sont pleins.»
«On s’arme autour de nous et on réserve des capacités de production», constate Benedikt Roos. Aux Etats-Unis, le marché de l’armement fonctionne avec 15 niveaux de priorité. Les Etats-Unis occupent naturellement la première place. La Suisse, elle, se situe au 13e rang et doit souvent attendre son tour.
Or, le temps presse. Selon plusieurs experts, la Russie pourrait étendre la guerre en Ukraine vers l’ouest dès 2028. «Nous ne serons pas prêts dans tous les domaines», reconnaît le chef de l’armée. «Cela nous fait tourner la tête. Mais nous ne pouvons pas rester les bras croisés.»