Autrefois, les apprentis en formation professionnelle utilisaient des fax et des machines à écrire, mais cette époque est désormais révolue. Aujourd'hui, l’intelligence artificielle joue un rôle central, y compris lors des examens finaux. Cette année, ceux-ci se sont déroulés pour la première fois selon un nouveau format, dans le cadre de la réforme de la formation professionnelle de 2023. Enseignants et responsables politiques formulent des critiques.
Le conseiller national du Centre Nicolo Paganini a déposé une interpellation à Berne, dans laquelle il critique vivement la réforme. Selon lui, les premiers examens finaux auraient mis en évidence «de manière dramatique les faiblesses flagrantes de cette conception».
Une course à l'IA la plus performante
Il n’est par exemple plus possible d’évaluer des connaissances spécifiques à une matière. L’évaluation repose désormais principalement sur la capacité à rédiger de bons prompts, c’est-à-dire des instructions destinées à l’IA. «Cela ne demande pas une formation de trois ans», estime Nicolo Paganini.
Désormais, l'objectif n'est plus de différencier les «bons et les mauvais élèves», mais uniquement ceux qui peuvent s’offrir l'IA la plus performante. Il ajoute que les enseignants doivent passer des journées entières à corriger des examens rédigés par une intelligence artificielle. «C’est absurde.»
Les élèves devraient certes savoir rédiger de bons prompts, reconnaît le Saint-Gallois. «Mais cela n’a aucun sens de proposer des examens que l’on peut résoudre avec l’IA sans avoir besoin de connaissances personnelles.» Une telle évolution conduirait à une situation dans laquelle les employeurs ne pourraient plus se fier à un diplôme de formation commercial.
Nicolo Paganini indique que son interpellation a suscité de nombreuses réactions: «Des enseignants m'écrivent pour me dire que mon interpellation circule dans leur salle des professeurs.» Apparemment, beaucoup attendaient une telle prise de position.
Ne plus avoir à réfléchir
S'adressant à Blick, une enseignante d'école de commerce critique elle aussi fortement la réforme. Bien qu'elle se dise loin d'être opposée à la technologie et qu'elle juge positif le renforcement des compétences opérationnelles, elle affirme, sous couvert d’anonymat: «Il ne faut pas oublier qu’il faut aussi des connaissances pour pouvoir agir avec compétence.»
Elle souligne par ailleurs qu’il est presque impossible d’échouer aux examens finaux. «Nous n’avons jamais connu un taux d’échec aussi bas.» Elle émet également des réserves sur la conception des épreuves: «Au début de l'épreuve critique, les élèves passent une quinzaine de minutes à saisir le sujet dans un outil d'IA. Ensuite, l’IA résout l’exercice.»
«Ce qui m’inquiète, c’est que les apprentis ne réfléchissent plus par eux-mêmes.» Selon elle, une piste consisterait à renforcer les examens oraux: «On peut alors rapidement évaluer les compétences d’une personne.»
La Confédération défend sa réforme
L’Association suisse des employés de commerce rejette ces critiques. Interrogée, elle qualifie la réforme de «mesure nécessaire et judicieuse». La formation serait désormais plus en phase avec la réalité professionnelle.
La réorientation de la formation poursuit plusieurs objectifs: «La formation commerciale doit rester attractive sur le marché du travail, mieux préparer les jeunes professionnels à un monde du travail numérisé et garantir l’accès à la formation continue, à la maturité professionnelle et à la formation professionnelle supérieure.»
A ce stade, une évaluation approfondie des résultats des examens n’est pas encore possible. Les analyses sont en cours. Il est toutefois déjà établi que les connaissances spécialisées resteront un composant important de la formation. Toutefois, celles-ci seront davantage mises en pratique dans un contexte professionnel. Cela vaut également pour la culture générale, les compétences personnelles et les langues.
Les exigences n’ont pas été revues à la baisse
L’association rejette également l’idée selon laquelle l’examen final serait devenu trop facile et que, par conséquent, le diplôme aurait perdu de sa valeur. «Le recours aux outils numériques et à l'intelligence artificielle dans l'épreuve écrite ne signifie pas que l'examen est simplifié ni que les connaissances ne sont plus évaluées.» Ce qui change, selon elle, c’est plutôt le contenu et les modalités d'évaluation.
Elle rappelle en outre que la procédure de qualification comprend aussi une note d’expérience couvrant l’ensemble de la formation, des examens de fin d'études, un travail pratique en entreprise ainsi qu’un examen oral.
Le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SERI), qui a adopté la réforme, souligne également que les exigences de la formation commerciale initiale n’ont pas été réduites. Elles ont plutôt évolué. «La formation commerciale s’est toujours adaptée aux évolutions technologiques.»