Tariq Ramadan a cru, dans les années 2000, qu’il pourrait devenir l’un des prédicateurs musulmans les plus suivis et les plus redoutés en France. La République était la cible politique et religieuse parfaite pour l’islamologue suisse, petit-fils du fondateur égyptien des Frères musulmans, Hassan el-Banna, condamné ce mercredi 25 mars à 18 ans de prison pour viol et à l’interdiction définitive du territoire français.
Verdict final? Une défaite totale, symbolisée par l’absence de celui qui, fort de sa nationalité suisse (il est né à Genève) et de l’absence de traité d’extradition entre la Confédération et son voisin, a évité le mandat de dépôt qui l’aurait conduit en détention à l’issue de son procès. L’homme qui, lors des attentats de Paris en novembre 2015, était dans tous les médias pour parler de l’islam et des musulmans ne remettra plus jamais les pieds dans le pays de Voltaire, dont son épouse est ressortissante. Il peut désormais faire appel, avec le risque de voir sa peine encore alourdie.
Condamné en Suisse
Pour rappel, Tariq Ramadan a été condamné en appel en Suisse (après avoir été acquitté en première instance) en septembre 2024 à trois ans de prison, dont un an ferme, pour le viol d’une femme dans la nuit du 28 au 29 octobre 2008, dans un hôtel à Genève. Il a annoncé saisir la Cour européenne des droits de l’homme et a, par ailleurs, déposé une demande en révision de son second procès, en cours de traitement.
Il était renvoyé devant la justice française au terme de huit années d’instruction pour des viols sur trois femmes: un viol avec violences et sur personne vulnérable commis sur «Christelle» à Lyon en octobre 2009; un autre viol en 2012 à Paris sur Henda Ayari, une ex-salafiste devenue militante laïque, qui avait été la première à porter plainte en octobre 2017; et un dernier remontant à 2016 sur une troisième femme. Initialement, les juges d’instruction l’avaient aussi renvoyé en procès pour des faits similaires sur une quatrième plaignante, Mounia Rabbouj, dont le cas n’a pas été retenu.
Le jugement parisien – alourdi par l’absence du prévenu, justifiée selon lui et ses avocats par son état de santé et la sclérose en plaques dont il est affecté – scelle donc la fin d’un parcours tumultueux qui avait fait du centre religieux «Tawhid» de Saint-Denis, au nord de Paris, l’épicentre de ses actions à la fois culturelles, religieuses et politiques. C’est à partir de ce centre, adossé à la mosquée de la ville conquise dimanche 15 mars au premier tour par La France insoumise (LFI, gauche radicale), avec l’élection à la mairie du militant antiraciste Bally Bagayoko, que Tariq Ramadan diffusait ses écrits à succès, prodiguait ses conseils aux fidèles et gérait son agenda médiatique.
Prédicateur médiatique
Il y disposait d'un logement et d'un bureau pour son association «Horizons», mis à disposition jusqu'à son départ forcé, en 2019, après sa mise en examen pour les deux viols, dont l'un «sur personne vulnérable», qui lui ont valu sa condamnation. Cas presque unique en France pour un prédicateur musulman proche des Frères musulmans, l'islamologue suisse avait été l'invité de tous les talk-shows de grande écoute, à commencer par les émissions du défunt Thierry Ardisson. Des médias qui, après avoir beaucoup profité de son charisme pour des émissions basées sur la confrontation et le clash, l'ont ensuite répudié lorsque les premières plaintes ont été déposées.
Au final, tout est perdu pour celui dont le comportement avec les femmes a été étrillé par l'accusation, au fil de son procès à huis clos entamé le 2 mars. A Saint-Denis, où il était censé résider selon le contrôle judiciaire dont il faisait l'objet avant le procès, plus personne ou presque n'accepte d'évoquer son parcours, alors que ses livres furent des best-sellers et que sa parole résonnait bien au-delà des frontières françaises, du fait de son statut de professeur à l'université d'Oxford (qui l'avait mis en congé en 2017).
Fait symbolique: même le Qatar et sa chaîne Al Jazeera sont, pour l'heure, restés muets sur sa condamnation parisienne, à l'heure où la guerre aérienne contre l'Iran fait rage. Autre fait révélateur: même les médias de la communauté musulmane, habitués à prendre sa défense, n'ont pas remis en cause, cette fois, les témoignages de ses accusatrices que la justice suisse, en première instance, avait pourtant jugés insuffisants et peu crédibles, au point d'acquitter le fondateur du Centre islamique de Geneve, dirigé par son frère Hani Ramadan.
Réputation désintégrée
Comment cette réputation passée et cette carrière de prédicateur ont-elles pu ainsi se désintégrer sous le rouleau compresseur de la justice? Comment l’auteur d’une trentaine d’ouvrages et de près d’une centaine d’articles en français et en anglais a-t-il pu sombrer, après avoir longtemps qualifié les accusations portées contre lui de «campagne de diffamation clairement orchestrée par ses adversaires de longue date, de mensonges et de manipulations»? Comment celui qui avait été sollicité en 2005 par l’Union européenne pour participer à une commission sur «islam et laïcité», après avoir fondé l’European Muslim Network, un groupe de réflexion basé à Bruxelles, se retrouve-t-il paria, interdit à vie du territoire français où il a longtemps résidé?
Ses deux échecs
La réponse tient en deux échecs. Premier échec: Tariq Ramadan et sa défense ont échoué à convaincre qu’il n’avait pas violé celle qui se présentait sous le pseudonyme «Brigitte» devant les juges. Le fait de dénoncer, comme ils l’ont encore fait durant ce procès, «un acharnement judiciaire» n’a pas fait dérailler la procédure.
Deuxième échec: l’islamologue n’a jamais convaincu ceux qui, partisans de la défense des droits des musulmans, l’accusaient de participer à l’entrisme politique des Frères musulmans dans le pays. Son nom est d’ailleurs cité à plusieurs reprises dans le rapport très fouillé sur «Frères musulmans et islamisme politique en France», publié en mai 2025 par le ministère français de l’Intérieur. La nouvelle donne sociale, religieuse et médiatique engendrée par les attentats parisiens de novembre 2015 et par le mouvement féministe #MeToo a fait le reste.
Sur tous ces plans, et malgré les dénégations de ses avocats (quatre femmes) à son procès, Tariq Ramadan apparaît, à ce stade de son épuisant parcours judiciaire, tel que les avocats des parties civiles l’ont décrit: «Il n’est pas la victime d’un complot ou d’un combat politique, mais le triste et ordinaire coupable du viol de trois femmes sous emprise.»