Rester chez soi, fermer les stores, boire beaucoup: ces appels lancés aux citadins semblent désespérés. Avec leurs vieilles maisons en pierre, leurs nouveaux bâtiments en verre et leurs places bétonnées, les villes suisses sont de véritables îlots de chaleur. La température y est jusqu'à 6 degrés supérieure à celle des environs – même la nuit.
L’été exceptionnel de 2026 a pris la Suisse au dépourvu. Les hôpitaux, les maisons de retraite et les écoles sont rarement climatisés. Les systèmes d’alerte précoce et les «Climate Shelters» destinés à rafraîchir la population, tels qu’ils existent en Europe du Sud, font défaut dans notre pays.
«Il n'y a aucune excuse»
Les conséquences ont été dramatiques: rien qu’en juin, la canicule a engendré une surmortalité, notamment chez les personnes âgées. Les chiffres devraient être similaires pour juillet et août. Ce bilan a poussé Eleni Myrivili, responsable des questions liées à la chaleur à l’ONU, à formuler une critique publique la semaine dernière: «Il n’y a aucune excuse à cela – vraiment aucune», a-t-elle déclaré aux journaux de CH Media.
En effet, on aurait pu être mieux préparé. Les experts mettent en garde depuis longtemps contre les conséquences du réchauffement climatique. Reto Knutti, climatologue à l’EPFZ, prévoit depuis des années des vagues de chaleur plus fréquentes et plus longues, ainsi que des sécheresses dues au manque de précipitations et à une évaporation plus importante. Questionné sur l'été actuel, il répond simplement: «Bienvenue dans le monde des scénarios climatiques.» Dans le même temps, il met en garde: «Si nous continuons ainsi, il faudra s’attendre à quelques degrés supplémentaires.»
Les médias internationaux s'alarment
Cet été, cinq vagues de chaleur ont déjà été enregistrées en Suisse. Cela ressemble à un véritable cauchemar pour les citadins. Bâle a déjà enregistré près de 50 jours de canicule – c'est dix fois plus qu’il y a 50 ans. A Zurich, Berne, Genève ou Lausanne, la situation n’est pas meilleure.
Depuis des semaines, les médias internationaux se surpassent dans leurs scénarios dystopiques. Le «New York Times» voit les villes d’Europe centrale au bord d’un effondrement climatique. La «Frankfurter Allgemeine Zeitung» cite des études faisant état d’une hausse des taux de suicide en période de canicule, tandis que les médias suisses mettent en avant des cartes interactives de la chaleur dans les villes.
«Je suis un peu surpris que les médias et la société soient à ce point surpris», déclare Edouard Davin, qui mène des recherches sur l’adaptation climatique des villes à l’Université de Berne. Devant son bureau de la Kochergasse, le soleil tape sans pitié sur l’asphalte et les dalles de granit de la Bundesplatz – l’un des îlots de chaleur de la capitale.
«On pourrait y remédier sans réinventer la roue», explique l'expert. Parmi les solutions à court terme, il cite les façades et revêtements routiers blancs réfléchissant la chaleur, ainsi que l'ajout de végétation, qui apporte de l’ombre et fait baisser la température.
Des villes construites pour un autre climat
Les arbres, ainsi que les façades et toitures végétalisées, constituent des mesures essentielles d’adaptation au changement climatique. En juin, le WWF a testé leur efficacité sur l’îlot de chaleur zurichois de l’Europaallee. «A eux seuls, des arbres mobiles et des dalles de gazon ont permis de faire baisser la température de 6 degrés.» Il y a toutefois un problème: les plantes ont besoin d’eau. Or, celle-ci vient de plus en plus à manquer en cas de chaleur persistante – du moins tant que nos villes sont construites comme elles le sont aujourd’hui.
«Les villes d’Europe centrale ont été construites pour un autre climat», explique Kirsten Thonicke, de l’Institut de recherche sur les impacts climatiques de Potsdam. En raison de l’omniprésence de l'asphalte, les eaux de pluie ruissellent rapidement. S'il s'agit d'un avantage en cas de pluies régulières, cela s'avère problématique en période de sécheresse ou lors de pluies torrentielles soudaines.
«L’eau ne peut pas s’infiltrer, le sol ne la stocke pas et les plantes meurent de soif», précise l'expert. La création d’espaces verts doit donc s’accompagner d’une désimperméabilisation. Les chercheurs parlent alors de «villes-éponges». Au lieu du béton, il faut du gravier, de l’herbe, des revêtements perméables et des bassins de rétention pour les pluies torrentielles.
Copenhague et Paris font figure de modèles européens. Avec plus de 300 projets mis en œuvre, Copenhague est une «ville-éponge» exemplaire. Paris, avec son tissu urbain dense, montre quant à elle que l’adaptation urbaine au changement climatique est un processus qui demande de la persévérance. Après avoir enregistré un record négatif en matière de qualité de l’air en 2015, la ville a commencé à fermer des rues, à développer les pistes cyclables ainsi qu’à désimperméabiliser et à végétaliser les sols.
Plan d'action national réclamé
Aujourd’hui, l’air est meilleur, on peut à nouveau se baigner dans la Seine et les quartiers végétalisés résistent nettement mieux à la chaleur. Il faudra toutefois des décennies avant que la métropole ne soit pleinement transformée, car l’adaptation au changement climatique nécessite du temps et une volonté politique. Cette dernière ne s’est imposée à Paris qu’après une longue période de souffrance pour la population.
La pression du changement climatique incite également les villes suisses à repenser leurs stratégies. Dans une nouvelle prise de position, que Blick a obtenue, l’Association des villes suisses formule les mesures qu’elle juge les plus importantes: davantage de marge de manœuvre en matière de végétalisation, de désimperméabilisation et de développement urbain durable.
Le président de l’Union des villes suisses, Hanspeter Hilfiker, considère l’adaptation au changement climatique comme «une mission qui concerne l’ensemble de la société» et réclame, dans une interview accordée à Blick, un plan d’action national contre la canicule ainsi qu’un soutien financier.
Mais leurs revendications se heurtent au conseiller fédéral compétent qui fait la sourde oreille. Mercredi dernier encore, le ministre de l’Environnement Albert Rösti a rejeté dans l’émission «Echo der Zeit» toute mesure nationale, les jugeant inutiles. Il s’est au contraire prononcé en faveur de la généralisation de la climatisation.
Les climatologues sont sceptiques
Les climatologues réagissent avec réserve à cet appel en faveur de la climatisation: «A long terme, cela ne fonctionnera pas sans un recours ponctuel à la climatisation», affirme Reto Knutti. Edouard Davin estime quant à lui que «la climatisation n’a de sens, tout au plus, que pour les personnes vulnérables dans les hôpitaux, les maisons de retraite et les écoles». En effet, le refroidissement urbain constitue une bonne alternative respectueuse du climat. Ce système fonctionne de manière semblable au chauffage urbain, mais avec de l’eau froide.
L’urbaniste bernoise Jeanette Beck n’est pas non plus très favorable aux climatiseurs. «Nous devons examiner comment et où le froid peut être produit et distribué efficacement dans la ville de Berne.» Cela ne se fera pas du jour au lendemain. Mais elle sait par expérience que pour mettre en œuvre de tels projets d’envergure, il faut avant tout, outre le financement, une volonté politique. Selon Jeannette Beck, «la canicule de cet été a définitivement donné un élan supplémentaire à ce projet».
Une politique climatique défaillante
Jon Pult, conseiller national du PS, estime qu’une «approche coordonnée au niveau national entre les communes, les cantons et la Confédération» est désormais nécessaire. Se concentrer uniquement sur la climatisation reviendrait à «déclarer la faillite de la politique climatique».
La présidente des Vert-e-s, Lisa Mazzone, précise que la Confédération peut réagir plus rapidement que les communes, en particulier dans les situations d’urgence. «Elle peut par exemple leur permettre, pendant une vague de chaleur, de réduire la circulation.» Mais Lisa Mazzone formule également des critiques: les échecs en matière d’urbanisme, comme l’Europaallee à Zurich et le Wankdorf à Berne, relèvent de leur propre responsabilité.
Le climatologue Edouard Davin se montre pessimiste quant à l'évolution de la situation politique à Berne. «Quand il fera plus frais, la pression sur les responsables politiques diminuera.» On peut se demander si, sans cette pression, les clivages politiques au sein du gouvernement pourront être surmontés.