Armes, technologie, contrats
L'armée suisse à l'assaut de l'Europe, via Bruxelles

Le chef du Département fédéral de la défense Martin Pfister sera le 12 décembre à Bruxelles pour le premier «Swiss Defence Day» dans la capitale européenne. Objectif: défendre l'industrie militaire helvétique. Et l'armée suisse.
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L'armée suisse est-elle «vendable» auprès des Européens? Oui, mais il faudrait un accord de sécurité entre la Confédération et l'UE.
Photo: Keystone
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Richard WerlyJournaliste Blick

L’armée suisse espère vendre son savoir-faire aux Européens. Telle est la mission assignée au premier «Swiss Defence Day» organisé à Bruxelles le 1er décembre. Le chef du Département de la défense Martin Pfister y prendra la parole. Le directeur général de l’armement Urs Loher sera à ses côtés. Objectif: démontrer que l’industrie militaire helvétique peut apporter beaucoup à ses voisins. A condition, bien sûr, que ceux-ci lui passent des commandes, à l’heure où la défense, à l’échelle du continent, est devenue une priorité budgétaire.

«Un assaut économique, commercial et politique» résume un diplomate suisse, pour qui l’avenir de l’industrie de l’armement suisse dépend presque complètement du bon vouloir de ses partenaires européens. Deux raisons à cela:

La première raison est liée à la neutralité helvétique et au conflit en Ukraine. Tant que les armes produites en Suisse ne pourront pas être réexportées par les pays qui les ont acquis en cas de menace sur l’un ou l’autre de leurs alliés, l’intérêt de celles-ci sera minime, voir nul. C’est pour cette raison que le Conseil fédéral a annoncé, en février, son intention de réformer la loi sur le matériel de guerre, afin d’autoriser d’éventuelles exportations vers des pays impliqués dans des conflits. 

La droite est prête à cet assouplissement législatif. Alors que la gauche, elle, défend un référendum. Les Verts estiment que «le lobby de l’armement veut un chèque en blanc. Tandis que le PS accuse la «majorité bourgeoise de la Commission de la politique de sécurité du Conseil de rompre avec la tradition humanitaire de la Suisse».

Show militaire helvétique

La seconde raison, contiguë de la première et à l’origine de ce show militaire helvétique du 1er décembre à Bruxelles, est le besoin d’engranger des commandes. Ce qui veut dire: 1. De disposer de technologies capables d’intéresser des clients européens 2. De pouvoir accéder au budget mis en place par l’UE pour financer les futures commandes communautaires. 

Concrètement, les industriels helvétiques espèrent pouvoir bénéficier du fonds SAFE (Security Action For Europe) de 150 milliards d’euros destinés à des investissements par les 27 dans des secteurs clés: défense antimissile aérienne, drones, munitions, mobilité militaire…Heureuse coïncidence de calendrier: le constructeur aéronautique nidwaldien Pilatus vient de décrocher un contrat avec le gouvernement belge. Il livrera 18 avions d'entraînement à la Force aérienne belge dès 2027. Aucun détail financier n'a filtré.

L'accord de sécurité d'abord

Une condition est requise pour accéder aux fonds européens, que la Confédération ne remplit pas encore: avoir préalablement un accord de sécurité avec l’UE. C’est ce que souhaite le Conseil fédéral, et ce que défendra sans doute à Bruxelles Martin Pfister, avant de rencontrer le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte. 

L'hypothèse d'un futur «partenariat de sécurité et de défense avec l’Union européenne» avait été évoquée par Ignazio Cassis le 24 juin 2025 dans la capitale belge, deux jours après la signature d’un tel accord entre l’UE et le Canada. «Par le biais de ces partenariats, l’UE offre aux Etats tiers un cadre permettant de renforcer la collaboration dans ce domaine» avait ensuite argumenté le Conseil fédéral.

Martin Pfister en VRP de l’industrie suisse de l’armement? Obligé, selon les bons connaisseurs du dossier, qui citent comme modèle le premier «Swiss Defence Industry Day» lancé à Washington, aux Etats-Unis au mois d’août 2025, en marge de l’«Emerging Technologies for Defense Conference». «Il s’agit de préserver et de renforcer les technologies clés liées à la sécurité ainsi que les capacités et compétences industrielles de base en Suisse. Le but est d’accroître l’autonomie technologique du pays dans certains secteurs ainsi que sa compétitivité et sa capacité de coopération internationale pour ce qui touche à la technologie de l’armement» avaient alors communiqué les organisateurs.

Obligation économique

Une obligation sécuritaire, mais surtout économique. Le Conseil fédéral l’admet officiellement: «Depuis l’attaque lancée par la Russie en Ukraine, l’environnement politico-sécuritaire en Europe s’est considérablement dégradé. Il est donc nécessaire de renforcer sans attendre la capacité de défense et la capacité à durer de l’Armée suisse. La Confédération est tout particulièrement touchée par ces développements, étant donné qu’elle n’est membre ni de l’OTAN, ni de l’Union européenne, ni de l’Espace économique européen. 

De plus, vu le petit volume de ses commandes, les entreprises de fabrication ne la considèrent pas comme un client prioritaire. Enfin, depuis qu’elle s’est opposée à la réexportation de matériel de guerre suisse vers l’Ukraine, la Suisse n’est plus perçue comme un partenaire fiable par les Etats européens, qui ont désormais tendance à l’exclure de leurs projets d’acquisition et de leurs chaînes d’approvisionnement». Tout est dit. L’assaut sur Bruxelles peut commencer. Mais il s’annonce périlleux…

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