«C'est de la traite d'êtres humains»
Le Conseil d'Etat argovien accusé d'avoir passé l'affaire Patrick F. sous silence

Les critiques contre les autorités argoviennes se multiplient dans l'affaire Patrick F. Une députée réclame une enquête et s'interroge sur le classement des soupçons de traite d'êtres humains.
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Lelia Hunziker, députée socialiste au Grand Conseil argovien, en est convaincue: l'affaire Patrick F. relève de la traite d'êtres humains.
Photo: DR
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Raphael Rauch et Daniel Jung

Les critiques visant les autorités argoviennes dans l'affaire Patrick F.* se multiplient. Lelia Hunziker, députée socialiste au Grand Conseil argovien, réclame l'ouverture d'une enquête cantonale. En 2025, elle avait déposé, avec le député UDC Stephan Müller, une intervention parlementaire sur les cas de soumission chimique, notamment pour connaître la fréquence des viols commis à l'aide de «gouttes K.O.».

Le gouvernement argovien avait alors répondu que la police cantonale n'avait connaissance que d'un seul cas. «Dans ce cas précis, la substance n'a toutefois pas été utilisée à des fins délictueuses au sens d'une soumission chimique, mais consommée par des toxicomanes», avait-il indiqué.

«Communiquer sur une procédure pénale en cours est délicat»

Pourquoi le gouvernement argovien n'a-t-il pas évoqué l'affaire Patrick F., alors que la police savait déjà à l'époque que des substances chimiques étaient impliquées? Interrogée par Blick, Corina Winkler, secrétaire générale adjointe du département compétent, répond que «la communication sur les procédures pénales en cours est, par principe, délicate». Selon elle, tout dépend du stade d'avancement de l'enquête.

Lelia Hunziker, qui a dirigé durant de nombreuses années le Centre de lutte contre la traite des femmes et la migration des femmes (FIZ) à Zurich, s'interroge également sur la décision du Ministère public de classer les soupçons de traite d'êtres humains. D'après les informations de Blick, une plainte avait bien été déposée pour cette infraction, mais les poursuites ont finalement été abandonnées.

«Pour moi, il s'agit de traite d'êtres humains»

Selon Lelia Hunziker, plusieurs critères caractéristiques de la traite d'êtres humains sont réunis. L'ancien député UDC Patrick F. aurait recruté une femme et sa fille à l'étranger avant de les faire venir en Suisse sous de faux prétextes. Une relation de travail aurait ensuite été établie. La mère et sa fille auraient été trompées, tandis que leur dépendance économique aurait été exploitée à des fins d'exploitation sexuelle.

«Pour moi, il s'agit de traite d'êtres humains», affirme la députée. Elle estime que «les autorités doivent faire la lumière sur ce qui n'a pas fonctionné et déterminer comment mieux protéger les victimes à l'avenir». Contacté, le Ministère public argovien répond qu'il «ne s'exprime en principe pas sur des infractions qui ne figurent pas dans l'acte d'accusation».

Le FIZ partage ces critiques. L'organisation estime que «la traite d'êtres humains n'est souvent pas identifiée par les autorités judiciaires», une situation qu'elle juge particulièrement grave pour les victimes. Celles-ci bénéficient pourtant de droits spécifiques, notamment en matière de séjour pendant une procédure pénale. Selon le FIZ, l'affaire argovienne présente «des indices clairs de traite d'êtres humains, en particulier sous l'angle de l'exploitation sexuelle».

Patrick F. s'était-il confié à son thérapeute?

La «SonntagsZeitung» révèle par ailleurs des éléments laissant penser que Patrick F. aurait évoqué, il y a plusieurs années déjà, des agressions sexuelles lors de séances avec un psychothérapeute, sans entrer dans les détails. Ce n'est que bien plus tard que les faits auraient été découverts.

Interrogée par l'hebdomadaire, Sandra Sommer, psychothérapeute et psychologue légiste au cabinet Forensik Praxis à Berne, rappelle l'importance du secret professionnel. «Nous devons lui accorder une importance capitale, sinon les personnes concernées ne viendront plus consulter», explique-t-elle. Selon elle, si ces patients renoncent à demander de l'aide, le risque ne diminue pas pour autant.

Le secret professionnel fait débat

Les thérapeutes peuvent toutefois être autorisés à lever le secret professionnel afin de signaler un risque lié à des infractions graves. Pour cela, ils doivent être officiellement déliés de leur obligation de confidentialité.

Selon la «SonntagsZeitung», le nombre de demandes en ce sens est en hausse dans plusieurs cantons. Un débat est actuellement en cours au niveau fédéral afin de déterminer si les professionnels devraient être tenus de signaler certains contenus, notamment pédopornographiques. Toujours selon l'hebdomadaire, le Conseil fédéral soutient une motion déposée dans ce sens par le conseiller national socialiste Jean Tschopp. Pour l'heure, la décision de signaler ou non reste toutefois du ressort des médecins et des thérapeutes.

Selon les accusations, Patrick F. aurait commis quelque 140 infractions sexuelles à l'encontre de son ex-épouse entre 2008 et 2021. À partir de 2022, il aurait vécu avec sa nouvelle compagne, Iwona L.* (aujourd'hui âgée de 45 ans), et la fille de celle-ci, Paula L.* (18 ans), qui seraient toutes deux devenues ses victimes. Paula L., alors mineure, aurait subi à elle seule 44 agressions.

Le Ministère public reproche notamment à Patrick F. des viols à répétition, des abus sexuels, des actes d'ordre sexuel sur des mineurs ainsi qu'une tentative de meurtre. La présomption d'innocence s'applique.

*Nom connu de la rédaction

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