Deux femmes brisent le silence
Pédophilie en Appenzell: «Tout le monde savait, mais personne n'a rien dit»

Marisa et Emma ont été victimes d'abus sexuels de la part de leur beau-père lorsqu'elles étaient enfants. Elles prennent aujourd'hui la parole pour encourager les autres victimes de pédophiles à parler.
1/4
Emma P.* (à gauche) et Marisa F.* (24) ont témoigné des abus subis pour éveiller les consciences.
Photo: Sandro Zulian
RMS_Portrait_AUTOR_881.JPG
Sandro Zulian

«Nous ne méritions pas ça. Et pourtant, c’est arrivé.» Personne ne le mérite. Pour que la honte change de camp, Marisa F. et Emma P. ont trouvé la force de témoigner des abus sexuels dont elles ont été victimes lorsqu'elles étaient enfants. Tandis que le suspect, celui qu'elles considéraient comme leur deuxième père, a comparu jeudi devant le tribunal cantonal appenzellois, les deux femmes se sont confiées à Blick.

«La société a une responsabilité, affirme Emma. Tout le monde était au courant, mais personne n'a rien dit. Alors si vous avez l'impression que quelque chose ne va pas, il faut en parler. Creusez la question, ne détournez pas le regard.» «Nous n’avons rien choisi, confie Marisa. Parfois, je me disais: 'Peut-être que je l’ai mérité?'» Et Emma d'ajouter: «Cette honte ne me concerne pas. Je n’ai rien fait de mal.»

Un «père de substitution»

Les abus sexuels ont commencé en 2003, à Herisau (AR). Cela faisait trois ans que René F., le suspect, avait emménagé chez la mère d'Emma. Il y assumait une sorte de rôle de «père de substitution», selon l'acte d'accusation. Emma le considérait comme son «beau-père». Puis le calvaire a commencé: attouchements sur les parties génitales de la fillette de neuf ans, baisers langoureux, masturbation...

Selon l'accusé, il «protégeait» Emma des «tensions croissantes avec sa mère». René la couvrait de cadeaux. Il lui apportait son goûter préféré à l'école et l'autorisait même parfois à sécher les cours. Cela allait même plus loin: «Il m'a donné des cigarettes quand j'avais neuf ans», raconte la victime. En échange, elle devait garder le silence sur ce qui se passait dans le lit de la petite. 

Une nouvelle victime

Quelques années plus tard, René a changé de compagne et s'en est pris à une autre jeune fille: Marisa. Entre 2013 et 2015, il a réalisé au moins cinq vidéos d'elle, alors qu'elle avait entre 12 à 14 ans. On y voit la jeune fille aux toilettes ou sous la douche, en train d'uriner. L'un des fichiers s'intitulait: «Mon Film». Ce titre allait causer sa perte. 

A Herisau, tout le monde se connait. Persuadée qu'il était arrivé quelque chose à Emma durant son enfance, la mère de Marisa a voulu lui en parler au téléphone il y a quelques années. «Je pense que René est pédophile», a-t-elle déclaré à la femme de 32 ans. Elle a compris le message, elle devait porter plainte.

Une quarantaine d'agressions

Fin septembre 2023, René a été arrêté, son domicile perquisitionné et les vidéos mettant en scène Marisa ont été découvertes, dont «Mon Film». Ces fichiers l'ont gravement incriminé. Après avoir été placé en détention provisoire, il a été remis en liberté en février 2024. Selon l'acte d'accusation, Marisa et Emma n'étaient pas ses seules victimes. Une troisième femme dit avoir subi des agressions sexuelles de la part de René. Là aussi, il incarnait une sorte de figure paternelle, un «parrain de substitution» pour la troisième victime, Petra M.*. Elle affirme avoir été agressée sexuellement une quarantaine de fois entre 1995 et 1998.

Malgré ces témoignages, la mère de Marisa soutient toujours l'agresseur présumé. Ils sont toujours mariés. «C'est l'homme de ses rêves», confie la jeune femme de 24 ans, en secouant tristement la tête. Au grand dam de sa fille, elle ne s'est pas présentée au tribunal cantonal de Trogen, dans le canton d'Appenzell Rhodes-Extérieures. «Elle est chez elle avec des membres de l'Eglise libre. Ensemble, ils le soutiennent», raconte Marisa, des larmes dans la voix.

«Rien à déclarer»

René est actif au sein de l'Eglise libre Vineyard à Herisau. Aujourd'hui encore, ses victimes apparaissent sur les photos de profil de ses réseaux sociaux. Sur Facebook, il a «liké» de nombreuses stars enfants et se décrit ainsi: «Je suis un garçon joyeux, affectueux, romantique […] et bien plus encore, à vous de le découvrir. » Au tribunal, l'accusé a toutefois paru très nerveux, jetant sans cesse des regards anxieux autour de lui. D'une voix tremblante, il a régulièrement répondu «rien à déclarer» aux nombreuses questions du juge. 

S'il est reconnu coupable, René encourt une peine d'environ cinq ans et demi de prison. Il devra également suivre un traitement pendant sa détention et se verra interdire tout contact avec des mineurs à vie. Il sera également condamné à payer les frais d'enquête et de justice, qui s'élèvent à plus de 30'000 francs suisses. Le verdict est attendu lundi. La présomption d’innocence s’applique.

*Prénoms d'emprunt

Victime ou témoin d’une agression sexuelle?

Et pour les jeunes:

  • Ciao.ch (réponse dans les 2 jours)
  • Pro Juventute (24/7): 147
  • Patouche: 0800 800 140

Et pour les jeunes:

  • Ciao.ch (réponse dans les 2 jours)
  • Pro Juventute (24/7): 147
  • Patouche: 0800 800 140
Articles les plus lus