Il y a les décisions publiques. Celles qui visent à convaincre Donald Trump de renoncer à un possible assaut sur le Groenland, ce que le président des Etats-Unis refuse toujours d'écarter. Exemple: la décision du Danemark, de la Norvège, de l'Allemagne, des Pays-Bas, de la Suède, du Royaume-Uni et de la France de déployer dans l’île arctique quelques dizaines de soldats en uniforme. Objectif? Démontrer à leurs homologues américains stationnés sur la base groenlandaise de Pituffik (ex-Thulé) que Nuuk, la capitale, est désormais solidement défendue. Au moment même ou une délégation du Congrès des Etats-Unis est reçue ce vendredi 16 janvier à Copenhague par la Première ministre Mette Frederiksen.
Autre illustration: l’envoi au Groenland, confirmé par plusieurs sources locales, d’éléments des forces spéciales danoises disséminés dans la population, avec du matériel d’écoute et de brouillage, pour empêcher toute velléité d’intervention militaire de Washington.
Mais que se passe-t-il vraiment au Groenland, ce territoire autonome danois grand comme quatre fois la France, dirigé par un gouvernement souverain, depuis 2009, dans presque tous les domaines, sauf en matière de politique étrangère et de défense? Est-il certain que l’exécutif groenlandais, comme l’a assuré mercredi 14 janvier à Washington sa cheffe de la diplomatie, Vivian Motzfeldt – aux côtés du ministre danois des Affaires étrangères – continuera de vouloir demeurer associé au Danemark et solidaire de l’Union européenne? Surtout si Donald Trump revient à la charge avec des promesses financières alléchantes…
Pas un territoire danois comme les autres
Une donnée de base doit être bien comprise: le Groenland n’est pas un territoire danois comme les autres. Il s’agit d’une ancienne colonie où la rancœur envers le Danemark est nourrie par de profondes blessures historiques. La plus souvent citée est la campagne de stérilisation des femmes groenlandaises menée dans les années 60 et 70, soit il y a juste un demi-siècle.
«Le gouvernement danois a systématiquement, durant cette période, inséré des DIU (dispositifs intra-utérins) à la majorité des femmes groenlandaises en âge de procréer», déplorait encore en 2024 le ministère de la Santé groenlandais dans un communiqué. Les témoignages prouvent que ces pratiques se sont poursuivies au moins jusqu’en 1976. Entre 4500 et 9000 femmes auraient été ainsi empêchées de procréer. «Au nom du Danemark, pardon», avait admis la Première ministre danoise Mette Frederiksen en septembre dernier à Nuuk. Des enfants inuits furent également retirés à leurs familles jugées inaptes à élever des enfants, notamment après avoir échoué à des tests de «compétences parentales»...
Seconde donnée souvent peu évoquée ces temps-ci par les Européens, centrés sur la défense du Groenland: ce territoire n’est pas membre de l’Union européenne, qu’il avait pourtant intégrée en 1973, lorsque le Danemark en était devenu membre. Dès cette intégration, la majorité de la population groenlandaise, habituée alors à cohabiter avec plus de dix mille soldats américains déployés sur le territoire – ils ne sont plus que 200 –, avait refusé ce destin communautaire, par peur de voir son domaine de pêche trop encadré. Résultat en 1982: la décision de quitter la Communauté européenne est validée, à l'issue d'un référendum, par 52% des électeurs groenlandais. Le retrait effectif intervient le 1er février 1985. Une première! «Si nous devions choisir, nous choisirions le Danemark et l'UE» a affirmé le 16 janvier le Premier ministre groenlandais Jens-Frederik Nielsen. Reste que le «Si» est important...
Des menaces réelles
Troisième facteur à bien comprendre: les Européens, qui rejettent aujourd’hui les menaces russes et chinoises évoquées par Donald Trump pour justifier son appétit sécuritaire envers le Groenland, ont dans le passé dit le contraire. Il suffit pour cela de relire le rapport du Parlement européen sur la stratégie arctique de l’UE, adopté voici peu, en novembre 2025.
«Plusieurs acteurs clés, en particulier la Chine, la Russie et les Etats-Unis, se livrent désormais une concurrence intense pour exercer une influence dans la région et profiter de ses atouts économiques et géopolitiques », peut-on lire dans ce document. «En outre, depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, les tensions se sont accrues dans la région. La militarisation croissante, due notamment aux activités militaires de la Russie, les menaces hybrides de plus en plus fréquentes et la diminution des canaux de communication contribuent au sentiment grandissant d’instabilité.» En clair: le Groenland est bel et bien menacé, comme l’affirme Trump à cor et à cri pour justifier ses visées.
L’OTAN, alliance malmenée
Quatrième point: le déploiement de (maigres) troupes européennes sur le territoire place les pays concernés devant un dilemme jamais expérimenté: celui d’une divergence entre les commandements nationaux et le commandement suprême de l’OTAN, l’Alliance atlantique toujours dirigée depuis sa création en 1949 par un général américain, également commandant des forces des Etats-Unis en Europe (aujourd’hui Alexus Grynkewich).
Que se passera-t-il si l’OTAN refuse d’assurer le soutien logistique des troupes européennes? L’Alliance dispose déjà de patrouilles dans la région. Comment concilier les deux sur le plan opérationnel?
Dernier élément susceptible de peser dans la balance stratégique: les fameuses terres rares groenlandaises convoitées par Trump. Il a fallu attendre 2023, soit après le premier mandat du président des Etats-Unis, pour que l'Union européenne signe une lettre d'intention sur un partenariat stratégique avec le territoire pour le développement des matières premières de son sous-sol. Les mots ont leur importance: cette lettre envisage un accord, mais celui-ci reste à entériner. Une brèche dont pourrait profiter Washington...
Moralité: au Groenland, les Européens réagissent enfin parce qu’ils sont placés dos au mur par Donald Trump. Peuvent-ils tenir dans la durée, alors que les Etats-Unis semblent déterminés? La guerre diplomatique éclair menée depuis plusieurs mois par l’administration américaine pourrait bien être remplacée par une guerre d’usure. Laquelle sera sans doute moins facile à contrer sur cette immense banquise.