«Après deux années de chaos, de cruauté, de corruption et d’incompétence jamais vus à l’ère moderne, vous avez une chance de dire: 'ça suffit!'» Cette phrase, les militants démocrates de l’Ohio, qui vont tenter de faire élire le sénateur Sherrod Brown et la gouverneure Amy Acton lors des élections de mi-mandat, mardi 3 novembre, ont pu l’entendre samedi dernier pendant un grand meeting à Cleveland. Mais les soutiens du sénateur sortant Jon Ossoff y ont aussi eu droit mercredi, à Atlanta, en Géorgie. Et dans les deux cas, elle n’a pas été prononcée à la tribune par l’un des candidats, mais bien par le chauffeur de salle du jour: Barack Obama.
L’ancien président est monté sur le ring pour venir soutenir les démocrates en campagne dans la dernière ligne droite avant l’élection. Une habitude chez lui: en 2022, comme en 2024, il avait retroussé les manches de sa chemise à quelques jours de la date du scrutin, usant de l’humour et de la verve que tout le monde lui connaît. Pete Hegseth, actuel secrétaire d’Etat à la défense trumpiste? «Il est totalement focalisé sur des questions de la plus haute importance, comme la mâchoire bien dessinée et le taux de testostérone de nos soldats.» Donald Trump? «Il passe son temps à coller à la superglue des médaillons dorés sur la cheminée du Bureau ovale. Je n’invente rien. Il est littéralement en train de faire du bricolage alors que nous sommes en guerre et que nous essayons de faire face à une flambée incontrôlée des prix.»
Des punchlines qui tranchent avec la réserve habituelle de celui qui a occupé le même bureau entre 2008 et 2016. Le reste du temps, Barack Obama est moins visible et se tient loin des pupitres de meeting comme des médias. Une stratégie parfois contestée jusque dans son propre camp, où l’on aimerait que toutes les forces vives, qui plus est lorsqu’elles sont aussi populaires, se lancent dans la bataille, mais surtout remise en cause par les mutations profondes de la culture politique américaine confrontée au trumpisme.
Le retrait, une tradition américaine
Lorsqu’il quitte la Maison Blanche en janvier 2017, Barack Obama n’a qu’une idée en tête: prendre des vacances. Un peu de kite-surf dans les Îles Vierges britanniques, un séjour sur l’île polynésienne de Tetiaroa, un autre dans la campagne toscane, en Italie. L’ancien président, qui explique au «New Yorker» s’être senti en «captivité» pendant les huit ans de ses deux mandats, s’attelle aussi à une tâche indispensable pour la quasi intégralité des personnalités politiques du monde entier: écrire ses mémoires.
Ce faisant, il respecte aussi une tradition américaine du retrait. «Il est de coutume, pour les anciens présidents, de rester discrets et de s’abstenir de corriger ou de critiquer les présidents en exercice», explique Barbara Perry, spécialiste de la présidence et professeure à l’Université de Virginie, auprès de l’Agence France-Presse. Après avoir passé le flambeau à son successeur démocrate, George W. Bush s’était d’ailleurs tranquillement remis à la peinture.
Tout juste Obama se permet-il, en septembre 2017, dans un long post sur Facebook, de juger «mauvaise» et «cruelle» la décision de l’administration Trump de mettre fin au «DACA act», un texte permettant d’attribuer un titre de séjour et un permis de travail aux sans-papiers arrivés sur le territoire américain lorsqu’ils étaient encore enfants. Le reste de son temps est ensuite largement consacré aux plans du Obama Presidential Center, qui émerge dans les quartiers sud de Chicago, au bord du lac Michigan, en 2026.
Avec une bibliothèque, un musée, des équipements sportifs et des espaces de réunion, le centre est conçu comme un espace de rencontre mais aussi de formation pour les futures personnalités politiques démocrates. «Le plus enthousiasmant pour nous, c’est de créer une institution qui entraînera la prochaine génération de leaders, pour qu’ils reprennent le flambeau et poursuivent le changement dans le futur», explique Barack Obama en mai 2017 lors d’un forum.
Laisser la place
Voilà l’autre explication de la mise en retrait de l’ancien président: ne pas faire d’ombre aux plus jeunes, ne pas étouffer l’ambition des suivants. Force est de constater que cela n’a pas permis, en l’espace de dix ans, à une figure incontestable d’émerger des rangs démocrates. Certaines ont certes réussi à atteindre un beau niveau de popularité, comme la jeune Alexandria Ocasio-Cortez, élue de l’Etat de New York à la Chambre des représentants depuis 2019. Ou l’ancien secrétaire d’Etat aux Transports sous Joe Biden, Pete Buttigieg. Mais la campagne chaotique de 2024, avec un Joe Biden vieillissant remplacé au dernier moment par Kamala Harris, a bien montré que les présidentiables ne courent pas les rues dans les rangs démocrates.
A contrario, Barack Obama jouit toujours d’une insolente popularité. En 2025, l’institut de sondage américain Gallup le crédite de 59% d’opinions favorables, le meilleur score parmi les présidents, anciens et actuel. Au sein des sympathisants démocrates, ce chiffre bondit à 96%. Tous les jeunes ambitieux de son camp, du maire de New York Zohran Mamdani au gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro, en passant par Jon Ossof en Georgie, savent que l’aval de Barack Obama, et la photo qui va avec, sont bons à prendre.
Mais il y a un revers à la médaille. «S’il parle, d’une certaine façon, cela retire tout l’oxygène dans la pièce et les autres se taisent», estime ainsi Valerie Jarrett, conseillère historique du couple Obama, dans les colonnes du «Monde». «La question n’est donc pas pourquoi lui ne parle pas plus. La question est: pourquoi eux ne le font pas?»
«On a besoin du retour du Jedi»
Longuement interrogé par le «New Yorker» en mai dernier, Barack Obama assure «penser tous les jours» à son rôle dans une Amérique tombée dans le trumpisme. Et revendique sa discrétion. «Si je me mettais, même une seule fois par semaine, à critiquer sans ménagement l’actualité, je ne serais plus un leader politique mais un commentateur.» Par ailleurs, il rappelle s’exprimer régulièrement via d’autres moyens, dans des podcasts ou des vidéos d’influenceurs, et travailler aussi avec la plateforme Netflix pour produire des contenus.
Reste que dans son propre camp, certains réclament plus de sa part. Pramila Jayapal, élue à la Chambre des représentants, se demande «pourquoi il n’est pas là» et relaie l’inquiétude partagée autour d’elle: «Notre pays est en train de couler et [Barack Obama] fait des trucs sur Netflix?» Cornell Belcher, qui a travaillé sur les deux campagnes de l’ancien président, juge également nécessaire que celui-ci revienne sur le devant de la scène pour travailler «contre les forces du mal – pas parce qu’elles sont Républicaines, mais parce qu’elles sont anti-démocratiques. On a besoin du retour du Jedi.»
Maurice Mitchell, directeur national du Working Families Party, à la gauche des démocrates, trouve quant à lui qu’il est temps de «faire front commun contre le fascisme». Tous rappellent que la popularité de Barack Obama lui donne les coudées franches.
Et s’il avait sous-estimé Trump?
En réalité, la discrétion de Barack Obama vient aussi d’une vieille certitude: lorsque le démocrate laisse les clefs de la Maison Blanche à Donald Trump, il est persuadé que celui-ci ne reviendra pas sur toutes les politiques mises en place avant lui. Il estime alors que «peut-être 15%» des avancées de ses deux mandats pourraient pâtir du changement de présidence. Et reste certain que l’Amérique survivra à un mandat de celui qui vient d’écraser sa concurrente, Hillary Clinton.
Dans son livre «Battle for the Soul: Inside the Democrats' Campaigns to Defeat Trump» (2021, non traduit), le journaliste pour «The Atlantic» Edward-Isaac Dovere raconte d’ailleurs que Barack Obama préférait une victoire de Donald Trump à une présidence de Ted Cruz, sénateur de Floride, également en course pour la primaire des Républicains. Il jugeait celui-ci nettement plus intelligent, donc beaucoup plus dangereux.
Mais la donne a changé. Entre la multiplication des prises de parole publiques sexistes et racistes de Donald Trump, son rôle crucial dans l’insurrection du Capitole en janvier 2021, et un second mandat dont les outrances font presque oublier le premier, Barack Obama ne peut que constater sa propre naïveté. «Je dois avouer que c’est pire que ce que je craignais», lâche-t-il même à l’automne 2025 lors d’un meeting dans le New Jersey. Pour Barbara Perry, la spécialiste de la présidence américaine à l’Université de Virginie, il y a là de quoi briser la tradition de retrait des anciens chefs de l’Etat. «Cette attitude est en train de changer, Trump ayant profondément bouleversé notre culture politique», assure-t-elle à l’Agence France-Presse.
De l’art de rester cool
Mais s’exposer, c’est aussi prendre le risque de ramasser quelques coups. Barack Obama n’a jamais été épargné par Donald Trump, qui a largement propagé la fausse information selon laquelle il ne serait en réalité pas né aux Etats-Unis, puis diffusé, alors qu’il était président, une vidéo raciste du couple Obama caricaturé en singes. L’homme a le cuir épais, et ce n’est pas une énième insulte qui l’inquiète. Le vrai danger serait de passer d’ancien chef de l’Etat le plus populaire à sexagénaire ringard incapable de saisir l’air du temps.
Or, l’Amérique multiculturelle et pleine d’espoir que vendait Barack Obama dans les années 2000 et 2010 a vécu. Les problématiques sur lesquelles sont attendus les démocrates se sont déplacées. L’élection à New York de Zohran Mamdani en témoigne: la lutte pour l’accessibilité au logement par exemple, et plus globalement la thématique du pouvoir d’achat, sont désormais au cœur d’un pays dont une large partie de la population se paupérise. Barack Obama, extrêmement riche, n’est pas le mieux placé pour en parler.
«Nous devons tous admettre qu’à un moment, nous ne sommes plus les plus cools», résume Isaac Bryan, 34 ans, membre de l’Assemblée de l’Etat de Californie, auprès de CNN. «Pour la nouvelle génération, Obama n’a pas le charisme qu’il avait pour la mienne et celle juste avant.» Certains commentaires de l’ex-président lui ont déjà valu de se faire rabrouer, comme lorsqu’il a appelé, en 2024, les hommes noirs à voter Kamala Harris, les accusant de se laisser aveugler par leur sexisme. De nombreux commentateurs avaient alors noté le fossé entre l’expérience du président et de la candidate, tous deux riches et éduqués, avec une grande partie de la communauté noire américaine.
Une présidentielle 2028 déterminante
Parler, pour Barack Obama, c’est donc se découvrir. Et potentiellement, se découvrir un peu moins cool que le souvenir qu’il aura laissé. L’ex-président le sait, et tout le monde, dans son entourage, le formule comme il le peut («On essaie de préserver sa parole pour que lorsqu’il parle, cela ait un véritable impact», résume Eric Schultz, proche conseiller de l’ex-président, à «The Atlantic»). Plus que les élections de mi-mandat, qui s’annoncent difficiles pour Donald Trump mais sont très souvent en défaveur des présidents en place, c’est la suite qui permettra de déterminer si la réserve de Barack Obama est tenable. Si l’actuel locataire de la Maison Blanche conteste ce scrutin, décide soudainement de changer les règles pour se représenter une troisième fois, ou déclenche une insurrection semblable à celle de 2021 lorsqu’un autre que lui aura gagné, l’icône démocrate n’aura peut-être plus d’autre choix que de mouiller un peu plus le maillot.
Car pour l’instant, le match reste anecdotique. Depuis samedi dernier, avec les meetings de soutien aux candidats démocrates, Barack Obama s’est beaucoup attaqué aux goûts de Donald Trump en matière de décoration, alors que de gros travaux sont entrepris à la Maison Blanche. «Il y a de l’or partout. Il a transformé [le bâtiment] en un endroit qui ressemble à un Cheesecake Factory ouvert par Saddam Hussein», a-t-il lancé en évoquant une célèbre chaîne de restauration dont les établissements sont toujours kitchs. Donald Trump a immédiatement répliqué à ce «président pourri» qu’il y avait «de la crasse sur les murs» lorsqu’il avait pris possession des lieux. Monter sur le ring n’élève pas toujours le niveau des échanges.