Une convention républicaine inédite à Dallas, au Texas. Une promesse sonnante et trébuchante de donner 5000 dollars à chaque citoyen américain si le Parti républicain remporte les élections de mi-mandat, le 3 novembre. Un appel public à frauder lancé aux électeurs de son mouvement MAGA (Make America Great Again).
Donald Trump se fiche pas mal des sondages qui démontrent, jour après jour, son impopularité croissante sur fond de guerre incomprise en Iran et d'inflation engendrée par ses droits de douane et les prix du carburant, en particulier du diesel.
Ce 47ᵉ président des Etats-Unis lancé dans la bataille pour un scrutin législatif qui décidera si le parti rouge conserve la majorité à la Chambre des représentants (renouvelée intégralement) et au Sénat (33 sénateurs sur 100 renouvelés) est-il fou? Au contraire. Conscient du fait que 60% à 65% de ses concitoyens ne lui font plus confiance selon les sondages, le voici lancé à pleine allure, démagogue et combatif à souhait.
Un Trump âgé de 80 ans depuis le 14 juin dernier, à nouveau redoutable – comme il l'a toujours été – dans le sprint électoral final. En multipliant au passage les avertissements sur de possibles irrégularités, afin d'entacher par avance les résultats des urnes de doutes.
Retour à Dallas
Retour sur la convention de Dallas. Le 10 septembre, devant des milliers de supporters conviés à célébrer leur pays en train de «retrouver sa grandeur», Donald Trump sort l'artillerie lourde à l'American Airlines Center de la métropole texane. D'ordinaire, ce type de rassemblement partisan est réservé, aux Etats-Unis, aux campagnes présidentielles.
Chaque parti célèbre alors son candidat, issu des fameuses «primaires» que l'ex-vice-présidente Kamala Harris, en 2024, avait cru à tort pouvoir éviter, en s'imposant à la faveur du retrait précipité de Joe Biden. Mais Trump, lui, adore casser les codes.
Le voici donc, dans cette ville où fut assassiné John F. Kennedy le 22 novembre 1963, en train de pulvériser les normes électorales. Jugez plutôt: en cas de victoire de son Parti républicain aux midterms – ces élections la plupart du temps perdues par le pouvoir exécutif en place, sur fond de faible mobilisation –, un chèque signé de sa main arrivera dans la boîte aux lettres de tous les électeurs ayant voté.
Son montant? Cinq mille dollars, soit cinq fois plus que le chèque d'aide fédérale adressé par ce même Trump à ses compatriotes durant l'épidémie de Covid.
5000 dollars pour tous
Les destinataires? Tous les votants, quelle que soit leur opinion. Bien joué. Impossible de l'accuser de vouloir acheter les votes. Les démocrates sont sonnés. Corruption! Tricherie! Scandale!
Sur scène à Dallas, dopé par l'effet de surprise, le locataire de la Maison Blanche en a rajouté. «Trichez», lance-t-il dans la foulée à ses partisans. On l'aura compris: pour gagner le 3 novembre, tous les coups sont désormais permis. Les adversaires de POTUS (l'acronyme pour «President of the United States») sont acculés. Les sondages leur sont favorables.
Jon Ossoff, le sénateur sortant de Géorgie, commence même à se profiler comme un possible futur candidat à la présidentielle de 2028, façon Bill Clinton. Les démocrates affirment défendre l'Etat de droit. Ils ne paieront pas les votes, assènent-ils. Ils ne tricheront pas. Soit, mais que vaudra cette riposte, à l'heure du décompte des bulletins, dans un pays où l'écrasante majorité de l'opinion publique est convaincue que tous les politiciens sont corrompus?
Le Trump Show du Texas en dit long. Le président des Etats-Unis, élu une seconde fois le 6 novembre 2024 après avoir été poussé hors de la Maison Blanche par Joe Biden en 2020, connaît l'importance de ce grand Etat du Sud acquis aux républicains, où le candidat démocrate au Sénat James Talarico est pourtant bien placé pour l'emporter.
200 millions pour une campagne
L'ancien promoteur immobilier new-yorkais a fait ses calculs: son Parti républicain contrôle, depuis deux ans, 53 des 100 sièges de la chambre haute, la plus puissante du Congrès. Pour renverser la donne, les démocrates doivent l'emporter dans au moins quatre Etats, sans perdre aucun de leurs sortants.
S'ils réussissent simultanément à redevenir majoritaires au Congrès, les anti-Trump lui auront fait mordre la poussière. D'où son investissement personnel dans le «Lone Star State», frontalier du Mexique, où son ami le milliardaire Elon Musk est domicilié dans la base-vie adjacente au pas de tir de ses fusées SpaceX, à Boca Chica, près de Brownsville. Le prix: près de 200 millions de dollars dépensés pour cette campagne par le candidat trumpiste Ken Paxton!
A Los Angeles, la peur de la tech
Possible, cette victoire démocrate aux midterms? Brian Tepper suit de très près le camp trumpiste, depuis ses bureaux de Woodland Hills, dans la banlieue de Los Angeles. Il passe des heures à documenter l'afflux massif de donations des plus riches entrepreneurs du pays dans les caisses du parti «rouge».
Un tsunami de dollars pour doper la campagne des candidats pro-Trump et leur permettre de payer des milliers de clips vidéo à la télévision et sur les réseaux sociaux. «Fouillez dans les urnes aux Etats-Unis et vous trouverez plein d'argent, une marée de billets verts», commente cet homme d'affaires, convaincu que Donald Trump est une «marionnette aux mains de l'oligarchie financière».
Alors? Je l'interroge dans un jardin de l'université Pepperdine, au-dessus de Malibu, la station balnéaire californienne dévastée en janvier 2025 par de gigantesques incendies. Brian redoute d'être écouté, espionné, piégé. Il préfère être interrogé en plein air, alors que l'équipe universitaire féminine de volley de Pepperdine dispute un match devant des centaines de familles et d'étudiants. «Trump, sa famille et son clan jouent leur survie politique et économique, poursuit-il. Si les démocrates gagnent, le Congrès va aussitôt commencer à enquêter sur tous leurs «deals». Ce n'est pas une lutte politique. C'est un combat pour le contrôle de l'Amérique.»
Le poids des oligarques
Brian a des oligarques trumpistes dans son viseur. Il dénonce les géants du pétrole et de l'intelligence artificielle, acquis au locataire de la Maison Blanche qui leur a fait, en deux ans, gagner des dizaines de milliards. Ce sont eux, dit-il, qui tiennent les clés du prochain scrutin. «Le Parti républicain a des moyens financiers sans précédent. Plus Trump et les siens paniquent devant les sondages, plus l'argent coule à flots. Or, aux Etats-Unis, tout est d'abord question de finances.»
Je soumets cette thèse, à des milliers de kilomètres de là, bien plus au nord, à Michel Valentin, un universitaire franco-américain installé à Missoula, au Montana. Nous sommes assis sur la terrasse de la nouvelle médiathèque de la ville, face aux paysages de vastes prairies montagneuses, tout droit sortis d'un western.
La censure trumpiste que beaucoup redoutent n'a pas encore de prise ici. Les livres hostiles au président sont nombreux sur les étagères. Même la bibliothécaire se vante de voter démocrate alors que son Etat est majoritairement républicain. Les midterms vont-elles redonner le pouvoir législatif aux démocrates et entraver la présidence Trump?
La question de la mobilisation
«La question décisive est celle de la mobilisation électorale, juge Michel Valentin. Les trumpistes sont gonflés à bloc. Ils ne veulent rien entendre sur les échecs pourtant patents de Trump en Iran, en Ukraine ou face à la Chine. Ils croient aux droits de douane, alors que la hausse des prix des produits importés alimente l'inflation.
Ils applaudissent les rafles anti-immigrants de la police ICE (Immigration and Customs Enforcement), malgré ses bavures meurtrières, les détentions illégales et la peur qu'elle sème au sein de la communauté latino. Ils demeurent fiers d'avoir élu un type qui s'en prend tous les jours aux élites arrogantes.»
L'Amérique populiste de Trump a donc encore du ressort? Une propriétaire de ranch à Arlee, à une vingtaine de miles (trente kilomètres) de Missoula, me montre les fermes alentour: «Tous votent Trump alors que ce type ne représente en rien, par son comportement et ses valeurs personnelles, leur Amérique rurale et chrétienne. Peu importe. Ils adorent son côté clownesque, ses colères et sa manière de dire au monde entier: je suis le plus fort, vous devez me respecter. Sinon...»
Le rôle des Latinos
L'importance de la communauté américaine d'origine latino est décisive. Il y a deux ans, celle-ci a basculé pour Trump malgré sa promesse de rafler les immigrants clandestins, souvent originaires d'Amérique du Sud. Ils ont cru en son éloge du travail et dans sa promesse de rapatrier des usines aux Etats-Unis. Ils aiment l'éloge du profit et de la richesse que répète ce milliardaire.
Problème: la réalité n'est pas au rendez-vous après deux ans de ce second mandat présidentiel. Les Latinos des classes populaires et moyennes ne sont guère concernés par l'indice boursier de Wall Street qui atteint des sommets. Ils se félicitent d'une économie qui continue de créer massivement des emplois (malgré un recul ces derniers mois), mais ils n'en peuvent plus de la valse des étiquettes dans les supermarchés. Et surtout de l'envolée des prix de l'essence et du diesel, à cause de la guerre en Iran, dans ce pays où tout dépend encore de la voiture. Même si le «deal» récent conclu entre Trump et la Russie, et le déblocage des stocks stratégiques de diesel, pourraient faire baisser les prix à la pompe...
Ces Latinos ont peur. Or, cette peur est devenue une variable politique essentielle aux Etats-Unis. C'est sur elle que misent Trump et les siens. En ouverture du journal du soir, la chaîne conservatrice Fox News annonce régulièrement, en plein écran, que l'Iran vient «d'être privé pour toujours de l'arme nucléaire» et que la République islamique comptait l'utiliser un jour contre l'Amérique. Un numéro de télécommande plus loin, dans ce Comfort Inn de Nashville où je me trouve, dans le Tennessee, CBS montre des images de femmes iraniennes en abaya noire, le poing levé.
J'ai choisi la ville culte de la country music pour essayer, en même temps que j'enquêtais sur les midterms, de percer le mystère Dolly Parton, la chanteuse la plus populaire du pays, décédée à 80 ans le 25 août dernier. Ici, Dolly, icône de l'Amérique rurale et populaire, est partout sur les murs, dans les boutiques, saluée par les bouquets de fleurs posés sur la place qui fait face au «Country Music Hall of Fame», le musée national de la musique country.
La peur de Dolly
Pourquoi parler de la peur et de Dolly, la chanteuse de «Jolene»? Sheila tient un salon de coiffure près du Parthénon de Nashville. Oui, le Parthénon d'Athènes, reconstitué grandeur nature au XIXe siècle, dans le plus grand parc de cette ville emblématique du Sud!
«Trump ne fait pas de la politique comme les autres, explique-t-elle en jurant qu'elle n'a jamais voté pour lui. Il a compris qu'il fallait créer un besoin. Or, les Américains ont besoin de croire qu'ils sont assiégés parce qu'ils sont les plus puissants et les plus riches. Et que fait-il? Il le répète sans cesse, en accusant tour à tour les immigrants, l'Europe, les cartels de la drogue ou la Chine de vouloir abattre cet empire vertueux nommé les Etats-Unis.» La France, récemment pointée du doigt pour ses émeutes provoquées selon Trump par les immigrés musulmans, en sait quelque chose.
Les enquêtes d'opinion montrent qu'une majorité d'Américains n'est pourtant pas dupe. La regrettée Dolly Parton elle-même, grande philanthrope, s'était toujours tenue à l'écart de Trump et de son clan. Trump n'a pas accouché d'un miracle américain, loin s'en faut. Il n'a pas tenu sa promesse de faire cesser la guerre en Ukraine. Il a lancé son pays dans un conflit au Moyen-Orient.
L'ouragan Trump, cette tempête MAGA boostée à force de coups d'éclat et de communication massive, va-t-elle se fracasser, le 3 novembre, sur le ressentiment des électeurs envers ce président brutal, caricatural et sans retenue en matière de conflits d'intérêts et d'enrichissement de son clan?
Prochain épisode: A Los Angeles, les anti-Trump contre les «prédateurs»