Trump face aux urnes (2/4)
A Los Angeles, la révolte contre l'IA manipulée par Trump

Los Angeles, octobre 2026: au milieu des ruines des villas dévastées par les incendies de 2025, des activistes préparent ce qui sera, selon eux, la grande bataille politique. Leur objectif: combattre les Big Tech alliées de Trump, et les oligarques qui les dirigent.
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En Californie, le pouvoir exorbitant des géants de la Tech, et leur soumission à Trump soulève un vent de révolte.
Photo: AP Photo/Marc Levy
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

Pour échanger sur Donald Trump et sur les géants californiens de la Tech qui, selon lui, cherchent à «manipuler» le vote des Américains aux élections de mi-mandat du 3 novembre, Brian a préféré parler à l'extérieur. Direction le campus de l'université de Pepperdine, au-dessus de Los Angeles et du front de mer de Malibu, où des centaines de villas ont été réduites en cendres lors des dramatiques incendies de janvier 2025.

Une fois notre voiture garée sur les hauteurs, mon interlocuteur cible deux chaises à l'écart dans un square, juste à côté du stade indoor de cette université californienne, où les «Pepperdine Waves», l'équipe féminine de volley, affrontent celle de Tulsa, dans l'Oklahoma. Brian l'avoue, il est un «obsédé» de la surveillance électronique. Il défend aussi, mordicus, le référendum californien du 3 novembre, jour des élections de mi-mandat, sur l'instauration d'une taxe exceptionnelle de 5% sur la fortune des milliardaires. Donc il s'inquiète: «Vous n'imaginez pas à quel point nous sommes épiés et surveillés. Depuis que les magnats de la Tech ont misé sur Trump, leur technologie a choisi son camp politique. Ces «midterms», et ce référendum sont notre dernière chance d'arrêter ça».

J'ai récupéré Brian dans un café de Topanga Canyon, un défilé étroit qui relie l'océan Pacifique à Woodland Hills, une banlieue résidentielle de Los Angeles. Pas étonnant. Topanga, où la moindre maison avec une parcelle de terrain vaut des millions de dollars, est un repaire de «résistants». Ici, les deux candidats en lice pour la Chambre des représentants sont deux vétérans de la politique californienne. Le sortant démocrate, Brad Sherman, est élu au Congrès depuis 1997. Son adversaire républicain, l'avocat et producteur de cinéma Larry Thompson, s'est déjà présenté contre lui en 2024. Le second est un défenseur zélé de l'intelligence artificielle, qu'il entend promouvoir «le plus possible» dans les studios d'Hollywood.

«Suivez l'argent!»

Et Donald Trump dans tout ça? «C'est simple, suivez l'argent, explique Brian, au pied du stade de Pepperdine. Regardez ce qui se passe en Ohio, où l'industrie de l'IA et des cryptomonnaies a investi 55 millions de dollars pour empêcher le retour de l'ex-sénateur Sherrod Brown. Regardez ce que fait Elon Musk». Mon interlocuteur sort un article du «New York Times» sur les montants d'argent colossaux investis par le patron de SpaceX dans ce scrutin de mi-mandat: 366 millions de dollars. Le plus grand donateur individuel pro-Trump: «Ces élections sont aussi une bataille pour l'indépendance de nos cerveaux. Les démocrates sont aussi achetés par les géants de la Tech. Mais ils ne cherchent pas, comme Trump, à contrôler notre système politique».

Faire de l'intelligence artificielle un enjeu majeur des midterms peut sembler exagéré. Dans la plupart des Etats, et notamment ceux qui décideront de l'avenir de la majorité républicaine au Sénat (Alaska, Iowa, Maine, Texas, Kansas, Ohio, où le parti de Trump peut perdre son siège sortant), les enjeux électoraux prioritaires sont le pouvoir d'achat, le prix du diesel, la corruption du clan Trump ou, simplement, l'image du locataire de la Maison Blanche. Sauf que partout, le combat contre l'IA s'est installé.

Au Texas, dans le comté de Waco, où une tuerie avait opposé en 1993 la secte religieuse des Davidiens à la police, deux projets de centres de données, Infrakey et Cipher Digital, mobilisent une partie des résidents contre eux. En Ohio, cet ancien bastion industriel au cœur de la rhétorique MAGA (Make America Great Again) de Trump, 75% des électeurs disent être opposés à la construction d'une dizaine de nouveaux centres, défendue par le candidat républicain au poste de gouverneur, Vivek Ramaswamy, ancien colistier d'Elon Musk à la tête du DOGE, le département chargé de couper dans l'administration fédérale.

J'évoque ces sujets avec Daniele, une ancienne salariée du géant Apple. Je la retrouve au Westfield Topanga Mall, à Woodland Hills. Elle a travaillé au siège de l'entreprise à Cupertino, près de San Francisco: «L'argent de la Tech pollue ce scrutin. Et nous, en Californie, nous sommes bien placés pour savoir comment ces corporations fonctionnent.

Il n'est plus possible de se loger à San Francisco. Les prix ont explosé. Le miracle de la Silicon Valley est en train d'accoucher d'un cauchemar pour nous, les Américains». Au sens large, le secteur de la Tech est de facto devenu, aux Etats-Unis, l'un des principaux pourvoyeurs de contributions électorales. Selon l'organisation Public Citizen, plus de 400 millions de dollars ont été officiellement injectés par les compagnies de paris électroniques, d'IA ou, surtout, de cryptomonnaies.

Les clips vidéo «Made in AI»

Mais pour Brian, ce n'est que la partie émergée de l'iceberg: «D'autres sources affirment que 160 millions de dollars ont déjà été dépensés par les candidats pour produire des clips électoraux réalisés avec l'intelligence artificielle. Notre destin politique est géré par des algorithmes». L'intéressé me montre un clip de Mike Rogers, le candidat républicain opposé à l'étoile montante démocrate Abdul Sayed dans le Michigan.

Le voici en super-héros, capable de soulever des voitures en pleine rue. Un autre clip dépeint la maire sortante de Los Angeles, Karen Bass, présentée dans un clip de son opposant Spencer Bratt comme le «Joker» de Batman, sillonnant sa ville jonchée de déchets et de toxicomanes en se félicitant de ce déclin. «Les trois plaies financières de la politique américaine sont la pharma, le pétrole et la Big Tech. Or Trump tient ces trois secteurs», s'énerve-t-il.

Record pulvérisé

Les «midterms» du 3 novembre ont déjà pulvérisé un record. Elles seront les plus chères de l'histoire, avec 6,6 milliards de dollars investis dans la campagne pour le renouvellement de la Chambre des représentants et du tiers du Sénat. Et ce chiffre ne concerne que les contributions directes déclarées. D'autres sources évoquent 11 milliards de dollars. Le candidat trumpiste au Texas, Ken Paxton, procureur général sortant, a dépensé près de 200 millions de dollars pour l'emporter face à un autre espoir démocrate, le représentant sortant James Talarico.

Or, les géants de la Tech ont un avantage. Ils maîtrisent la technologie, les réseaux sociaux, les circuits pour les donations: «On a presque l'impression qu'ils cherchent davantage à adresser un message aux candidats qu'aux électeurs», notait le 20 octobre Sarah Bryner, de l'organisation Public Agenda, dans le Christian Science Monitor. Traduisez: qu'importe la couleur politique du vainqueur, pourvu qu'il soit acquis au lobby de l'intelligence artificielle. Une affirmation confortée par Saurav Ghosh, directeur de la réforme du financement électoral fédéral au Campaign Legal Center: «Le perdant dans tout cela, c'est l'électeur américain ordinaire.»

Un blanc-seing pour la Tech

Mais pourquoi Donald Trump est-il l'enjeu? Parce que sa seconde partie de mandat, si les républicains remportent le scrutin et conservent la majorité au Congrès, sera un blanc-seing pour la Tech: «Son bilan est clair, complète, lors d'une conférence publique, le professeur Gregory McNeal de l'Université Pepperdine. L'administration Trump a réduit les contraintes réglementaires fédérales qui freinent le développement de l'intelligence artificielle, elle a accéléré la délivrance des autorisations nécessaires à la construction de grandes infrastructures d'IA et au développement des capacités de production d'électricité, elle encourage l'adoption de l'intelligence artificielle dans les administrations, en imposant des critères de choix anti-woke».

Les partisans du locataire de la Maison Blanche, eux, répondent avec l'argument massue de la hausse continue du marché boursier dopé par l'IA. Le 26 octobre, Anthropic (l'entreprise qui possède Claude) a déposé son dossier pour sa prochaine introduction en Bourse. Montant espéré de la valorisation? 2000 milliards de dollars. Nvidia, le géant des processeurs, affiche, lui, une capitalisation boursière de 5160 milliards, soit cinq fois le produit intérieur brut annuel de la Suisse. L'argent de la Tech? Un tsunami électoral et politique américain.

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