S'il est mort dans une frappe, comme l'affirment les autorités israéliennes, Ali Larijani risque de laisser derrière lui un sillage de vengeance que Donald Trump paiera cher. Héritier d'une grande famille iranienne, installé fermement à la tête du Conseil suprême de sécurité nationale, ce dirigeant de la République islamique âgé de 68 ans avait l'avantage, pour les Etats-Unis, d'être un potentiel interlocuteur.
Familier de Genève et de Lausanne, où il s'était fréquemment rendu pour les pourparlers sur le nucléaire iranien, ce fils d'un ayatollah influent entretenait à la fois des liens étroits avec la hiérarchie religieuse chiite et avec les Gardiens de la révolution. Ingénieur de formation, il avait la particularité d'être né à Najaf, l'une des villes saintes du chiisme en Irak.
Comment le remplacer?
Pourquoi Ali Larijani serait-il une perte difficile à remplacer? Parce qu'il était l'un des rares à pouvoir parler à tous les clans de la République islamique, dont il fut président du Parlement, négociateur nucléaire, ministre des Affaires étrangères, grand manitou sécuritaire et aussi «réformateur», mis de côté par les durs du régime dans les années 2010. Lors de ses escales suisses, notamment pour les sessions de l'Union interparlementaire basée à Genève, Ali Larijani multipliait les entrevues discrètes et accordait parfois des entretiens.
Ce fut le cas avec Darius Rochebin, de la RTS. Ses interlocuteurs helvétiques le virent changer d'attitude au fil de sa progression dans l'appareil d'Etat. Lui qui buvait de l'alcool dans les années 2000 avait fini par adopter un mode de vie rigoriste, tout en conservant le contact avec la population. La dernière preuve en a été fournie par sa sortie publique le vendredi 13 mars. Il avait alors répondu, dans les rues de la capitale, aux questions de journalistes.
Le planificateur
«Il était considéré comme vraiment le planificateur, l'organisateur, aujourd'hui, de ce système de République islamique. Donc, effectivement, il était certainement l'un des hommes les plus importants encore vivants après les frappes du 28 février dernier», explique David Rigoulet-Roze, spécialiste de l’Iran et chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique, dans un entretien à France Info TV.
Problème: la mort de ce «cerveau» risque d'accroître la fragmentation de la République islamique et de plonger dans la paranoïa l'entourage du nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei, lequel aurait réchappé par miracle de la frappe du 28 février qui a tué son père et une trentaine d'autres dirigeants dans un bâtiment officiel sécurisé où ils s'étaient réunis, malgré les risques.
La question, pour Trump, est toutefois plus que jamais la sortie de cette crise. L'un des plus hauts responsables américains de la lutte contre le terrorisme, Joe Kent, vient ainsi de démissionner, estimant que l’Iran ne représentait «aucune menace imminente» pour les Etats-Unis.
Une impasse politique résumée par Nate Swanson, un ancien diplomate, dans la revue Foreign Affairs: «Trump souhaite probablement déclarer la victoire prochainement. L’armée iranienne a été sévèrement affaiblie. Israël pourrait manquer d’intercepteurs de missiles, et le maintien de la stabilité des marchés mondiaux nécessitera la réouverture du détroit d’Ormuz, que l’Iran a déclaré fermé à ses ennemis. Mais il ne peut pas imposer une capitulation à un gouvernement qui la refuse. Or, malgré les lourds dégâts subis par l’armée iranienne, le régime mis en place par Khamenei a de puissants incitatifs à poursuivre le conflit et conserve divers moyens pour soutenir une guerre d’usure (…) Très bientôt, le président américain devra choisir entre intensifier une guerre impopulaire ou, pour y mettre fin, arracher à Israël une concession que l’Iran pourrait présenter comme une victoire.»
Un pragmatique
Ali Larijani, dont la mort n'a pour l'heure pas été confirmée par le régime iranien, savait qu'une bonne partie de la population de son pays voue les mollahs aux gémonies. Sauf qu'il savait aussi qu’un nombre équivalent d’Iraniens sont prêts à mourir pour le régime et que la majorité de la population veut simplement une vie quotidienne meilleure. «20% pour la chute du régime, 20% pour sa préservation et 60% pour une vie meilleure», avait-il un jour plaisanté, à Genève, avec un journaliste. Vrai? En tout cas, sa capacité à formuler un tel constat faisait de lui un interlocuteur naturel, aussi dur soit-il. Restent maintenant, outre le nouveau Guide suprême (s'il n'est pas mort) et le président Massoud Pezeshkian, les chefs militaires des Gardiens et des Bassidjis. «Larijani pouvait être celui qui tente un cessez-le-feu, poursuit notre interlocuteur. Celui qui, par son pragmatisme, évite à son pays et aux Etats-Unis de s'engager dans une guerre prolongée. Trump, dans ces conditions, n'a peut-être pas donné son feu vert à la frappe israélienne fatale.»