En bref
- Le Kremlin renforce son contrôle sur les élections et écarte les opposants à la guerre.
- La guerre fragilise l’économie russe et les frappes ukrainiennes touchent désormais le territoire russe.
- Moscou durcit la surveillance numérique alors que de nombreux Russes cherchent à fuir la guerre et la mobilisation.
Vladimir Poutine laisse ses concitoyens goûter quelque peu à la démocratie. Du moins en apparence. Les premières élections législatives organisées depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine, il y a quatre ans et demi, restent fidèles à la tradition électorale du plus grand pays du monde: une formalité largement contrôlée, destinée à conforter le pouvoir des dirigeants autoritaires à la tête de ce pays de 144 millions d’habitants.
Des opposants anonymes au régime parlent d’une «opération électorale spéciale», en référence à l’euphémisme utilisé par Poutine pour désigner la guerre en Ukraine. Le président russe souhaite que ses concitoyens envoient «un signal clair montrant que des millions de personnes soutiennent nos soldats». Pour atteindre son objectif, obtenir au moins 45% des voix pour son parti, Russie unie, Poutine mise cette année sur un nouvel outil particulièrement controversé. Cependant, ce qui inquiète réellement de nombreux Russes n’est pas le résultat du scrutin, qui se poursuit jusqu’à dimanche.
Selon les sondages de l’institut indépendant Levada, près de 70% des Russes souhaitent désormais le retour de la paix. Deux tiers d’entre eux disent également ressentir une peur croissante face aux attaques ukrainiennes répétées contre des entrepôts, des raffineries de pétrole et des installations militaires.
Mais le maître du Kremlin semble faire peu de cas de ces aspirations. Poutine aurait compris dès les premières années de sa présidence, qui dure désormais depuis – plus ou moins – 26 ans, que tenir compte de la volonté populaire était une perte de temps, écrit Martin Sixsmith, ancien correspondant de la BBC en Russie, dans son livre «Poutine et le retour de l’histoire».
Le président russe mise au contraire sur la désignation d’un ennemi commun et sur l’idée que la Russie serait menacée de l’extérieur, afin de convaincre la population de rester unie pour défendre sa survie.
800'000 combattants supplémentaires
Dans cette vision pervertie du monde, l’Ukraine récalcitrante est présentée comme un ennemi à combattre. Les partisans de Poutine célèbrent ainsi en grande pompe les «héros» de l’opération spéciale, notamment à travers des monuments commémoratifs installés dans la toute nouvelle station de métro moscovite «Boulevard du général Karbychev». Dans les manuels scolaires du secondaire, l’Occident est accusé de chercher, à travers cette guerre, à démanteler et à piller la Russie. Même les plus de 1,5 million de Russes tués ou blessés, selon les chiffres ukrainiens, ne semblent pas pousser le Kremlin à revoir sa stratégie.
La Russie semble vouloir poursuivre dans cette voie. Selon la plateforme d’opposition russe Meduza, les généraux de Poutine auraient demandé l’envoi de 800'000 soldats supplémentaires. Dès octobre, comme l'affirme Meduza en citant des sources des services secrets ukrainiens, le Kremlin pourrait annoncer une deuxième mobilisation massive. En septembre 2022, quelque 300'000 réservistes avaient déjà été mobilisés et envoyés au front.
L’absence de ces centaines de milliers de personnes se fait désormais ressentir dans une économie russe déjà fragilisée. La productivité recule, à l’exception du secteur de l’industrie de défense. L’inflation avoisine les 6% et le taux directeur atteint 21%. Emprunter, investir ou créer une entreprise est devenu extrêmement coûteux au sein d'une économie à bout de souffle.
Une nouvelle application pour accéder aux conversations privées
A cela s’ajoutent les frappes ukrainiennes de longue portée, qui atteignent désormais des cibles en Sibérie. Dans plusieurs régions, filmer ces attaques et leurs conséquences est passible de poursuites pénales. Moscou tente ainsi de masquer l’ampleur des dégâts derrière un épais dispositif de censure.
Dans le même temps, le dernier parti russe ouvertement opposé à la guerre, Labloko, a été exclu des élections en août, officiellement pour des violations du droit d’auteur et des irrégularités dans la déclaration de dons électoraux. Plusieurs dirigeants du parti ont été condamnés à des peines de plusieurs années de camp de travail forcé ou de prison. Des candidats de Labloko ont également été incarcérés pour avoir simplement diffusé des photos de l’opposant Alexeï Navalny, que ses partisans accusent le Kremlin d’avoir fait assassiner.
Dans la Russie de Poutine, les photos de Navalny sont considérées comme des «symboles extrémistes». Les conserver sur ses appareils personnels peut être risqué. Depuis 18 mois, ces derniers sont surveillés par «Max», la nouvelle super-application russe. Présentée comme un remplacement aux services de messagerie WhatsApp et Telegram, interdits en Russie, elle peut également servir aux paiements. Son fonctionnement s’inspire de l’application chinoise multifonction WeChat.
Des chercheurs issus d’universités américaines, canadiennes et indiennes ont étudié de près l’application «Max». Désormais présenté comme le principal canal de communication en Russie, le service effectuerait secrètement des captures d’écran sur des millions d’appareils, pourrait agir en arrière-plan à la place de ses utilisateurs et permettrait aux services de renseignement russes d’accéder à tout moment aux conversations privées. Pour le Kremlin, il constitue donc un outil particulièrement utile, notamment en amont et pendant les élections.
Les déserteurs toujours plus nombreux
Même si la «pieuvre des données» de Moscou surveille sans relâche le monde numérique, elle ne parvient pas encore à empêcher les simples soldats de fuir. Près d’un million d’hommes en âge de servir dans l’armée auraient quitté la Russie au cours des quatre dernières années, par crainte de la guerre, estime le George W. Bush Center, un groupe de réflexion fondé par l’ancien président américain. Nombre d’entre eux se cachent dans des pays d’Asie centrale pour échapper aux recruteurs de Poutine, tandis que d’autres se réfugient en Arménie ou en Géorgie, où leur présence est mal accueillie.
Alors que Moscou s’apprête à dépouiller les bulletins de vote, un nouvel exode se profile à travers le pays. De plus en plus de Russes épuisés par la guerre et redoutant d’être envoyés au front cherchent à quitter le pays. L’organisation Kovcheg, qui aide les objecteurs de conscience russes à partir, constate une multiplication par six des demandes depuis mai 2026. Sur ce scrutin-là au moins, Poutine semble perdre du terrain.