Le duel s'est engagé à Munich. A une année de distance. En prenant la parole à la conférence annuelle sur la sécurité, samedi 14 février, Marco Rubio venait pour relever un défi: faire entendre une autre parole américaine que celle du vice-président JD Vance, qui s'était exprimé au même endroit pile un an plus tôt.
Vance avait assommé les Européens en leur reprochant d'abandonner leurs valeurs et d'être un danger pour la démocratie, plus problématique que la Russie ou la Chine. Or le chef de la diplomatie américaine a, lui, évité cet écueil. Au contraire: il a réussi la prouesse de rassurer ses interlocuteurs sans varier sur le fond, à savoir la nécessité pour l'Europe de répondre aux exigences de Washington.
Signe qui ne trompe pas: son discours, centré sur la solidité de l'alliance transatlantique, ne s'est pas du tout terminé comme celui de JD Vance, voici un an. Le 14 février 2025, dans la même salle de l'hôtel Bayerischer Hof à Munich, les dirigeants européens présents avaient eu de la peine à applaudir.
Une ovation pour Rubio
Pire: à la fin de la conférence de Munich, conçue pour célébrer l'alliance entre les Etats-Unis et le Vieux Continent, le président de celle-ci avait publiquement déploré l'agressivité du vice-président américain, alors que l'Allemagne était en pleine campagne électorale pour les législatives. La leader de l'extrême droite allemande, Alice Weidel, avait d'ailleurs été la seule à être reçue par JD Vance!
Or, un an plus tard, c'est par une ovation, tous debout, que les participants ont salué le discours de Marco Rubio, centré autour d'une formule: «Nos histoires comme nos destins seront toujours liés.» Autre point marqué par Marco Rubio: son appel à restaurer les institutions internationales plutôt qu'à les détruire. «La volonté de repartir de l'avant» doit être saluée, a conclu le patron actuel de la conférence, Wolfgang Ischinger.
Rubio «a prononcé un excellent discours, très bien accueilli», confirme Matthew Kroenig, du centre Scowcroft pour les questions de sécurité. Selon cet expert, le secrétaire d'État «n’a pas désavoué les propos plus pugnaces tenus l’an dernier par le vice-président JD Vance, mais il a présenté les mêmes thèmes sous un jour plus positif, en mettant l’accent sur les défis communs auxquels l’Europe et les États-Unis sont confrontés et sur la manière dont les alliés peuvent travailler ensemble pour y répondre.»
En clair: Marco Rubio, ancien sénateur républicain de Floride et déjà candidat dans le passé à l'investiture présidentielle, s'est comporté comme un diplomate et un fin politique. Pourquoi se mettre à dos, une fois de plus, les dirigeants des pays européens dont les États-Unis ont de toute façon besoin, en particulier pour obtenir la paix en Ukraine?
Une preuve d'habileté
Dan Fried, expert de l'Atlantic Council, y voit une preuve d'habileté: «Les divergences entre Rubio et Vance reflètent deux tendances au sein de l’administration Trump: l’une consiste à 'chercher de nouveaux affrontements ou à s’engager dans des guerres culturelles insolubles', l’autre à 'capitaliser sur une victoire' lorsqu’elle a remporté l’argument principal – en l’occurrence, la nécessité pour l’Europe d’en faire davantage.»
Quel rapport avec la succession de Donald Trump en novembre 2028 ? Tout cela paraît loin. Il est acquis, en plus, que l'actuel président ne pourra pas se représenter pour un troisième mandat, car la Constitution l'en empêche.
Alors? La bataille livrée par discours interposés à Munich est, en réalité, celle qui se jouera après les élections de mi-mandat aux Etats-Unis. Si les républicains l'emportent et que l'administration Trump peut compter, comme aujourd'hui, sur une Chambre des représentants et un Sénat contrôlés par le parti «rouge», alors JD Vance sera le mieux placé.
Le vice-président incarne en effet la ligne «dure» du trumpisme, y compris en politique étrangère. Il s'est rendu au Groenland, ce territoire arctique sous souveraineté danoise que revendique Donald Trump. Il soutient ouvertement les partis nationaux-populistes européens. Il est le propagateur en chef de la doctrine MAGA : Make America Great Again.
Reflux du trumpisme
A l'inverse, Marco Rubio profiterait paradoxalement à plein d'un reflux électoral du trumpisme et du mouvement MAGA aux États-Unis. Pourquoi? Parce qu'un Congrès contrôlé partiellement (une seule chambre) ou totalement par les démocrates obligerait l'exécutif à se montrer conciliant sur la politique étrangère. Le besoin de ménager les alliés européens reviendrait aussi en force.
Or Marco Rubio a insisté, à Munich, sur les racines hispaniques européennes de sa famille, venue de Cuba avant la révolution castriste. À la différence du discours de JD Vance, qui mettait les Européens en garde et exigeait qu'ils soient au garde-à-vous devant Trump, celui de Rubio a insisté sur les défis communs posés par la mondialisation aux démocraties occidentales.
«Lorsque Rubio met l’accent principal sur la nécessité de corriger les excès de la mondialisation, affirmant qu'il était 'insensé' de délocaliser la production industrielle, de permettre une migration de masse, de s’enchevêtrer économiquement avec des alliés dangereux et de vouloir minimiser l’importance des identités nationales, il marque des points aux yeux des Européens, nombreux à penser comme lui», poursuit Matthew Kroenig.
Un bon baromètre
La conférence sur la sécurité de Munich, bien qu'éloignée de Washington, était donc cette année un bon baromètre de ce qui peut se passer aux Etats-Unis. On savait que Marco Rubio avait toujours la Maison-Blanche dans son viseur. On se demandait pourquoi celui qui dirige la diplomatie américaine accepte d'être régulièrement court-circuité, pour le règlement des conflits, par les émissaires Steve Witkoff ou Jared Kushner.
La réponse est venue: Rubio a un agenda qui consiste à surfer sur la vague MAGA – il s'est rendu, après Munich, en Slovaquie et en Hongrie, deux pays européens dirigés par des Premiers ministres pro-Trump – tout en conservant une main tendue de l'autre côté de l'Atlantique. Un agenda très… présidentiel.