Plus de 2000 morts. Ce chiffre, lâché mardi 13 janvier par un responsable iranien sous couvert d’anonymat, fait craindre le pire. Pour preuve: les organisations de défense des droits humains en Iran évoquent, elles, le chiffre de 12'000 victimes parmi les manifestants, depuis que la répression du régime des ayatollahs a commencé à s’abattre.
«Briefé» par son état-major sur les options militaires possibles, en particulier sur les frappes ciblées qui pourraient être déclenchées, le président américain a posté ce mardi 13 janvier un message sur son réseau social Truth Social qui donne le ton: «Patriotes iraniens, CONTINUEZ A MANIFESTER – PRENEZ LE CONTROLE DE VOS INSTITUTIONS!!! L'AIDE EST EN ROUTE.» Par ailleurs, il a précisé qu'il a «annulé toutes les réunions avec des responsables iraniens tant que les meurtres insensés de manifestants ne s'arrêtaient pas».
Comment appréhender les propos du président américain? Quelles sont les chances de succès du soulèvement et comment évaluer son impact pour la région entière, six mois après la «guerre des douze jours» (du 13 au 24 juin 2025) entre Israël et l’Iran, et les bombardements sur les sites nucléaires iraniens? A l’occasion d’une conférence à huis clos organisée ces jours-ci à Genève sur l’avenir de la région, Blick a interrogé l’une des universitaires américaines les mieux informées sur la situation au Moyen-Orient.
Micheline Ishay, vous êtes une experte américaine reconnue du Moyen-Orient. Que va faire Donald Trump après son appel au soulèvement?
Trump aime cultiver l’élément de surprise, mais dans ce cas précis, il est plus que probable qu’il privilégiera une option militaire limitée, à l’image de la guerre de douze jours de juin 2025, compte tenu de l’ampleur des violences et de l’objectif affiché de provoquer la chute du régime. Il bénéficie du soutien du Secrétaire d'Etat Marco Rubio et de sénateurs républicains influents tels Lindsey Graham, ainsi que d’une bonne partie de sa base électorale MAGA.
Vous êtes depuis lundi 12 janvier à Genève pour une réunion organisée par l’initiative MENA 2050 sur l’avenir de la région. L’Iran semble être à un point de bascule. Un changement de régime à Téhéran bouleverserait-il l’ordre régional?
Ma réunion à Genève avec MENA 2050 est une initiative de la société civile qui réunit des acteurs clés du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Elle porte sur un défi central que la région ne peut plus éviter: comment passer du conflit à la réintégration. Au cœur de nos discussions, se trouve le corridor Inde–Moyen-Orient–Europe, ou IMEC. Il s’agit d’une plateforme d’interdépendance régionale à long terme, reliant les transports, l’énergie, les systèmes numériques et d’autres échanges transfrontaliers qui ont été fragmentés pendant des décennies. Dans ce contexte, l’Iran représente un enjeu majeur. A première vue, un changement de régime à Téhéran bénéficierait probablement au peuple iranien et réduirait les tensions régionales immédiates en affaiblissant la capacité de projection militaire extérieure de ce pays. A court terme, cependant, les dangers sont considérables: conflits civils, résistance de l’establishment clérical, rôle décisif des Gardiens de la révolution islamique et risque d’une guerre de succession chaotique.
Donald Trump menace de reprendre des actions militaires contre la République islamique. Existe-t-il un plan américain plus large pour la région si la structure du pouvoir à Téhéran s’effondre?
Non. Il n’existe pas de grand plan directeur américain pour le Moyen-Orient en cas d’effondrement du régime iranien, certainement pas au-delà des avertissements directs de Donald Trump à Téhéran. Son approche relève moins d’un schéma stratégique que d’une forme de dissuasion: toute escalade sera suivie d’une escalade. Cela n’implique pas nécessairement des déploiements massifs de troupes, mais laisse la porte ouverte à une implication américaine limitée. Plus largement, la diplomatie de Trump repose sur l’instinct, le rapport de force et la mise en scène. Les sanctions, la pression et les démonstrations visibles de puissance viennent en premier. La planification de «l’après» intervient souvent beaucoup plus tard, voire pas du tout. Lorsque Washington s’engage dans des transitions politiques, son intérêt se concentre généralement sur l’installation de dirigeants coopératifs plutôt que sur la démocratisation ou la reconstruction. Le Venezuela est un rappel éloquent: à ses yeux, la loyauté prime sur la reconstruction démocratique.
On dit souvent que Trump et les Etats-Unis ne s’intéressent qu’au pétrole et au commerce. Est-ce exact?
Cette vision n’est pas fausse, mais elle est incomplète. Sous Trump, la priorité n’est pas seulement de contrôler le pétrole, mais d’avoir un levier. Le pétrole, le commerce, les sanctions, les ventes d’armes et les droits de douane sont des leviers, des outils, plutôt que des fins en soi. Ce qui compte avant tout, c’est qu’un pays soit économiquement utile, stratégiquement aligné et politiquement docile. Trump n’aborde pas la région avec une grande vision ou un agenda fondé sur des valeurs. Il raisonne de manière transactionnelle. Si un gouvernement garantit la stabilité, maintient les marchés ouverts, coopère sur le plan sécuritaire et ne remet pas en cause les intérêts américains, il est considéré comme un «bon» gouvernement, quelle que soit sa gouvernance interne. Les droits humains et la réforme démocratique sont optionnels. Si Trump gagne son pari et que l’actuel régime iranien est renversé, la région risque de se retrouver plus ordonnée en surface, mais plus fragile en profondeur. Il y aurait probablement moins de confrontations majeures, davantage d’accords, plus d’hommes forts et des corridors économiques plus étroits, axés sur le commerce, l’énergie et la logistique. Les alliances seraient pragmatiques et réversibles. La stabilité serait mesurée à l’aune de marchés calmes, de routes maritimes sécurisées et de partenaires prévisibles, et non de l’inclusion politique. Le danger est que cet ordre soit fragile. Il peut contenir les crises temporairement, mais sans inclusion économique et légitimité politique, la pression continuera de s’accumuler. C’est là que des projets comme l’IMEC, dont nous discutons à Genève, prennent toute leur importance.
Si le régime iranien tombe, les sanctions pourront être levées et les liens économiques seront renoués. Cela conviendrait-il à Trump?
L’Iran des mollahs fait face à une pression économique sévère: sanctions, inflation, effondrement de la monnaie et montée du chômage. C’est dans ce contexte que se déroule le soulèvement actuel. Toute future direction iranienne chercherait presque certainement un allègement des sanctions et une réintégration dans l’économie mondiale. Trump, de son côté, favoriserait un ordre économique régional plus intégré, aligné sur les priorités stratégiques américaines et les cadres de normalisation existants, bien que cela reste peu probable à court terme. Le Printemps arabe et le Venezuela offrent tous deux des leçons sévères: renverser un régime est une chose; reconstruire un Etat viable et démocratique en est une autre.
La guerre à Gaza se poursuit. Où cela laisse-t-il la région, et comment cela s’articule-t-il avec les efforts d’intégration régionale plus larges?
La situation à Gaza reste intenable. La souffrance humaine est immense: destructions généralisées, pénuries de nourriture, d’eau et de soins médicaux, déplacements massifs et traumatismes profonds. La priorité immédiate demeure un accès humanitaire soutenu et à grande échelle. Sans cela, tout le reste est théorique.
Au-delà de l’urgence, le problème central est l’absence d’un horizon politique crédible. Militairement, Israël reste concentré sur l’élimination du Hamas. Pourtant, même si cet objectif était atteint, des questions fondamentales demeureraient sans réponse: qui gouvernera Gaza ensuite, qui la reconstruira et qui assurera la sécurité tout en offrant aux habitants un avenir viable? Le Hamas est gravement affaibli mais pas éliminé, l’Autorité palestinienne est marginalisée, les acteurs régionaux hésitent et la communauté internationale reste réactive. Le résultat est une impasse dangereuse.
La dimension économique est tout aussi cruciale. Gaza et la Cisjordanie ne peuvent bâtir un avenir viable si elles restent économiquement dépendantes d’Israël seul. Il faut un cadre régional plus large offrant un accès aux routes commerciales, aux chemins de fer, aux ports, à l’emploi et à la mobilité, reliant les Palestiniens à la Jordanie, à l’Egypte et au-delà.
Donald Trump et Benjamin Netanyahu partagent-ils, sur la région, les mêmes priorités et le même agenda?
A un niveau fondamental, ce qui unit Donald Trump et Benjamin Netanyaou est un ensemble d’objectifs communs, même si leurs motivations diffèrent. Tous deux veulent un Iran affaibli. Pour Trump, l’Iran est une force déstabilisatrice qui sape les marchés, les alliés et le levier américain. Pour Netanyahou, l’Iran est une menace stratégique existentielle. Logiques différentes, même objectif. Deuxièmement, sur Gaza, ils s’accordent sur le fait que le Hamas ne doit pas gouverner. Tous deux privilégient une forme d’administration d’après-guerre technocratique et fonctionnelle plutôt qu’idéologique, même si aucun n’a présenté de plan pleinement convaincant pour sa mise en œuvre. Troisièmement, l’un comme l’autre veulent renforcer les liens avec les Etats du Golfe. Trump voit le Golfe principalement à travers le prisme des accords, des investissements, de l’énergie et de la loyauté. Dans le même temps – plus clairement que Netanyahu – il reconnaît qu’une prise en compte, même partielle, des aspirations palestiniennes est une condition préalable à l’élargissement et à la pérennité de la normalisation dans le cadre des accords d’Abraham. Là où ils divergent, c’est sur les contraintes internes. Trump est limité à des accords rapides et visibles, car sa base politique a peu d’appétit pour des engagements de long terme. Netanyahou évolue dans un environnement politique plus tolérant à une implication régionale prolongée et coûteuse.
A lire: The Levant Express: The Arab Uprisings, Human Rights, and the Future of the Middle East, de Micheline Ishay (Yale University Press)