Elle se souvient encore des «défilés de la victoire» russes de l’époque où elle allait à l’école. Jusqu’en 2006, Gulnaz Parchefeld a travaillé comme présentatrice pour la télévision d’Etat russe. Aujourd’hui, elle enseigne l’histoire culturelle de la Russie à l’université de Saint-Gall et affirme que le défilé de Moscou révèle avant tout une chose: la peur grandissante de Vladimir Poutine. Vendredi soir, peu après la réalisation de cette interview, le président américain Donald Trump a annoncé un cessez-le-feu de trois jours, confirmé par l’Ukraine et la Russie. Mais la tension reste vive.
Gulnaz Partschefeld, pas de chars, peu d'invités, mais des systèmes de défense antiaérienne en masse. Vladimir Poutine réduit le «défilé de la victoire» à sa plus simple expression. Qu'en déduisez-vous?
Poutine a peur. Même si aucun drone ukrainien ne survole la Place Rouge, le monde a vu comment il a tenté en vain d’imposer un cessez-le-feu pour ce jour symbolique. Par crainte des images que produira son défilé allégé, il a également annulé la présence de la presse internationale. Le défilé devait être un signe de force. Mais en 2026, elle est le signe de la vulnérabilité du système Poutine.
Pourquoi Poutine ne s'épargne-t-il pas cette humiliation et n'annule-t-il pas tout simplement le défilé?
Poutine a besoin de ce défilé pour consolider son statut auprès de l’élite, de l’armée et de la population. Une annulation serait sa plus grande défaite depuis le début de la guerre. Lorsque j’ai moi-même participé à ces défilés, alors que j’étais encore écolière, les récits poignants des vétérans imprégnaient l’atmosphère. Le consensus était sans équivoque: la guerre ne devait plus jamais se reproduire. Poutine a réinterprété cette culture du souvenir sous le slogan «Nous pouvons le refaire», en faisant explicitement référence à l’avancée militaire jusqu’à Berlin.
«L'image de Poutine s'effrite»
Qu'arriverait-il à Poutine si l'Ukraine attaquait son défilé malgré toutes les mesures de sécurité?
Il devrait alors quitter la Place Rouge au plus vite. Ce serait le signe ultime de faiblesse que Poutine ne doit pas montrer. En tant que président, il s’est mis en scène comme un homme fort, torse nu, à cheval, pêchant de gros poissons, jouant au hockey sur glace. Il a délibérément cultivé l’image d’un chef d’Etat qui ne se laisse intimider par personne. Et maintenant, il devrait fuir devant des drones ukrainiens? Il serait soudainement extrêmement vulnérable.
Qu'en est-il actuellement de son influence en Russie?
L'image de Poutine s'effrite, notamment parce qu'il a fait venir à Moscou des systèmes de défense aérienne provenant de presque toute la Russie pour protéger son défilé, privant ainsi une grande partie du pays de toute protection. La Russie cannibalise sa propre architecture de défense pour protéger une cérémonie d'une heure. Poutine a ainsi mis de nombreux Russes en colère.
Poutine est-il conscient de son affaiblissement? Ou croit-il à sa propre propagande?
On retrouve chez Poutine cette perte de contact avec la réalité, typique des dictateurs en fin de règne. D'une part, il sait à quel point la situation est critique. Sinon, il ne se retirerait pas dans ses bunkers et ne surveillerait pas ses cuisiniers et ses gardes en vidéo. D'autre part, son histoire personnelle lui dicte qu'il finit toujours par s’en sortir. Il espère sans doute que cela fonctionnera encore cette fois-ci.
Les critiques à l'encontre de Poutine se multiplient. Deviennent-elles dangereuses pour lui?
De nombreux détracteurs russes ne s'en prennent pas à Poutine directement, mais au système. Ce schéma nous est déjà familier depuis l'époque stalinienne, lorsque les citoyens soviétiques écrivaient des lettres au «bon tsar», supposé être bienveillant, pour lui signaler des dysfonctionnements dont il n'avait – soi-disant – pas connaissance. Avec les législatives de septembre, je l'imagine très bien récupérer ces critiques à son compte, limoger quelques ministres et se poser en sauveur pour en tirer un profit politique.
Les ménages russes sont à bout
Il vit néanmoins dangereusement. Les services secrets européens s’attendent à une tentative de coup d’Etat imminente.
C’est peut-être une campagne de désinformation occidentale, mais une tentative de putsch reste probable. Les élites russes ne suivent pas tout aveuglément. Si elles voient que Poutine faiblit et ne peut plus leur procurer d’avantages, il devient inutile à leurs yeux. Il n’est toutefois pas surprenant qu'il se mette désormais en retrait. La prudence opérationnelle a toujours été son credo. Il l’a appris de Lénine: la confiance, c’est bien, le contrôle, c’est mieux.
Quelle est la principale préoccupation des Russes en ce moment?
Avant tout, la situation économique. Les ménages russes consacrent en moyenne 40% de leurs revenus à l'alimentation. La situation n'avait pas été aussi critique depuis la crise de 2008. De plus, la coupure d'Internet n'exaspère pas seulement les jeunes, mais nuit également à toutes les entreprises qui dépendent du commerce en ligne et qui sont aujourd'hui en train de péricliter.
L'Ukraine affirme qu'Internet est coupé pour masquer une mobilisation de masse imminente.
Il n'y aura pas de mobilisation massive avant les élections législatives de septembre.
Poutine peut-il attendre aussi longtemps? Il perd plus de 1000 soldats par jour en Ukraine!
Les chiffres sont vertigineux, mais la société russe semble encore pouvoir les encaisser. Les pertes sont bien amorties pour les familles des défunts: elles reçoivent d’importantes indemnités. De plus, le régime continue de recruter presque exclusivement dans les régions reculées de l’arrière-pays. Les habitants des grandes villes, qui seraient plus enclins à participer à des manifestations politiques, ont jusqu’à présent été épargnés.
Une popularité désastreuse
L'Ukraine mène des attaques de plus en plus efficace contre des cibles situées dans l'arrière-pays russe, à l'aide de drones et de missiles de croisière. Personne n'est épargné en Russie.
C'est vrai. Le mythe d'une «opération spéciale» indolore pour le pays s’effondre. Le Kremlin fait comme s’il avait toujours tout sous contrôle, laissant entendre qu’il mène une lutte existentielle contre les «terroristes» qui attaquent la Russie. De nombreux blogueurs militaires russes se demandent ouvertement s’il vaut vraiment la peine de tout sacrifier pour quelques nouveaux territoires ukrainiens, alors que de vastes parties de l’arrière-pays russe sont détruites. Ils considèrent cette situation comme un échange de territoires désavantageux.
La cote de popularité de Poutine est tombée à 73%, un niveau historiquement bas. Dans quelle mesure la situation devient-ellel dangereuse pour lui?
Tant qu’au moins 60% de la population le soutient officiellement, cela reste sans danger. En dessous, l’élite russe se demandera si cet homme peut encore garantir la stabilité dont elle a besoin pour ses affaires. Mais je ne pense pas que l’on en arrivera là.
Il n'y a donc toujours pas de véritable motif d'inquiétude pour lui?
Si. Il aurait souhaité que les gens adhèrent volontairement à son projet d'un nouvel et grand Empire russe, c'est-à-dire pour des raisons idéologiques. Au lieu de cela, il doit admettre qu'il ne pourra atteindre ses objectifs, si tant est qu'il y parvienne, qu'en exerçant une pression massive sur la population. Ou en achetant les gens. Combien de jeunes partiraient au front s'ils n'étaient pas grassement payés ou si cela n'offrait pas de privilèges universitaires à leurs enfants? Sans doute très peu.
La misère économique, la menace des drones, l'image qui s'effrite... Poutine sera-t-il bientôt contraint de négocier sérieusement la fin de la guerre avec l'Ukraine?
Pour cela, il faudrait que trois facteurs convergent au même moment: une pression du président américain Donald Trump, une crise économique insupportable pour la population, et une élite qui, par crainte de tout perdre, le pousse à changer de cap. Si ces trois éléments se rejoignent, et seulement dans ce cas, Poutine devra trouver une issue à la guerre.