Le phénomène climatique El Niño, actuellement en formation, devrait battre des records d'intensité. Mais une étude de la revue Science Advances parue mercredi avance une option pour «arrêter» les prochaines itérations de l'événement avant qu'il ne se forme: éclaircir les nuages.
Les scientifiques ont utilisé des modèles informatiques pour démontrer qu'une telle action, correctement synchronisée, pourrait neutraliser le phénomène météorologique et atténuer ses pires effets. El Niño est une variation naturelle du climat qui réchauffe les températures de surface dans le centre et l'est de l'océan Pacifique équatorial, entraînant des changements à l'échelle mondiale.
«L'été noir»
Combiné au changement climatique d'origine humaine, le dernier El Niño a contribué à faire de 2023 la deuxième année la plus chaude jamais enregistrée et de 2024 l'année la plus chaude. Il peut aussi entraîner des sécheresses dans certaines régions du monde et des inondations dans d'autres.
Alors que les précédentes recherches en géoingénierie – changer artificiellement le climat en utilisant différentes méthodes – se concentraient sur l'idée de refroidir la planète entière, cette étude propose à la place des interventions plus ciblées. «Ces interventions sur un temps plus court pourraient être un moyen très puissant pour faire entrer la géoingénierie dans l'ensemble des réponses au changement climatique», affirme Jessica Wan, chercheuse postdoctorale à l'Université de Chicago et principale auteure de l'étude.
Des recherches précédentes avaient démontré que les feux de forêt de l'«été noir» ayant touché l'Australie en 2019-2020 avaient joué un rôle clé dans la formation d'un phénomène La Niña de plusieurs années, la contrepartie froide d'El Niño. Lorsque les particules de fumée ont intégré les nuages, cela a créé une réaction en chaîne provoquant un éclaircissement des nuages, renvoyant plus d'énergie solaire dans l'espace.
Modèle de prédiction
Motivés par cette «expérience naturelle», Jessica Wan et ses collègues se sont demandé s'ils obtiendraient un résultat similaire en intégrant dans les nuages plus de sel marin, élément déjà présent naturellement dans ceux qui se forment au-dessus de l'océan, plutôt que des particules de fumée.
Ils ont utilisé un modèle de prédiction météorologique puissant pour juger de l'impact de ces nuages dans une vaste zone de l'océan Pacifique équatorial pendant les éditions 1997-1998 et 2015-2016 d'El Niño. Les chercheurs ont alors réalisé que l'intervention fonctionnait mieux si elle intervenait tôt, en juin, et se poursuivait jusqu'au mois de février suivant. Jessica Wan se réjouit de «la façon dont les conséquences (de cette manipulation, ndlr) se traduisent sur les terres».
L'éclaircissement des nuages inverse la plupart des effets sur la température et les précipitations: les zones qui se réchauffaient pendant El Niño sont plus fraîches, les zones qui devenaient plus humides sont au contraire plus sèches, et inversement.
«Bémol»
Mais une telle technique est encore loin d'être mise en place. La technologie n'est par exemple pas encore prête. Les auteurs de l'étude estiment qu'il faudrait 2.400 avions, soit 2% de la flotte marchande mondiale, équipés d'embouts pour diffuser le sel marin dans le ciel. De tels équipements sont déjà en phase de test, mais «les pulvérisateurs fonctionnent actuellement deux crans en dessous de ce qu'ils devraient», estime Jessica Wan. Et même si le défi technique était relevé, il reste des réserves.
Toutes les régions ne bénéficieraient pas d'une inversion du phénomène El Niño: les simulations ont par exemple mis en lumière un réchauffement de l'Europe et de l'Asie comme conséquence inattendue de la manipulation. «L'autre bémol, c'est que nous n'avons pas examiné les impacts à long terme», reconnaît Jessica Wan, notamment ce qu'il adviendrait de la variabilité naturelle du climat si l'éclaircissement des nuages était provoqué de manière répétée.
Elle réfute en revanche les détracteurs de la géoingénierie, qui y voient un risque moral en laissant les gros pollueurs continuer si le climat peut être refroidi artificiellement. «Nous avons dépassé le stade où nous pourrions simplement arrêter nos émissions aujourd'hui et s'en sortir. Nous sommes déjà engagés dans le réchauffement. Donc la façon dont je vois la géoingénierie, c'est: 'Comment pouvons-nous atténuer les pires impacts pendant que nous travaillons sur une solution à long terme?'», soutient-elle.