Un scandale mondial
Quand Jeffrey Epstein prenait le train de Paris à Genève...

Le financier mort en prison en 2019 hante les élites mondiales depuis la mise en ligne massive de documents judiciaires. De Paris à la Suisse en passant par Londres et le prince Andrew, Epstein a, partout, laissé de terribles fantômes. Le grand récit de l'Illustré.
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Jeffrey Epstein avait rencontré le pape Jean-Paul II au Vatican.
Photo: AFP
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Richard WerlyJournaliste Blick

Fichus horaires de trains entre Paris et Genève! Le 2 décembre 2017, l'assistante de Jeffrey Epstein peste contre les TGV Lyria. Impossible de trouver une bonne connexion pour un aller-retour de son patron sur les bords du Léman. Son e-mail, parmi des millions d'autres, est à la disposition du public dans la «bibliothèque Epstein» du Département américain de la Justice.

Il suffit de taper «Train + Geneva» sur le moteur de recherche mis à la disposition du public. On y apprend que le financier new-yorkais, condamné en Floride pour prostitution et viol de jeunes filles mineures le 30 juin 2008 – puis incarcéré pendant treize mois après avoir plaidé coupable et payé plusieurs millions de dollars à ses victimes – avait ses habitudes au «Train Bleu», le restaurant de la gare de Lyon, à Paris. Il s'y installait en provenance de son appartement de 800 m² du 22, avenue Foch, à deux pas de l'Arc de Triomphe. 

Dix ans après avoir connu les geôles américaines, Epstein régnait dans les cercles mondains français, fréquentait le gratin des banquiers suisses et entretenait un contact permanent avec le prince Andrew, frère cadet du roi Charles III et fils préféré, dit-on, de la défunte reine Elizabeth II.

Le résultat aujourd'hui? Une onde de choc planétaire au sein des élites économiques et politiques. Avec, comme point d'orgue, l'arrestation par la police britannique d'Andrew Mountbatten, le 19 février 2026, dans sa résidence de Sandringham (Norfolk). Motif? «Suspicion of misconduct in public office» (suspicion de manquement aux devoirs d’une charge publique).

Le rôle d'Ariane de Rothschild

Fichus horaires de TGV entre Paris et Genève, oui! Car Jeffrey Epstein détestait perdre du temps. En Suisse, on sait que l'une de ses interlocutrices privilégiées était Ariane de Rothschild, la banquière et femme d'affaires française, patronne du groupe Edmond de Rothschild depuis 2023 et détentrice, selon le magazine français Challenges, d'une fortune estimée à quatre milliards d'euros. Les conversations électroniques entre la banquière et le financier pédocriminel sont étalées parmi les millions de courriels mis en ligne par l'administration Trump, à la suite du vote d'une loi spéciale en novembre 2025 par le Congrès des Etats-Unis.

La Suisse? Une destination logique pour Epstein et son entourage. Et pas seulement pour y «visiter son argent». Une escapade à Montreux et à Caux, aux Rochers-de-Naye, apparaît au milieu de la foule de documents mis en ligne au format PDF. On y découvre aussi qu'une de ses petites amies a étudié à Glion, localité mentionnée à 246 reprises dans les dossiers. Dernière compagne connue de Jeffrey Epstein, Karyna Shuliak, c'est son nom, avait adressé un formulaire d’inscription à l’Institut Villa Pierrefeu pour un stage d’été débutant le 16 juin 2019. Motif invoqué: «La possibilité de tenir des salons à New York». Facture: plus de 30'000 francs pour six semaines. Là aussi, la recommandation d'Ariane de Rothschild a fait mouche...

Mais que cherchait vraiment Jeffrey Epstein, alors plombé, aux Etats-Unis, par sa condamnation en Floride et par sa réputation de pédocriminel? Retour sur les faits. En 2019, année de sa mort par pendaison (un suicide pour les autorités, un meurtre pour son propre frère Mark), Jeffrey n'est plus le financier flamboyant des années 1990-2000, lorsque tout New York – Donald Trump inclus – se précipitait à ses soirées mondaines, où de très jeunes et jolies femmes tenaient la vedette. L'intéressé a d'ailleurs changé son mode de vie après avoir séjourné en prison et reconnu sa culpabilité. 

Des intentions politiques

Il continue de dépenser des millions de dollars par mois. Il vole en jet privé entre les Etats-Unis et la France, son second domicile, où il passe plusieurs mois par an. Il conserve son île Saint-James (dans l'archipel des îles Vierges), lieu de débauche et de prédation sexuelle avéré, où des personnalités comme l'actuel secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick – celui qui a négocié avec la Suisse les tarifs douaniers de 39 % ramenés à 15 % – séjournent à ses frais après avoir emprunté son avion, baptisé le «Lolita Express», car il transportait souvent de très jeunes femmes.

Son objectif, en tant que résident parisien habitué à se rendre à Genève, Londres ou Monaco, est beaucoup plus politique. A Paris, son réseau inclut l'ancien ministre de la Culture Jack Lang, contraint de démissionner de la présidence de l'Institut du monde arabe le 8 février (tout comme sa fille, Caroline, contrainte de quitter ses fonctions au sein du Syndicat des producteurs indépendants en raison de ses liens étroits avec le si «généreux» financier). A Londres, tout passe par Peter Mandelson, l'éminence grise du Parti travailliste que le Premier ministre Keir Starmer avait nommé ambassadeur à Washington dès son arrivée à Downing Street, en juillet 2024, et, bien sûr, par le prince Andrew. Sir Mandelson a, depuis, démissionné de la Chambre des lords le 3 février, tandis qu'Andrew, désormais suspect pour la police, a été quasi banni de la famille royale.

Un trafic d'influence à l'échelle mondiale

Le mot juste, pour ces allers et venues d'Epstein entre Paris, Genève, Lausanne, Londres et d'autres capitales européennes, est «trafic d'influence». Durant ces années 2008-2019, l'intéressé veut toujours plus d'accès, de portes ouvertes dans les ministères, de documents confidentiels. Il récolte, tout en continuant de conseiller de très riches clients. Il peste contre le Forum économique mondial de Davos, dont le président de l'époque, l'incontournable et controversé Klaus Schwab, lui refuse l'accès (alors qu'une enquête vient d'être ouverte par le Forum sur les liens de son actuel PDG, Børge Brende, avec le criminel sexuel).

Dans l'ombre, une femme l'accompagne partout. Elle est son ancienne compagne. Elle parle parfaitement français. Elle connaît les bords du Léman comme sa poche. Ghislaine Maxwell, aujourd'hui incarcérée dans une prison au Texas, a ses habitudes dans les boutiques de luxe de Genève. Le tandem se veut incontournable. Le 22, avenue Foch, voit défiler de nombreuses personnalités et beaucoup d'hommes puissants accueillis par un autre pourvoyeur de jeunes femmes «disponibles» et souriantes: Jean-Luc Brunel.

Remonter le temps

Ce qui sort aujourd'hui des dossiers Epstein mis en ligne est en fait une machine à remonter le temps. Deux protagonistes sont morts dans des conditions similaires: Jeffrey Epstein est retrouvé pendu dans sa cellule du Metropolitan Correctional Center de New York le 10 août 2019, sans que l'on puisse savoir ce qui s'est passé, puisque les systèmes de vidéosurveillance ne fonctionnaient pas et que les gardiens étaient curieusement absents à ce moment-là. Le second protagoniste de cette filière de trafic sexuel est Jean-Luc Brunel, agent de mannequins, retrouvé lui aussi mort, pendu dans sa cellule de la prison de la Santé, à Paris, le 19 février 2022. Brunel, dont le Wall Street Journal affirme, dans son édition du 19 février, qu'il était, avant sa mort, prêt à collaborer avec la justice française et américaine en dévoilant les dessous sordides du réseau du pédocriminel américain.

Epstein-Brunel. Tous deux étaient poursuivis, entre autres, pour prostitution et viols de mineures. Tous deux attendaient un procès qui, à coup sûr, aurait été très médiatique. Mais d'autres personnalités gravitaient autour de ce tandem de prédateurs. Ghislaine Maxwell, bien sûr, condamnée le 28 juin 2022 à 20 ans de prison par un tribunal new-yorkais pour «trafic et abus sexuels sur mineurs». Et voilà que surgit le nom d'un Algéro-Suédois, Daniel Siad, présenté aujourd'hui comme rabatteur du pédocriminel, contre lequel une ancienne mannequin vient de déposer plainte pour viol. Tandis que de nombreux e-mails portent le nom de Gérald Marie, l'ancien patron de l'agence Elite, familier lui aussi de l'avenue Foch.

Sexe, pouvoir, argent

Sexe, pouvoir, argent: la formule idéale pour tous les complotismes est omniprésente dans le dossier Epstein, dont les ramifications helvétiques sont encore loin d'être explorées dans le détail. Pouvoir, oui, car au Royaume-Uni, Peter Mandelson détenait beaucoup de secrets. Cet ancien bras droit de Tony Blair, ouvertement homosexuel, avait aussi été, de 2004 à 2008, commissaire européen au Commerce, une fonction décisive à Bruxelles. Avec Mandelson dans les sphères gouvernementales et le prince Andrew au sein de la famille royale et de l'aristocratie britannique, Epstein disposait de relais uniques et redoutables. Au point de recevoir de leur part, sur son e-mail non sécurisé, des documents confidentiels du gouvernement britannique.

Denis MacShane est, lui aussi, un ancien ministre de Tony Blair. Passionné de montagne, il connaît très bien la Suisse. Et il mesure les dégâts de l'affaire: «Pour un Etat britannique confronté à un roi vieillissant et malade, à un affaiblissement de la croissance économique et de l’influence mondiale depuis sa rupture volontaire avec l’Europe, à la montée de populismes extrémistes à droite et d’une gauche verte jugée démagogique, anti-croissance et favorable à Vladimir Poutine, l’affaire Mandelson révèle une crise de l’État et une décadence de la classe politique d’une ampleur inédite depuis des siècles.»

Sur les rives du Léman

Reste une question, qui vaut aussi sur les rives du Léman: pourquoi tant d'années de silence ? Nous sommes en 2026, sept ans après la disparition de Jeffrey Epstein. Donald Trump, à regret, a fini par céder à ceux qui réclamaient qu'il tienne sa promesse électorale de diffuser tous les documents judiciaires sur Epstein. Le président des Etats-Unis sait pourtant qu'il peut tout perdre, même si le Département de la Justice est aux mains d'une fidèle, l'Attorney General Pam Bondi, et que quantité de documents sont caviardés avant d'être mis en ligne. 

38'000 mentions du nom «Trump» dans les documents mis en ligne! Mais aussi celui de son épouse Melania qui, selon des rumeurs qu'elle conteste à chaque fois sur le plan judiciaire, lui aurait été présentée par… Jeffrey Epstein, avant que les deux hommes, voisins à Palm Beach, en Floride, ne rompent avec éclat en 2004.

Epstein fut, affirme Trump, «viré» de son golf de Mar-a-Lago, transformé aujourd'hui en Maison-Blanche bis. Une fâcherie que le milliardaire n'avait pas oubliée: il qualifie plusieurs fois Trump de «maniaque dangereux» dans ses courriels. Que va-t-on apprendre de plus dans les trois millions de documents pas encore publiés?

Appartement parisien perquisitionné

Et la France? Pourquoi la justice française n'a-t-elle rien révélé sur la perquisition opérée dans l'appartement d'Epstein à Paris après sa mort, alors qu'en juillet 2019 – soit un mois avant son décès – une association, «Innocence en danger», avait adressé un signalement au procureur? Conséquence, tout de même, de cette onde de choc médiatique engendrée par la mise en ligne des «Epstein Files»: la procureure de Paris, Laure Beccuau, vient d'annoncer l’ouverture de deux enquêtes-cadres: l'une sur des faits «à connotation sexuelle», l'autre sur d’éventuels volets «économiques et financiers».

Et quid du reste de l'Europe? Pourquoi Keir Starmer, qui occupait le poste de procureur général de la Couronne au Royaume-Uni, n'a-t-il pas pris de mesures contre Peter Mandelson, préférant le nommer ambassadeur? En Norvège, le scandale est aussi à son comble. L'épouse du prince héritier, la princesse Mette-Marit, était une confidente d'Epstein. Plus problématique sur le plan politique: l'un des prédécesseurs d'Alain Berset au poste de secrétaire général du Conseil de l'Europe, Thorbjørn Jagland, est impliqué. Il a, depuis, été interpellé par la police pour soupçons de «corruption aggravée» après la levée de son immunité diplomatique par l'institution basée à Strasbourg.

S'y ajoutent, pour l'heure, les noms d'un diplomate français, d'un haut fonctionnaire slovaque ayant été le haut représentant de l'Union européenne en Bosnie-Herzégovine, de personnalités françaises du cinéma… Tous connaissaient «Jeffrey» et son adresse e-mail: jeevacation@gmail.com. Tous ont fréquenté celles qui, hier, étaient les victimes de ce prédateur. Et tous ont fermé les yeux

Un article de «L'illustré» n°8

Cet article a été publié initialement dans le n°09 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 février 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°09 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 février 2026.

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