«Cette femme peut-elle encore devenir reine?» Depuis que les liens étroits entre la princesse héritière de Norvège, Mette-Marit, et le défunt prédateur sexuel Jeffrey Epstein ont été révélés, cette question ne se pose plus seulement dans les colonnes du journal norvégien «Aftenposten», mais dans tout le pays.
L’épouse du prince héritier Haakon appelait Epstein «chéri», dans des centaines de mails personnels, plaisantait avec lui sur des «aventures à Paris», parlait des «photos de nus accrochées sur le mur de la chambre» de son fils et des «êtres humains créés en laboratoire». Selon une ancienne assistante d'Epstein, la princesse Mette-Marit lui aurait même envoyé des photos d'elle. Epstein aurait utilisé ces clichés de la princesse pour désarmer la peur des filles et des jeunes femmes à son égard. Et si Mette-Marit reste très discrète sur toute cette histoire, la maison royale norvégienne n'en est pas moins en émoi.
Idem de l'autre côté de la frontière, chez la famille royale britannique, où les révélations récentes sur Epstein ont aussi semé le trouble. Le prédateur sexuel pourrait-il, même après sa mort, ébranler les derniers vestiges des maisons royales européennes?
Epstein aurait infiltré l'élite norvégienne
Dans le cas de la Norvège, cela ne paraît pas totalement improbable. En début de semaine, le Parlement norvégien a voté l’abolition de la monarchie à l’initiative du Parti de gauche (à 141 voix contre 26). C'est ce que fait traditionnellement le «Storting» au début de chaque législature. Cependant, jamais auparavant les Norvégiens n’avaient exprimé un tel rejet de la famille royale dans les sondages.
D'après un récent sondage, 61% des Norvégiens ont une opinion favorable de la famille royale (contre 72 % l'année dernière). L'éventualité que Mette-Marit accède prochainement au trône (son beau-père, le roi Harald, a 88 ans) suscite un malaise chez près de la moitié des personnes interrogées. Seul un tiers des Norvégiens accepteraient Mette-Marit comme reine.
La Norvège a été particulièrement touchée par les récentes révélations concernant Epstein: outre les résidents du palais, des personnalités civiles sont également visés par des enquêtes. Le parquet a ainsi ouvert une enquête pour corruption contre l’ancien Premier ministre Thorbjon Jagland. Par ailleurs, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Børge Brende, est sous le feu des projecteurs en raison de ses liens avec Epstein, alors qu’il présidait le Forum économique mondial (WEF) de Davos.
La monarchie est en crise au Royaume-Uni
Côté Royaume-Uni, de nouvelles photos compromettantes de l’ancien prince Andrew Mountbatten Windsor ont poussé le roi Charles III à transférer son frère cadet du Royal Lodge (30 chambres) à la résidence royale rurale de Marsh Farm (5 chambres). En attendant que cette nouvelle demeure soit prête, le prince déchu doit s’installer à Wood Farm, une propriété encore plus modeste, où le personnel refuse apparemment de le servir.
Mais la famille royale britannique pourrait bientôt devoir faire face à des problèmes bien plus sérieux. Dans le sillage de l’affaire Epstein, les républicains britanniques se mobilisent à nouveau. Ils militent depuis toujours pour l’abolition de la monarchie, et près de 40% des Britanniques de moins de 25 ans s'y déclarent désormais favorables. Même des experts royaux réputés, comme Stephen Bates du «Guardian», doutent que la famille royale soit encore capable de relever les défis de notre époque. «Le feuilleton royal, autrefois divertissant, a atteint un chapitre amer», écrit-il.
L'abolition de la monarchie serait théoriquement possible. Elle nécessiterait non seulement un référendum, mais aussi une majorité parlementaire. Le roi lui-même devrait ensuite confirmer la fin du royaume par sa signature. Plusieurs monarchies ont déjà suivi des procédures comparables, comme la Barbade en 2021 ou la Grèce en 1974.
Il reste sept royaumes en Europe
Pour le Royaume-Uni – institution royale depuis que le roi Æthelstan a unifié les différents petits royaumes de l’île en 927 – la disparition de la monarchie représenterait un bouleversement majeur. Il faudrait créer une nouvelle monnaie, adopter un nouvel hymne national et instaurer de nouveaux jours fériés. Les représentants nommés par le roi à la Chambre des Lords, la chambre haute du Parlement britannique, devraient être dissous, et les lois fondamentales réécrites, puisque la Grande-Bretagne ne possède pas de constitution formelle.
Le sort des nombreux châteaux et domaines, évalués à 22 milliards de francs suisses, reste incertain. Seront-ils transformés en hôtels et musées, comme les palais royaux du Rajasthan, en Inde? Seront-ils rachetés par de riches particuliers? L'ancien prince Andrew devra-t-il se reloger dans une demeure encore plus petite et isolée?
Il reste encore sept royaumes en Europe: outre la Norvège et le Royaume-Uni, en pleine crise, on compte également la Suède, le Danemark, la Belgique, les Pays-Bas et l’Espagne (à noter qu'il y a aussi les principautés de Monaco et du Liechtenstein, la principauté parlementaire d'Andorre, le grand-duché du Luxembourg et la monarchie élective théocratique du Vatican).
A la suite des révélations concernant Epstein, certaines de ces monarchies se retrouvent confrontées à un sérieux problème d’image. Aux Etats-Unis, une nouvelle manifestation nationale «No Kings» (bien qu'elle vise Trump) est prévue le 28 mars et pourrait devenir la plus grande mobilisation de masse de l’histoire du pays. Il est bien possible que l’Europe se laisse contaminer par ce sentiment de remise en question du pouvoir absolu venu d’outre‑Atlantique.