Le déluge de documents dévoilés ce 30 janvier par le ministère américain de la Justice dans l’affaire Epstein continue de secouer les élites internationales. Ces derniers jours, une révélation touche plus directement les cercles financiers genevois: les échanges privés entre la banquière genevoise Ariane de Rothschild, patronne du Groupe Edmond de Rothschild, et Jeffrey Epstein, condamné une première fois en 2008 pour prostitution de mineurs et décédé en prison en 2019.
«Banque grandement antisémite»
Parmi ces documents figure un courriel de la Baronne qui émet une critique frappante contre une autre banque genevoise: Pictet. Le 20 décembre 2018, Jeffrey Epstein écrit à Ariane de Rothschild: «Boris m’a demandé si je souhaitais ouvrir un compte chez Pictet. J’étais surpris, je pensais qu’ils n’acceptaient pas de clients américains.»
La réponse tombe, sèche. Pour le dissuader, Ariane de Rothschild affirme que Pictet est une «banque grandement antisémite». Jeffrey Epstein se dit alors stupéfait. La banquière enfonce le clou en évoquant un épisode survenu le même jour: «Un groupe de gilets jaunes a tenté de prendre d’assaut notre voilier cet après-midi en Bretagne. Ils disaient que nous 'contrôlions' Macron et l’Etat français… un discours tristement familier.»
La veille, Jeffrey Epstein avait contacté ce «Boris». Il s'agit selon toute vraisemblance de Boris Collardi, banquier suisse et ancien patron de Julius Baer, devenu associé chez Pictet de 2017 à 2021. Le New-Yorkais l’interrogeait sur la possibilité, pour la banque, d’accepter des clients américains.
La banque se défend
Questionné par Blick sur les liens unissant la Baronne et le criminel sexuel, un porte-parole du Groupe Edmond de Rothschild nous répond. «Mme de Rothschild connaissait M. Epstein et l'avait rencontré à plusieurs reprises entre 2013 et 2019, dans le cadre normal de ses fonctions au sein de la banque et des activités financières de M. Epstein. Des échanges plus personnels ont pu avoir lieu à titre privé, mais ils relèvent de la sphère personnelle et ne peuvent, à ce titre, donner lieu à aucun commentaire.»
Les relations entre la patronne du Groupe Edmond de Rothschild et le financier américain remontent au printemps 2013. «Ariane parle de vous tous les jours», écrivait Olivier Colom, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, à l'homme d'affaires américain. Dès cette époque, Jeffrey Epstein agit comme coach auprès de l'épouse de Benjamin de Rothschild, le fils du fondateur de la banque, décédé en 2021.
Ces échanges de 2018 intervenaient dans un contexte de concurrence accrue entre établissements, au moment où ces derniers avaient vécu les épisodes difficiles de la fin du secret bancaire international en 2009, puis des amendes américaines salées, infligées par la justice américaine pour la gestion de clientèle américaine non déclarée. Une amende américaine, justement, qu'Epstein aidera le Groupe Edmond de Rothschild à limiter à 45 millions de dollars en 2015, au lieu de 80 millions, selon le «Financial Times».
Epstein, quant à lui, a signé au même moment avec la banque genevoise un contrat de conseil stratégique d'une valeur de 25 millions, une information déjà révélée en octobre 2025. Aujourd'hui, on sait que ce montant lui a été versé sur le compte d'une société offshore, alors que l'intéressé résidait à New York.
Pas les premières critiques
Ce n’était pas la première fois qu’Ariane de Rothschild dénigrait Pictet auprès de Jeffrey Epstein. En juin 2017, alors que les relations entre banques suisses et autorités américaines sont particulièrement tendues, elle lui demande s’il pense que Pictet écopera d’une amende. La réponse d’Epstein est sans détour: «Oui, et même plus.» Au même moment, des rumeurs circulent sur le fait que la banque Edmond de Rothschild serait à vendre.
Déjà en 2016, la Baronne avait transmis au financier américain un courriel interne très critique à l’égard de Pictet. Le message évoquait un «bras de fer» judiciaire de longue date entre l'établissement genevois et un magnat saoudien, et accusait la banque genevoise de pratiques de blanchiment d’argent.
Une vengeance contre Nadine de Rothschild?
Pourquoi cette dent contre Pictet? On sait qu'en 2014, l'autre Baronne, Nadine de Rothschild, belle-mère d'Ariane et épouse du défunt fondateur Edmond de Rothschild, s'était fâchée avec son fils et sa belle-fille et avait transféré ses avoirs à la banque Pictet. Depuis, de nombreux articles de presse ont fait état des tensions élevées entre les deux Baronnes, notamment autour de l'héritage du fondateur. Depuis mi-2022, le gérant de Nadine de Rothschild a quitté la banque Pictet et gère ses avoirs à l'externe.
En 2013, la banque Edmond de Rothschild traversait aussi une période moins faste et devait repenser son modèle d'affaires. Face à une vague de départs en 2015 et alors qu'elle accède à la présidence du groupe, Ariane de Rothschild cherche des solutions et valorise davantage des expertises externes à la Suisse, comme celle de cadres français, mais aussi celle de l'Américain Epstein.
Une source informée de la place nous confie: «Certes, les propos d'Ariane de Rothschild sur Pictet étaient une idiotie, mais cela reste très anecdotique. Ce qui doit réellement questionner, c'est la confiance indue qu'a vouée la Baronne à Jeffrey Epstein, débordant du cadre professionnel pour lui faire des confidences, ce qui ne manque pas d'interpeller, au vu de la qualité du bonhomme.» De son côté, la banque Pictet ne souhaite pas commenter cette affaire.