Des pans entiers de murs écroulés. Des tonnes de béton armé pulvérisées. Un quartier de Téhéran presque volatilisé. Comment cela a-t-il été possible? Tous les diplomates suisses qui ont opéré en Iran connaissaient le complexe présidentiel où le guide suprême Ali Khamenei a été tué le 28 février, vers huit heures du matin, heure locale, lorsqu'un déluge de missiles de haute précision s'est abattu sur ces lieux hautement sécurisés.
Une exécution revendiquée par l'armée de l'air israélienne, qui a ouvert une transition sans précédent dans la république islamique décapitée, laquelle s'est achevée, dimanche 8 mars, par la nomination d'un nouveau guide dont l'identité a été révélée plus tard dans la soirée, avec l'officialisation de la désignation du second fils du guide défunt, Mojtaba Khamenei, 56 ans.
C'est dans cet édifice transformé en ruines par une trentaine de missiles de l'Etat hébreu que, parfois, les hauts responsables iraniens avec lesquels les envoyés de la Confédération négociaient ou échangeaient des messages à destination des Etats-Unis donnaient rendez-vous à leurs interlocuteurs. L'ambassade de Suisse dans la capitale iranienne, qui n'a jamais fermé, était souvent tenue informée à la dernière minute.
Le guide Ali Khamenei, mort sous les décombres à 86 ans, ne faisait bien sûr pas partie des contacts «réguliers» de la Suisse, contrairement, par exemple, à son conseiller le plus proche, l'ancien ministre Ali Larijani, aujourd'hui conseiller national pour la sécurité. Ce dernier avait ses habitudes dans le complexe détruit. Il n'était pas présent en cette matinée fatale du 28 février. Idem pour Mojtaba Khamenei, second fils du guide décédé, dont l'élection par le conseil des experts religieux, après une réunion dans la ville sainte de Qom, a tardé à être confirmée. «Tout reste possible. Les mollahs savent aussi manier le brouillard de la guerre» notait peu avant l'officialisation de cette désignation le chercheur Sébastien Regnault, auteur de «La modernité iranienne» (Ed L'Harmattan).
Politique du pire
L'héritier de la dynastie Khamenei, qui se retrouve désormais retrouve aux commandes de ce pays de 90 millions d'habitants presque grand comme trois fois la France, poursuivra-t-il la politique du pire en prônant la résistance à outrance et la poursuite du programme nucléaire iranien, alors que son pays est sous les bombes, écrasé par plus de trois mille frappes depuis le début du conflit? Prendra-t-il, comme son père, le risque de perdre la vie dans une frappe millimétrée?
Possible. «Il ne faut jamais oublier la dimension religieuse, théocratique de ce régime islamique iranien. Khamenei pensait être protégé par le Prophète. Il a dès lors accepté de participer à une rencontre qui pouvait être facilement repérée par les services israéliens», explique Azadeh Kian, une universitaire française d'origine iranienne.
A Berne, sous couvert d'anonymat, un ancien diplomate helvétique confirme. La Suisse s'est dite, dès le 28 février, «profondément alarmée» par l’escalade dangereuse dans la région. Elle a appelé au respect du droit international, à la protection des civils et au retour de la voie diplomatique.
Mais comment se comporter avec un régime théocratique comme la République islamique? «Réunir autant de cadres du régime au même endroit, alors que les services de renseignement israéliens et américains scrutaient depuis des semaines Téhéran à la loupe, c'était une forme de suicide», concède notre interlocuteur.
Mossad israélien
Selon les informations disponibles, le Mossad israélien aurait obtenu une photo de la dépouille du guide suprême, le corps très abîmé par la frappe. Un cliché piraté par des moyens électroniques sans précédent déployés au-dessus de l'Iran.
Un dissident syrien réfugié à Dubaï, familier des questions militaires, le prédisait devant nous avant le début des frappes: «Les Etats-Unis ont des avions de surveillance capables d'aspirer toutes les communications dans un rayon d'une dizaine de kilomètres. Tous les portables iraniens de la zone ont été 'siphonnés' après l'attaque, c'est certain.»
Le dirigeant iranien, tué d'emblée dès le déclenchement de l'opération « Epic Fury » (Fureur épique) par Donald Trump et Benjamin Netanyahu, était-il «la personne la plus diabolique de l'histoire», comme l'a décrit le président des Etats-Unis dans un communiqué retentissant destiné à convaincre son opinion publique du bien-fondé de cette guerre aérienne?
Retour, pour mieux le comprendre, dans la capitale fédérale. Dans les couloirs du Département des Affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey se souvient avoir reçu, dès son arrivée aux affaires en décembre 2002, les premiers rapports de l'ambassade suisse à Téhéran dans son bureau de cheffe du département des Affaires étrangères.
Héritier de Khomeiny
Très vite, dans les télégrammes diplomatiques helvétiques, le profil d'Ali Khamenei se dégage. L'homme est silencieux. Il a vu son pouvoir grandir dans l'ombre du fondateur de la république islamique, l'ayatollah Khomeiny. Il se sait critiqué pour ses origines azéries. Son père, originaire de cette communauté, est né à Najaf, en Irak, l'une des villes saintes de l'islam chiite. «Avec les Iraniens, je n'ai jamais eu affaire à des parcours simple, nous expliquait début 2026 l'ex-conseillère fédérale. Il faut toujours démêler l'écheveau des familles, des liens personnels, de la carrière religieuse.»
Khamenei régnait sur une République islamique opaque. Son fils, s'il hérite de son titre, se retrouvera dans le cas très particulier d'installer une dynastie religieuse. Ou bien est-ce un paravent? Le guide suprême serait-il, en réalité, un autre ayatollah que Mojtaba Khamenei? «Parfois, on ne comprenait pas pourquoi tel interlocuteur iranien disait cela, ou faisait cela. Il fallait décrypter, et cela prenait du temps», a souvent dit, avec justesse, Micheline Calmy-Rey.
Aux côtés des Khamenei père et fils, le dirigeant iranien le plus connu des autorités suisses est sans doute Ali Larijani, né en 1957 lui aussi à Najaf, en Irak. C'est avec lui et ses conseillers que les diplomates helvétiques ont le plus souvent échangé des messages «américains», en vertu du mandat de représentation en Iran des intérêts des Etats-Unis, à partir de 1980.
Tout, sur ce sujet, est sous le sceau du secret. «C'est la règle de ce rôle de bons offices : n'être que le messager. Convoyer les paroles et les promesses des deux parties sans jamais se prononcer ou intervenir », note un actuel ambassadeur dans un pays européen. Ce faisant, la Suisse dispose d'entrées qu'aucun autre pays occidental n'a sans doute eues auprès de la République islamique. Dans les mains helvétiques passent des messages dans le cadre de libérations d'otages, d'attentats et d'arrangements financiers secrets.
Sanctions économiques
L'Iran est sous sanctions économiques depuis des décennies. Son programme nucléaire a donné lieu à quantité de négociations à Lausanne et à Genève. C'est dans le canton de Vaud qu'a été conclu, le 2 avril 2015, le fameux accord JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action) sur le nucléaire iranien, que Donald Trump dénoncera trois ans plus tard, dès son arrivée à la Maison-Blanche pour son premier mandat. Preuve de l'importance de la Suisse comme lieu de négociations, et donc d'échanges avec l'Iran des ayatollahs, une série télévisée récente raconte même les dessous de ce «deal».
Or l'image de l'Iran donnée par ceux qui ont côtoyé ces pourparlers n'est pas du tout celle du régime belliqueux d'aujourd'hui, prêt à vendre sa peau le plus chèrement possible. «Il y a toujours eu deux Iran depuis la révolution islamique de 1979 et l'exil du Shah», résume l'universitaire genevois Hasni Abidi. Il y a l'Iran de la bureaucratie théocratique, celle des hauts fonctionnaires et des politiques surveillés par les mollahs, mais engagés dans les interactions avec le monde extérieur. Puis il y a les religieux, dont les règles échappent à tous ceux qui ne sont pas familiers du clergé chiite, de ses coutumes, de ses clans.»
Khamenei contre Sistani
Ali Khamenei avait, par exemple, un adversaire religieux personnel en Irak. Cet adversaire, qui a toujours gardé ses distances avec la république islamique d'Iran, est l'ayatollah irakien Ali Sistani, 95 ans. Dans sa résidence de Najaf, où il s'est toujours tenu avec soin à l'écart de la politique, même au plus fort de la guerre américaine, celui-ci voyait d'un très mauvais œil les dérives politico-financières et mafieuses des ayatollahs iraniens. Il savait, sur la foi de rapports confidentiels bien plus fiables que ceux des services de renseignement occidentaux, le degré de corruption des Gardiens de la révolution, la colonne vertébrale du régime de Téhéran.
Il connaissait l'étendue de leur nébuleuse criminelle, via leurs alliés chiites au Liban (Hezbollah), au Yémen (Houthis) ou en Irak (via les milices chiites). Sistani, l'Irakien, reprochait aux religieux iraniens d'avoir, justement, oublié le dogme pour le pouvoir. Les rumeurs sur la fortune colossale de plusieurs milliards de dollars amassés par la famille du guide Khamenei alimentaient les conversations dans son sanctuaire de Najaf. L'Iran chiite trahissait ses engagements moraux qui justifièrent l'éviction du Shah et nourrirent un temps, en 1979-1980, les espoirs des Occidentaux désireux d'y voir émerger un islam pragmatique, organisé, modéré face à l'Arabie saoudite sunnite.
La grande peur de Dubaï
La Suisse connaissait ce régime iranien par un autre biais: celui de Dubaï. Dans cet émirat devenu la plaque tournante financière du Golfe persique – et aujourd'hui sous les frappes des missiles et des drones iraniens – les banques helvétiques ont vu, depuis des décennies, transiter les fonds iraniens. Officiellement pour contourner l'embargo. Officieusement? « e peux vous dire que chaque dirigeant iranien avait peur pour lui-même, confie Micheline Calmy-Rey. J'ai connu Ali Larijani comme négociateur, me serrant la main et buvant même discrètement un verre de vin. Puis il a pris ses distances. Il en allait de sa sécurité personnelle »
La peur a aussi installé au sommet la terreur. Car ce régime, confronté aux frappes israéliennes et américaines, était terroriste. Il terrorisait sa propre population, que ses services de sécurité n'ont pas hésité à massacrer en janvier pour faire taire les protestations sociales (on parle de 30'000 à 40'000 morts). Il finançait et justifiait le terrorisme à l'étranger, y compris en Europe.
La terreur était sa raison d'être, avec le nucléaire aussi: «On verra, après coup, si la menace était réelle, alors que la guerre de 'douze jours' de juin 2025 menée par Israël et les Etats-Unis était supposée l'avoir éradiquée», note l'expert français David Rigoulet-Roze, fréquemment interviewé par les médias. «Mais il est incontestable que l'Iran voulait enrichir de l'uranium pour semer la peur et, peut-être, demain, acquérir l'arme atomique.»
Les secrets de Khamenei
Le guide suprême Ali Khamenei a emporté avec lui ses secrets. Les plus terribles. Les plus choquants. Son fils Mojtaba détient-il les dernières volontés de son défunt père? Celui-ci, dit-on, avait ordonné aux Gardiens de la révolution de poursuivre la lutte de façon décentralisée s'il venait à disparaître. Une résistance éclatée, donc difficile à mater. Ce qui pourrait expliquer les frappes de missiles ou de drones iraniens pas toujours coordonnées depuis le début du conflit.
Dans l'ombre des Khamenei, l'ex-conseiller du guide suprême défunt, Ali Larijani, bien connu des Suisses, est, dit-on, à la manœuvre. A Téhéran, la diplomatie devra de toute façon, à un moment ou à un autre, reprendre ses droits. Et les archives s'ouvriront peut-être, comme celles concernant la disparition, en mai 2021, de Sylvie Brunner, la numéro 2 de la représentation suisse, une diplomate retrouvée morte au pied de son immeuble. Un suicide, selon les autorités iraniennes et suisses. L'intéressée se serait jetée du 17ᵉ étage de l’immeuble. L'Iran des Khamenei et la Suisse : toute une histoire d'ombres et de « deals » à réécrire?