En bref
- À Nashville, des artistes de la country music, traditionnellement associés aux valeurs conservatrices, critiquent Donald Trump pour corruption, abus de pouvoir et dérive autoritaire.
- Certains artistes, dans la lignée de Dolly Parton décédée en aout, dénoncent l'influence de l'argent en politique ou l'instrumentalisation du patriotisme. Selon une enquête de Rolling Stone publiée le 30 décembre 2025, une partie de l'industrie country s'est toutefois rapprochée du mouvement MAGA
Il aurait tant aimé qu'elle lui apporte son soutien. Entre Donald J. Trump et Dolly Parton, la reine de la musique country américaine décédée le 25 août dernier à Nashville, la romance politique n'a pourtant jamais eu lieu. Sheila, propriétaire d'un salon de coiffure proche du campus de l'université Vanderbilt, nous accueille avec un tract de la candidate Marsha Blackburn, la sénatrice républicaine sortante.
L'intéressée est photographiée aux côtés du président des Etats-Unis, coiffé de sa fameuse casquette rouge MAGA (Make America Great Again). «Même ici, au cœur de la 'Bible Belt', nous n'en pouvons plus de Trump», explique la coiffeuse, tellement fière de nous indiquer qu'au cœur du parc voisin, une réplique grandeur nature de l'Acropole d'Athènes fait la fierté du Tennessee. «Dolly avait bien compris le personnage: la seule chose qui l'intéresse, c'est l'argent. Il n'en a rien à faire de nous.»
La légende Dolly
Dolly. Impossible, à Nashville, d'échapper aux souvenirs de la légende disparue d'un cancer, à 80 ans, dans un hôpital local. Dolly Parton est partout. Sa couleur rose fétiche se retrouve dans toutes les vitrines. Son étoile, sur le parvis du «Country Hall of Fame», le temple de la musique country aux Etats-Unis, est toujours entourée de fleurs pour lui rendre hommage. Dolly Parton, partie de rien, n'avait jamais oublié le peuple américain. Son programme «Dolly Parton's Imagination Library» (La bibliothèque de l'imagination de Dolly Parton) a permis à des milliers d'écoles primaires du pays de recevoir des livres pour enfants.
La chanteuse philanthrope avait investi des dizaines de millions de dollars, gagnés grâce aux succès de ses chansons cultes comme «Jolene» ou «Life of Many Colors», pour lutter contre l'illettrisme. Loin, bien loin de ce que Donald Trump et sa famille préfèrent: les cryptomonnaies ou les «goodies» à l'effigie de ce chef de l'Etat si fier de construire une nouvelle salle de bal adjacente à la Maison Blanche, moquée par Barack Obama.
Eloge de l'honnêteté
Quel rapport entre la country music, Dolly Parton et la campagne pour les élections de mi-mandat du 3 novembre? A priori, aucune surprise ne viendra des urnes dans le Tennessee, remporté par Donald Trump avec 64% des voix en novembre 2024. Sauf que dans les refrains populaires entonnés dans les bars, dans les couloirs du «Hall of Fame» ou sur la scène du «Grand Ole Opry», la salle de concert réservée aux stars à une vingtaine de kilomètres de la ville, la probité est une vertu.
Les chansons de «cow-boys» louent l'honnêteté, le travail dur, le courage et la justice. Un hit récent de la country, «Rich Men North of Richmond», d'Oliver Anthony, ne dénonce-t-il pas les grandes fortunes de l'élite américaine? Sarah Smarsh a consacré plusieurs livres à Dolly Parton. Lors d'une récente conférence à Nashville, son jugement sur le trumpisme a été impitoyable: «Etre favorable à l'agenda MAGA de réindustrialisation des Etats-Unis n'oblige pas à être aveugle. La corruption et les conflits d'intérêts sont contraires aux valeurs que défendait Dolly dans ses chansons.»
Impopularité et corruption
Le «New York Times», grand quotidien opposé à Donald Trump, s'est saisi de ce sujet dans son édition du 1er novembre. Son éditorial commence ainsi: «D'ordinaire, les électeurs se soucient peu de la corruption. Mais aujourd'hui, le sujet retient leur attention. Pendant des années, les Américains ont balayé d'un revers de main les accusations de corruption, convaincus que tous les responsables politiques étaient corrompus. Mais l'impopularité du président Trump et l'accroissement de sa fortune contribuent désormais à faire de la corruption un enjeu qui trouve un écho croissant auprès de l'opinion publique.»
Vrai, vu de Nashville? J'avais posé la question à Chris, le propriétaire de «Legends Corner», l'un des «honky-tonks» (bars à concerts) les plus connus de la ville. Sa réponse? «Ici, le son de la guitare nous fait bien plus vibrer que les cours de la Bourse ou des cryptomonnaies. En fait, Trump demeure populaire dans le Tennessee pour des raisons discutables. Beaucoup le voient comme le défenseur de l'Amérique chrétienne et blanche. C'est le vieux Sud qui remonte à la surface. Franchement, je n'en suis pas très fier.»
Ne pas parler de lui
Dolly Parton esquivait le sujet Donald Trump. «Franchement, je ne veux pas parler de lui», avait-elle répondu au journal britannique «The Guardian» en 2019. «I don't do politics. I have too many fans on both sides of the fence» («Je ne fais pas de politique. J'ai trop de fans dans les deux camps»), aimait-elle répéter. Dommage pour le locataire de la Maison Blanche, vu le nombre de fans de celle que tout le pays a pleurée à la fin août. Mais pas étonnant: au royaume de la country music, diviser n'est pas permis. «Trump parle le langage du public de la country, c'est incontestable», juge Don Cusic, un historien de ce courant musical basé à Nashville. Traduisez: Donald Trump parle avec des mots simples et il aborde des thématiques chères au public qui adore ce genre musical. En revanche, tout dans son mode de vie est contraire aux valeurs que l'on retrouve dans les chansons cultes du genre: «Il y a un malaise dans le monde de la country autour de Trump. Les artistes préfèrent éviter le sujet. Et j'ai récemment constaté, chez les jeunes chanteurs et chanteuses, de plus en plus d'anti-Trump», note Chris, de «Legends Corner».
L'Ohio, Etat clé
Nashville n'est pas une métropole entièrement dédiée à la country music. Celle-ci occupe quelques rues, en contrebas du centre-ville, à proximité de la Cumberland River. Le flot des touristes épris des refrains de Johnny Cash, Willie Nelson, Hank Williams, Patsy Cline ou Dolly Parton est en revanche incessant. Mary vient de l'Ohio, un Etat clé lors de ces élections de mi-mandat, où le candidat au poste de gouverneur n'est autre que Vivek Ramaswamy, l'ancien colistier d'Elon Musk à la tête du DOGE, le département constitué au début du second mandat de Trump pour couper à la tronçonneuse dans les dépenses fédérales.
«L'argent investi dans la campagne est indécent. Dans mon Etat, l'Ohio, près de 450 millions de dollars ont été dépensés par les deux candidats au poste de sénateur, et 120 millions pour ceux qui briguent le poste de gouverneur. Un demi-milliard! C'est dingue.» Dans son enquête sur la corruption tout juste publiée, le «New York Times» cite une habitante du Tennessee, Karen Jarrett : «Comment peut-on toujours faire confiance à ce qui se passe derrière des portes closes?», interroge-t-elle. «Aujourd'hui, les gens ont les yeux grands ouverts. On sait où va l'argent. Qui en profite...»
Tsunami de cryptomonnaies
Dans sa chanson «The Dollar», le chanteur country Jamey Johnson fait parler un gamin. «Maman, combien de temps je peux acheter avec ça? Est-ce que ça suffit pour qu'on aille à la pêche ou pour jouer au football dans la rue? Et s'il me manque un peu d'argent, combien faut-il encore à papa pour passer un peu de temps avec moi?» En 2026, face au tsunami de billets verts et de cryptomonnaies qui inonde la campagne, Chris, le bistrotier musical, a décidé de repasser le refrain en boucle. Autour des tables, des grappes de clients discutent au «Legends Corner».
Les femmes sont presque toutes en tenue traditionnelle: chapeau de cow-boy aux larges bords, short en jean et santiags. L'une d'entre elles a posé à ses pieds un sac rempli de souvenirs de Dolly Parton, dont plusieurs mugs pour ses amies. Mary, c'est son prénom, est secrétaire dans un cabinet médical de Chicago. Elle reconnaît qu'elle aime Barack Obama et qu'elle a «adoré» la façon dont l'ancien président a moqué, ces derniers jours, le goût prononcé de Trump pour les dorures et pour l'or. Pas sûr, toutefois, qu'il soit entendu: «Nous vivons dans le pays du roi-dollar. C'est ainsi. On devrait peut-être se dire : nous avons fabriqué Trump. Il est le produit de nos rêves et de nos cauchemars.»
Lire nos épisodes précédents
Cette Amérique qui veut sortir de l'ouragan MAGA (1/4)
A Los Angeles, la révolte anti IA et anti Trump (2/4)
Dans le Montana, Trump est toujours leur héros (3/4)
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