C’est le profil type de l'ami toxique: celui avec qui on s'affiche volontiers pour faire la fête, mais qui s'évapore dès que les ennuis commencent. Vladimir Poutine pensait avoir trouvé un allié indéfectible en Xi Jinping. Manque de chance, le président chinois est avant tout un homme d’affaires pragmatique.
Lors de leur quarantième rencontre au sommet en milieu de semaine à Pékin, les deux autocrates ont certes paraphé 41 accords portant sur l'agriculture, le nucléaire ou l'éducation. Mais sur le seul dossier qui importait vraiment à Poutine, le méga-gazoduc «Power of Siberia 2», Xi Jinping a dit non.
Pour le chef du Kremlin, ce projet censé permettre d'acheminer chaque année 50 milliards de mètres cubes de gaz russes vers la Chine en passant par la Mongolie n'a rien d'un caprice. Au début de cette cinquième année de guerre, c'est la dernière bouée de sauvetage d'une économie russe en plein naufrage. La croissance du pays a brutalement décroché, dégringolant de 4,9% en 2024 à – 1,8% au printemps 2026. Une réalité dramatique que même la propagande du Kremlin ne parvient plus à masquer.
Xi préfère s'approvisionner auprès de Trump
La stratégie de Moscou consistant à remplacer les clients occidentaux par le marché asiatique est un échec. D'autant que l'infrastructure pétrolière russe est à genoux: les frappes de drones ukrainiens ont lourdement endommagé 24 des 33 grandes raffineries du pays. Sans pétrodollars, impossible de financer une guerre qui coûte une fortune.
Pourquoi la Chine refuse-t-elle de signer l'accord? Selon Elina Ribakova, experte à la Kyiv School of Economics, les négociations ont buté sur les prix. Pékin achète déjà le gaz du premier pipeline, «Power of Siberia» mis en service en 2019, à un tarif tellement bradé que la Russie ne fait presque aucun bénéfice. Poutine espérait que Xi mettrait la main au portefeuille, mais la Chine n'a aucune raison de faire de l'humanitaire.
Ces dernières années, la Chine a massivement diversifié son portefeuille énergétique: de l'énergie éolienne provenant de son propre arrière-pays, du pétrole iranien (qui, grâce à un accord spécial avec les mollahs, continue même aujourd'hui de transiter par le détroit d'Ormuz), des investissements massifs dans de nouvelles centrales nucléaires et – suite à la visite d'Etat de Donald Trump mi-mai – à nouveau du gaz naturel liquéfié américain. Les quatre premiers navires américains font déjà route vers les ports chinois. Mais le gaz russe? Il n'intéresse Xi Jinping que s'il ne coûte presque rien.
La dépendance des Russes vis-à-vis de la Chine s’est fortement accrue depuis le début de la guerre en Ukraine. Moscou paie ainsi sa dépendance totale envers son voisin: selon Kiev, neuf composants étrangers sur dix utilisés dans les drones de combat russes proviennent... de Chine.
Si Xi était réellement intéressé par la «paix universelle» – comme il le laisse entendre dans ses messages fleuris adressés à Poutine –, il pourrait au moins l'imposer en Ukraine en mettant son «ami» dans une situation économique difficile. En rejetant pour l'instant le nouveau projet de gazoduc, Xi rend déjà un grand service à Kiev, même si tout cela n'est guère intentionnel et n'est probablement qu'un effet secondaire de la pression chinoise sur les prix de l'énergie.
La Russie perd ses deux principaux atouts
Le gazoduc bloqué est actuellement loin d'être le seul problème de Poutine. Selon les données de Kiev, l'armée russe paie un tribut record cette année avec 86'000 soldats tués et 59'000 grièvement blessés.
Portés par une industrie militaire locale en pleine ébullition, les ingénieurs ukrainiens multiplient les innovations tactiques, à l'image de leurs nouvelles bombes planantes ou de ces ballons porteurs capables de larguer des essaims de drones à huit kilomètres d’altitude. Grâce à ces technologies, la Russie a perdu ses deux grands avantages historiques: sa supériorité numérique et l'immensité de son territoire, estime Michael Carpenter, ancien ambassadeur américain à l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).
Pour la première fois depuis le début du conflit, l'Ukraine mène désormais plus d'attaques sur le sol russe que l'inverse et regagne du terrain. A Moscou, la population vit dans la peur des alertes permanentes. S'inspirant du célèbre slogan de New York, le chef des unités de drones ukrainiens a promis que Moscou deviendrait «la ville qui ne dort jamais». En lui coupant les vivres, Xi Jinping a indirectement veillé à ce que Poutine, lui non plus, ne trouve plus le sommeil.