A Zurich-Witikon, les locataires sont sous le choc: deux ensembles résidentiels vont être démolis pour faire place à de nouveaux immeubles. Au moins 200 personnes vont perdre leur logement. Roswitha*, une locataire âgée de plus de 70 ans, est abasourdie: «A mon âge, je n’ai presque plus aucune chance de retrouver un appartement.»
Ces résiliations massives concernent des immeubles situés à la Buchholzstrasse et à la Carl-Spitteler-Strasse. Les appartements ont beau avoir vieilli, leurs loyers restent relativement abordables. Les habitants se connaissent tous. Nombre d'entre eux vivent ici depuis plusieurs décennies. Witikon a comme un air de village au cœur de la ville. L'atmosphère change radicalement lorsque l'on quitte l’agitation du centre pour rejoindre ce quartier.
Propriété d'UBS
A la Carl-Spitteler-Strasse, ce sont pas moins de 59 appartements, une entreprise de peinture et une crèche qui sont concernés par la nouvelle. Les rires d’enfants qui résonnent aujourd’hui dans le petit jardin situé entre deux immeubles devraient bientôt s'estomper.
La résiliation formelle n’a pas encore été notifiée. Mais dans une lettre datée du 16 janvier, que Blick a pu consulter, la régie informe déjà les locataires que «les bâtiments ont atteint la fin de leur cycle de vie». La propriétaire, un fonds immobilier appartenant à UBS, a décidé de remplacer ces immeubles par un nouveau projet. Les habitants devront vraisemblablement quitter les lieux d’ici à la fin de l’été 2027.
«Les bâtiments datent des années 1950», précise un porte-parole d'UBS. D’importants investissements seraient nécessaires pour les moderniser, notamment en matière d’efficacité énergétique, de sécurité sismique et d’accessibilité. Un nouveau projet permettrait en outre de faire passer le nombre de logements de 59 à environ 130.
«Pour le profit, tout va être rasé»
La situation devrait évoluer encore plus rapidement à la Buchholzstrasse. Les habitants devront vraisemblablement quitter leur appartement d’ici à la fin du mois de mars 2027. Parmi eux, Roswitha. Cette retraitée, installée dans le complexe depuis six ans, préfère rester anonyme. Ce n’est pas la première fois qu’elle subit une résiliation collective. «J'ai aussi dû quitter mon précédent appartement, où j'avais vécu vingt ans, à cause d’une résiliation générale», raconte-t-elle.
«Pour le profit, tout va être rasé», déplore Roswitha, qui entretient sa forme avec le jardinage et le yoga. Elle dit comprendre le fait que le quartier doive être rénové. Pour autant, elle s’interroge: pourquoi ne pas procéder par étapes? La retraitée souhaiterait qu’une solution transitoire ou un logement de remplacement soit proposé aux habitants concernés. Plusieurs locataires ont contesté la résiliation, avec le soutien d'une association de locataires locale, la Mieterinnen - und Mieterverband Zürich.
Loin d'être un cas isolé
Derrière la rénovation prévue à la Buchholzstrasse se trouve la Fundamenta Group Investment Foundation. Cette société, basée à Zoug, a déjà été impliquée dans d’autres résiliations collectives. Une porte-parole souligne que «les congés ont été annoncés avec un délai exceptionnellement long, allant de novembre 2025 à fin mars 2027». Les locataires devraient en outre être accompagnés dans leur recherche d’un nouveau logement, assure-t-elle.
Selon le Fundamenta Group Investment Foundation, les bâtiments, qui datent de 1967, ne répondent plus aux exigences actuelles en matière de sécurité et d’efficacité énergétique. Une rénovation complète en présence des locataires ne serait ni techniquement possible ni raisonnablement envisageable.
Les résiliations massives à Witikon ne constituent pas un cas isolé. Dans la seule ville de Zurich, plus de 8600 locataires de longue durée ont été contraints de quitter leur logement entre 2015 et 2020. Plus récemment, dans le 5e arrondissement de la ville, 50 personnes ont fait les gros titres après avoir été priées de partir. Selon une enquête de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), dans ce type de situation, seuls 6% des locataires peuvent se permettre de revenir vivre dans les nouveaux appartements après rénovation ou reconstruction.
Un quartier frappé de plein fouet
Le quartier de Witikon est particulièrement touché par cette évolution. Peu de secteurs de Zurich connaissent une telle vague de démolitions et de densification. Cette situation s’explique aussi par l’histoire du quartier: nombre d’immeubles ont été construits à partir des années 1950 et nécessitent aujourd’hui d’importants travaux de rénovation.
Le sujet préoccupe également l’association de quartier de Witikon. Son président, Philipp Jung, lui-même architecte, explique: «D’après mon expérience, la décision de reconstruire ou non est généralement examinée par les propriétaires bien plus en profondeur que ce qu'on pourrait croire vu de l’extérieur.»
Pour autant, une démolition n’est pas toujours inévitable. Selon lui, tout dépend de la rapidité et de l’ampleur des projets: «Si 100 baux d'appartements sont résiliés en même temps, le quartier ne peut tout simplement pas l’absorber.» Il estime essentiel que les rénovations soient menées de manière «socialement responsable», avec des délais de résiliation aussi longs que possible et en procédant par étape lorsque des grands projets de transformation doivent être entrepris.
«C'est toujours tragique»
«Lorsque des personnes profondément enracinées dans le quartier doivent partir pour des raisons économiques, c’est toujours tragique», poursuit Philipp Jung. Il tente toutefois de voir un aspect positif à cette évolution: «Ces dernières années, Witikon s’est rajeuni. Le quartier est devenu nettement plus vivant et plus diversifié.»
La retraitée Roswitha tente elle aussi de rester optimiste: «Par expérience, je sais qu’il y a toujours une solution.» Elle explique avoir travaillé toute sa vie, souvent douze heures par jour, pour mettre un peu d’argent de côté. Une réserve qui l’aide aujourd’hui. Mais l'idée de devoir chercher un nouvel appartement n'en reste pas moins frustrante.
* Nom modifié