Beat Jans, commençons par parler de l'attaque au couteau de Winterthour: l'auteur était connu des services police depuis des années et avait été libéré de l'hôpital psychiatrique la veille de son passage à l'acte acte. Pourquoi le système a-t-il échoué?
Je voudrais tout d'abord exprimer ma sympathie aux victimes. Je leur souhaite beaucoup de force et un bon rétablissement. La sécurité publique est en principe du ressort des Cantons. Les autorités responsables doivent maintenant déterminer pourquoi l'auteur présumé a pu passer entre les mailles du filet malgré les indices à disposition. Certains Cantons ont même des commissions spéciales pour prévenir ce genre de cas. Cela étant, lorsqu'il s'agit de personnes souffrant de troubles psychiatriques, l'action préventive s'avère parfois difficile.
Le Conseiller d'Etat zurichois en charge de la sécurité Mario Fehr demande que le passeport suisse soit retiré à cet homme. Le Secrétariat d'Etat aux migrations (SEM) dépend de votre département. Quand entamerez-vous xwrrw procédure?
La déchéance de la nationalité est possible dès lors qu'il s'agit effectivement d'un attentat terroriste. Seul un tribunal peut le déterminer. Si jugement définitif il y a, le SEM examinera alors le retrait. Il a par ailleurs déjà entamé dix procédures de ce type.
L'UDC instrumentalise l'attaque pour faire la promotion de son «initiative pour la durabilité». La politique migratoire et sécuritaire de la Confédération est-elle un échec?
L'initiative ne rend pas la Suisse plus sûre, mais moins sûre! Si la police perd l'accès aux bases de données européennes sur la sécurité, elle s'en retrouvera pratiquement aveugle et la Suisse deviendra attractive pour les criminels. Aujourd'hui, il y a un échange intensif d'informations par-delà les frontières – c'est essentiel pour notre sécurité Nous créons également de la sécurité en respectant les droits fondamentaux des citoyens. Aujourd'hui, la Suisse fait partie des pays les plus sûrs et les plus pacifiques du monde.
Vous avez annoncé vouloir expulser systématiquement les requérants d'asile criminels. A quand la première expulsion d'un criminel syrien?
Nous faisons tout pour appliquer correctement le droit d'asile. Les évolutions dans de nombreux domaines sont positives, les chiffres baissent, la criminalité aussi. Le renvoi demandeurs d'asile criminels s'inscrit dans cette logique. Nous sommes actuellement en contact avec les autorités syriennes à ce sujet.
Avant même l'attaque de Winterthour, la campagne de votation était déjà houleuse. Vous aimez provoquer?
Non. Mon objectif est de trouver des solutions. Ce qui m'intéresse en politique, c'est l'efficacité. Je souhaite que la Suisse avance.
Pourquoi affirmer alors que votre collègue de l'UDC, Guy Parmelin, rejette l'initiative limitant la population à 10 millions d'habitants?
Le Conseiller fédéral Guy Parmelin rejette effectivement cette initiative. Il l'a critiquée en décembre dernier, dans les colonnes de la «SonntagsZeitung», la jugeant trop rigide.
En tant que membre du Conseil fédéral, Parmelin se doit de respecter la collégialité...
En tant que ministre de l'économie, il connaît aussi l'importance de la voie bilatérale et de la main-d'œuvre étrangère pour l'économie. Or, cette initiative s'attaque de front aux accords bilatéraux.
Alors pourquoi Guy Parmelin vous a-t-il réprimandé au Conseil fédéral?
La durée de vie de telles fake news a quelque-chose de fascinant.
L'UDC vous accuse de violer les directives de la Chancellerie fédérale par votre engagement actif dans cette campagne. Vous avez notamment tenu une conférence de presse aux côtés de représentants d'associations et du monde économique. Une demande d'enquête a même été déposée contre vous auprès de la Commission de gestion (CdG).
Si une telle décision avait été prise par la commission, elle m'en aurait informé. Les conférences de presse menées en présence d'invités s'inscrivent dans une longue tradition. J'ai plutôt l'impression que c'est le message lui-même qui dérange les initiants. Les salariés, les employeurs et les Cantons sont fermement opposés à ce texte. Faute d'arguments, on s'en prend donc au messager.
L'UDC vous cible de manière frontale. Comment le vivez-vous?
Je fais de la politique pour la population. les habitants de ce pays seront les premiers à subir les conséquences de ce texte. Il me tient donc à cœur qu'ils en mesurent l'impact réel. Cette initiative ne résout aucun problème, elle ne fait qu'en créer de nouveaux.
Que reprochez-vous à l'UDC?
J'ai fait des propositions substantielles à l'UDC. Avec la clause de sauvegarde que nous avons négociée, nous disposons d'un outil efficace pour freiner l'immigration. Avec notre stratégie sur l'asile, nous avons un levier solide pour régler les problèmes sectoriels et faire baisser le nombre de demande. J'aimerais que l'UDC cesse de tout rejeter en bloc. Leur initiative aggrave la situation: elle transformerait la Suisse en un îlot de l'asile.
Vous sentez-vous harcelé par l'UDC?
J'ai tendu la main à l'UDC en intégrant des préoccupations majeures, alors ravaillons ensemble à des solutions pour le pays! La Suisse progresse lorsqu'elle sait faire des compromis. Les solutions radicales et extrêmes n'ont jamais fait avancer notre pays. L'initiative «Pas de Suisse à 10 millions» est radicale. Elle veut inscrire un plafond démographique dans la Constitution. Aucune démocratie au monde ne s'est jamais lancée dans une expérience aussi extrême.
Le président d'Economiesuisse, Christoph Mäder, reproche au Centre et au PLR leur frilosité dans cette campagne. Qu'en pensez-vous?
Je me réjouis que la conseillère d'Etat du Centre, Karin Kayser-Frutschi, en sa qualité de présidente de la Conférence des directeurs des départements cantonaux de justice et police, mette en garde contre les effets néfastes de ce texte sur notre sécurité. S'il était accepté, la Suisse deviendrait un terrain de jeu attractif pour la criminalité.
Sur le réseau social X, le conseiller national du Centre Gerhard Pfister a écrit: «Avec une conseillère fédérale du calibre de Karin Keller-Sutter, la campagne de votation pour le non aurait tout de même été un peu plus facile.» Qu'est-ce que Karin Keller-Sutter fait mieux que vous?
Beaucoup de choses (rires)! Mais sur cette initiative, c'est moi qui pilote le dossier. Et pour reprendre une formule de Guy Parmelin: au Conseil fédéral, on gagne et on perd en équipe.
Dans les rangs de l'UDC, on murmure que vous tentez de torpiller un accord douanier contraignant avec les Etats-Unis.
Je ne commente pas les rumeurs. Le président de la Confédération mène les négociations; je ne peux ni ne veux rien bloquer. Bien au contraire. Les barrières douanières sont préjudiciables à notre pays. Nous avons besoin d'une solution susceptible de réunir une majorité, et je compte bien y contribuer.
Parlons concrètement. Votre épouse Tracy est d'origine américaine. Auriez-vous pu l'épouser si un plafond démographique avait été en vigueur à l'époque?
Je l'aurais épousée de toute façon. Ne pas le faire aurait été la plus grande erreur de ma vie. Mais Tracy aurait-elle pu s'installer en Suisse? Je l'ignore. A l'époque, le ministre en charge de l'immigration s'appelait Christoph Blocher.
Le fils d'Albert Rösti vit aux Etats-Unis. Son épouse américaine pourra-t-elle s'installer en Suisse si la limite des dix millions est atteinte?
Le simple fait que vous posiez cette question démontre à quel point cette initiative est déconnectée de la réalité. Ce plafond démographique est d'une rigidité absolue. Le texte laisse d'innombrables questions en suspens et plonge nos entreprises, mais aussi l'ensemble des Suissesses et des Suisses, dans une profonde incertitude. La Suisse a toujours été un pays d'immigration – d'Albert Einstein à Xherdan Shaqiri en passant par la famille Hayek. Sans l'immigration, la Suisse ne serait pas la Suisse, et l'UDC le sait parfaitement.
Le fils d'Albert Rösti vit aux Etats-Unis. Est-ce que son épouse américaine pourra s'installer en Suisse avec un plafond démographique à 10 millions?
Le simple fait que vous posiez cette question démontre à quel point cette initiative est déconnectée de la réalité. Ce plafond démographique est d'une rigidité absolue. Le texte laisse d'innombrables questions en suspens et plonge nos entreprises, mais aussi l'ensemble des Suissesses et des Suisses, dans une profonde incertitude. La Suisse a toujours été un pays d'immigration – d'Albert Einstein à la famille Hayek, en passant par Xherdan Shaqiri. Sans l'immigration, la Suisse ne serait pas la Suisse, et l'UDC le sait parfaitement.
Certaines voix au sein de l'UDC affirment qu'il ne s'agit que de symbolique et qu'au final, un arrangement sera trouvé avec Bruxelles. Que leur répondez-vous?
C'est la population qui finira par payer le prix de cette politique. Nous traversons une époque d'incertitudes; nous ne pouvons pas nous permettre de prendre de tels risques sur le dos des citoyens.
Jusqu'ici, le capitalisme a toujours dicté sa loi. Si les entreprises ont besoin d'embaucher des étrangers, elles continueront à le faire à l'avenir, non?
Le problème réside dans le texte même de l'initiative. On ne pourra l'appliquer qu'au prix d'un sabordage de notre économie et d'une mise en danger de notre système de santé.
En tant que membre du Parti socialiste (PS), vous devriez pourtant voir d'un bon œil les limites à la croissance et la régulation du capitalisme.
Mener l'économie dans le mur n'a rien d'une politique de gauche. Le capitalisme n'a pas besoin d'un plafond couperet, mais de garde-fous et de règles claires.
Les initiants rétorquent qu'il restera toujours les frontaliers.
C'est peut-être vrai pour Bâle, Genève ou Lugano. Mais qu'en est-il du reste de la Suisse? J'étais tout à l'heure dans un établissement médico-social (EMS) dule canton de Berne. Aucun frontalier allemand ou français ne fait la route jusque-là. Dans cet établissement, 75% du personnel de nettoyage et 60% du personnel soignant ne possèdent pas de passeport suisse. Nous avons besoin de ces personnes!
L'initiative contre l'immigration de masse n'a pas non plus été appliquée à la lettre. Il existe toujours une marge de manœuvre au final.
Le Parlement n'avait pas suivi la proposition du Conseil fédéral à l'époque, mais la préférence nationale est aujourd'hui une réalité. Or, il n'y a tout simplement pas assez de Suisses pour pourvoir les postes vacants. Les termes de cette nouvelle initiative sont extrêmes. Ils ne laissent aucune marge de manœuvre.
Si l'initiative est acceptée, ne pourrez-vous pas mieux gérer l'immigration? Le pays n'accueillera-t-il pas – en définitive– seulement les meilleurs des meilleurs?
Et qui déblayera la neige en hiver? Qui nettoiera les hôpitaux? Qui fera la plonge dans les restaurants? Ces travailleuses et ces travailleurs sont tout aussi indispensables à la bonne marche de la Suisse.
Cette initiative ne s'apparente-t-elle pas à un cadeau involontaire de l'UDC à l'Union européenne? Moins d'émigration signifie moins de fuite des cerveaux pour l'Union européenne (UE). Et davantage de frontaliers maintiendrait le pouvoir d'achat au sein de l'Union.
C'est une perspective intéressante. La voie bilatérale est avantageuse tant pour l'UE que pour la Suisse. Mais il est vrai que cette initiative profiterait en réalité à nos pays voisins. Ils conserveraient une main-d'œuvre qualifiée et bénéficieraient des retombées économiques de nos frontaliers.
Pour conclure: votre mère a des origines allemandes. Que pense-t-elle de cette initiative?
Ma mère vit en EMS et elle est notamment soignée par un Erythréen et un Serbe. Elle me dit souvent: « Les auteurs de l'initiative seront ravis de pouvoir être soignés lorsqu'ils seront vieux!»