La décision du Conseil des Etats a été un vrai coup dur pour la direction d'UBS. Depuis mercredi dernier, une chose est claire: les responsables politiques veulent faire payer beaucoup plus cher à la banque. La direction n'est actuellement pas disponible pour des interviews. Pour le PDG Sergio Ermotti, ce verdict constitue un sérieux revers dans une carrière jusqu'ici fulgurante.
Il y a trois ans, le Tessinois est revenu chez UBS avec pour mission d'intégrer Credit Suisse au groupe, après l'effondrement de la banque. Depuis, les principales étapes ont été franchies. Les clients ont été transférés et les deux entités ont fusionné. Les anciens systèmes de Crédit Suisse ont été progressivement mis hors service. UBS prévoit d'avoir finalisé l'essentiel de l’intégration d’ici fin 2026. La banque peut désormais commencer à tirer les bénéfices de l'opération, avec des synergies qui se chiffrent en milliards.
Sergio Ermotti et le président du conseil d’administration, Colm Kelleher, maîtrisent tout ce qui relève de leurs propres décisions. Si seulement la politique ne venait pas s'en mêler!
«Ce train a quitté la gare»
Elle ne leur facilite pas la tâche. Elle adopte des lois et édicte des réglementations qui vont contre les intérêts de la direction. Sergio Ermotti et Colm Kelleher se sont vivement opposés au durcissement des exigences en matière de fonds propres. En vain. La Suisse a désormais décidé «qu'UBS n’est pas la bienvenue», aurait sobrement dit Karin Keller-Sutter lors d'un échange à huis clos.
Il reste certes encore le Conseil national, mais celui-ci est réputé encore plus critique à l’égard de la place financière. Un revirement paraît donc peu probable. «Ce train a quitté la gare», entend-on du côté de la Bahnhofstrasse à Zurich.
Mercredi, le Conseil des Etats a approuvé par 29 voix contre 16 la proposition de Peter Hegglin. UBS devra ainsi couvrir à l'avenir 90% de ses participations à l'étranger avec des fonds propres de base durs, dits CET1. Cette mesure vise à réduire au maximum le risque d’un nouveau sauvetage par l’Etat en cas de crise.
Eviter un nouveau sauvetage public
L’intervention des responsables politiques fait partie intégrante du système. Les banques ne sont en effet que partiellement soumises aux mécanismes de libre marché. Elles sont fortement réglementées, et plus encore lorsqu'il s'agit d'établissements d'importance systémique. Car si une banque nationale de cette taille venait à s'effondrer, les conséquences pour l'ensemble de l'économie nationale pourraient être considérables.
La solution qui vient d’être adoptée est certes moins stricte que l'exigence de 100% défendue par le Conseil fédéral, sous l'égide de la ministre des Finances Karin Keller-Sutter. Elle n’en reste pas moins très contraignante pour UBS. La banque avait plaidé pour une solution 50/50: 50% de fonds propres de base de catégorie 1 (CET1), les 50% restants pouvant être couverts par des obligations AT1, moins coûteuses. Mardi, Sergio Ermotti jugeait que l’exigence de 90% ne pouvait en aucun cas être considérée comme un compromis. Colm Kelleher avait lui aussi mis en garde contre les conséquences que cette mesure pourrait avoir pour l’avenir d’UBS en Suisse.
Mercredi, UBS a réaffirmé son intention de contester ces nouvelles exigences lors de la poursuite des débats parlementaires. Si elles devaient être adoptées sous cette forme, la banque estime qu'elle devrait augmenter ses fonds propres CET1 d'environ 16 millards de dollars. A cela s’ajoutent environ deux milliards de dollars liés à des modifications réglementaires déjà adoptées.
La question est désormais de savoir comment UBS va réagir.
Huit banques prêtes à discuter avec UBS
Peut-être que tout va finalement changer. Selon des sources proches du dossier, plusieurs grandes banques étrangères auraient fait savoir à UBS qu’elles seraient intéressées par une éventuelle fusion.
D’après l’une de ces sources, au moins huit établissements financiers de dimension internationale se seraient déclarés prêts à entamer des discussions avec la direction d’UBS. Certains noms circulent déjà dans la presse financière, notamment Morgan Stanley, Deutsche Bank et la banque britannique Standard Chartered.
Un récent article du média américain Semafor montre également qu'un tel scénario n'est plus si improbable. Selon l'article, la direction d’UBS aurait relancé les discussions sur les moyens de se soustraire aux contraintes de la réglementation suisse, notamment en envisageant une fusion avec un concurrent étranger.
Morgan Stanley, un candidat crédible
Vendredi, l’action UBS a elle aussi réagi à ces rumeurs, gagnant environ 3,5% à la Bourse suisse. Sur le marché, cette hausse a été attribuée aux spéculations autour d’une éventuelle fusion.
La division Wealth Management d’UBS est considérée comme le joyau de la place financière suisse. A ce titre, elle pourrait être particulièrement convoitée par les grands groupes américains. Morgan Stanley, notamment, occupe une solide place dans le domaine de la gestion de fortune. Les deux établissements présentent en outre une certaine complémentarité géographique: Morgan Stanley est principalement implanté aux Etats-Unis, tandis qu’UBS opère à l’échelle mondiale, notamment en Asie et en Suisse.
Une fusion poserait également la question du siège de la nouvelle banque. C’est précisément ce qui rend le scénario politiquement explosif: en théorie, une fusion pourrait permettre à UBS de se soustraire au cadre réglementaire suisse.
«No comment»
Les rumeurs de fusion ne datent pas d’hier. Depuis plusieurs mois, l’hypothèse d’un rapprochement avec Morgan Stanley revient souvent. La banque américaine affiche en Bourse une capitalisation nettement supérieure à celle d’UBS. Une opération de ce type ne serait donc pas à exclure, du moins en théorie.
Une fusion avec la Deutsche Bank ou Standard Chartered se présenterait dans un contexte différent. Ces deux établissements affichent en effet une capitalisation boursière inférieure à celle d’UBS. Dans ce cas de figure, UBS pourrait chercher à combiner son implantation mondiale avec un nouveau siège social situé à l'étranger. Reste à savoir si, et dans quelle mesure, une telle opération permettrait réellement de bénéficier d’un régime réglementaire plus favorable. Une fusion ne serait donc pas exclue, du moins sur le papier.
UBS s’est refusée à tout commentaire sur ces spéculations: «Nous ne commentons pas les spéculations ni les opinions exprimées à ce sujet», a déclaré un porte-parole.
«Arbitrage réglementaire»
Des sources proches d’UBS évoquent un «arbitrage réglementaire», possible grâce à une telle fusion. Le raisonnement est le suivant: le durcissement des exigences en matière de fonds propres pèse sur la valorisation d’UBS. Un transfert du groupe à l’étranger pourrait permettre d’en tirer parti, au moins en partie.
Une source présente le calcul suivant: à la fin du mois de juin, UBS disposait d’environ 72,5 milliards de dollars de fonds propres CET1, pour une capitalisation boursière d'environ 162 milliards de dollars.
Autrement dit, chaque dollar de fonds propres CET1 correspond à environ 2,2 dollars de capitalisation boursière. Avec la nouvelle exigence de 90%, UBS devrait, selon ses propres calculs, disposer d’environ 16 milliards de dollars supplémentaires de fonds propres CET1. A valorisation constante, cela représenterait, d’un point de vue purement théorique, une capitalisation boursière supplémentaire d’environ 35 milliards de dollars.
Cela donne une idée des gains qu’un assouplissement de la réglementation pourrait permettre: des fonds aujourd’hui immobilisés pourraient, sous un autre régime réglementaire, être utilisés de manière plus productive.
Un scénario catastrophe
Reste à savoir comment Colm Kelleher et Sergio Ermotti vont réagir face à cette nouvelle réalité. Ils pourraient réduire la taille de leurs activités à l'étranger, voire céder certaines d’entre elles, notamment l’importante activité de gestion de fortune aux Etats-Unis et une partie de la banque d’investissement. Une telle décision serait toutefois difficilement compatible avec la stratégie d’expansion mondiale menée jusqu’ici par UBS. Son PDG a d'ailleurs souligné à plusieurs reprises qu’un retrait des marchés internationaux n’était pas envisagé.
L’autre possibilité serait de fusionner avec un établissement étranger. C’est précisément ce scénario qui semble aujourd’hui revenir au centre des discussions.
Dans le secteur bancaire, les avis sont loin d'être unanimes. «Une UBS sous pavillon américain, et alors?», certains ne voient pas là un problème majeur. D’autres dressent un tableau beaucoup plus sombre. Selon eux, un actionnaire majoritaire étranger pourrait privilégier l'activité très lucrative de gestion de fortune, au détriment d'autres secteurs, comme la banque de détail, la banque d’entreprise ou le marché hypothécaire. Des activités pourtant essentielles à l'économie suisse, tant pour les PME que pour la population.
«Le marché suisse des capitaux pourrait pratiquement s’effondrer», affirme un expert du secteur. «La Banque nationale devrait intervenir.» A cela s'ajouterait, en cas de transfert des activités à l’étranger, la perte de milliards de francs de recettes fiscales, ainsi que de nombreux parrainages dans les domaines du sport et de la culture. L'expert redoute un scénario catastrophe: «La Suisse deviendrait une sorte d’Autriche du secteur bancaire.»
Ces scénarios restent toutefois très hypothétiques. Même en cas de fusion, la Suisse ne se retrouverait pas du jour au lendemain privée d'un établissement bancaire. L’enjeu serait plutôt de déterminer quelles activités suisses le nouveau groupe conserverait, où elles seraient implantées et sous quel régime réglementaire elles seraient placées.
Comment réagiraient les clients fortunés?
Une autre question essentielle est de savoir si une fusion avec une banque étrangère créerait réellement de la valeur à moyen terme. L'activité principale d'UBS est la gestion de fortune pour une clientèle très fortunée. Ces milliardaires accepteraient-ils sans réserve de confier leur patrimoine à une banque américaine ou à un autre établissement étranger?
Il convient donc de considérer ces scénarios avec prudence.
Rien n’est encore décidé. Mais une seule chose est certaine: avec la décision du Conseil des Etats, ce qui n’était jusqu’à présent qu’une hypothèse théorique est devenu une véritable option stratégique, qu’UBS doit désormais prendre au sérieux.