Le directeur général d’UBS, Sergio Ermotti, a de quoi voir rouge. Mercredi, le Conseil des Etats a soutenu un net durcissement des exigences de fonds propres imposées à la banque. Dans la salle, la ministre des Finances Karin Keller-Sutter a vu les sénateurs choisir une solution proche de celle qu’elle défendait: un 90% de couverture en fonds propres au lieu du 100%.
Le bras de fer n’est pas terminé, puisque le Conseil national doit encore se prononcer. Mais après le vote du Conseil des Etats, le score est de 1-0 pour Karin Keller-Sutter, qui l’a emporté à une large majorité.
Cette confrontation entre une conseillère fédérale et un dirigeant de banque s’est jouée publiquement, ce qui est rare en Suisse. Retour sur les étapes de l’escalade entre Karin Keller-Sutter et Sergio Ermotti.
Sergio Ermotti, sauveur ou banquier aux millions?
Le duel a commencé tôt. En avril 2023, peu après le rachat de Credit Suisse, Sergio Ermotti est revenu à la tête d’UBS. Alors qu’il approchait de l’âge de la retraite, il s’est retrouvé sous les projecteurs. Il aurait pu être salué comme celui qui venait au secours de la place bancaire suisse; mais c’est surtout sa rémunération qui a fait parler. Pour les seuls mois passés à la tête d’UBS en 2023, il a perçu 14 millions de francs.
Ce débat a agacé Karin Keller-Sutter, qui avait contribué au sauvetage de Credit Suisse en permettant son rachat par UBS. La conseillère fédérale a relevé qu’elle devrait travailler jusqu’en 2054 pour gagner autant. «On verse ici des rémunérations qui dépassent l’imagination de tout citoyen et de toute citoyenne ordinaires.»
Son message était clair. Après le sauvetage de Credit Suisse, une telle rémunération risquait de heurter la population. Karin Keller-Sutter a dès lors multiplié les piques à l'encontre d’UBS, tout en défendant un encadrement plus strict de la grande banque. Ses critiques trouvaient un écho favorable auprès d’une partie de la population. D’un côté, la ministre des Finances. De l’autre, le patron d’une banque aux rémunérations vertigineuses.
Les menaces de départ
Le duel s’est intensifié à mesure que les nouvelles règles bancaires se précisaient. Karin Keller-Sutter a répété qu’elle agissait dans l’intérêt de la Suisse. Face à elle, UBS a averti que ces mesures la «désavantageraient nettement par rapport à la concurrence internationale et affaibliraient l’économie suisse et la place financière». La banque a qualifié les exigences en matière de fonds propres d’«extrêmes».
Des rumeurs de départ d’UBS ont rapidement circulé, sans qu’aucune annonce officielle ne vienne les confirmer. Karin Keller-Sutter a affiché son calme. Elle s’est montrée plus mordante à propos du lobbying exercé par la banque au Parlement, jugeant son comportement «non suisse» sur la SRF.
Alors que les positions se durcissaient, Blick a demandé à Sergio Ermotti, à l’automne 2025, s’il serait prêt à discuter avec la ministre. «Oui, je serais prêt à rencontrer Karin Keller-Sutter», a répondu le directeur général d’UBS, avant de nuancer. «Nous ne pouvons pas nous inviter nous-mêmes.» Karin Keller-Sutter n’en voyait toutefois pas la nécessité. Elle faisait valoir qu’il n’était pas habituel de recevoir des particuliers pendant l’élaboration d’un projet de loi. Sergio Ermotti ne semble d’ailleurs jamais lui avoir adressé d’invitation.
Interrogée à plusieurs reprises sur ses relations tendues avec Sergio Ermotti, Karin Keller-Sutter a répondu que son interlocuteur chez UBS était le président du conseil d’administration, Colm Kelleher, qu’elle connaissait depuis le sauvetage de Credit Suisse. Une pique à l’adresse du directeur général tessinois, qu’elle tenait ainsi à distance.
L’escalade
Dans un entretien accordé à Blick, Karin Keller-Sutter a affirmé qu’UBS menait un lobbying d’une intensité qu’elle n’avait jamais vue. Elle a estimé que certains parlementaires pourraient rester sur la ligne de la banque par crainte de perdre des dons. Ses propos ont fait des vagues.
Dans une interview à la «NZZ», Sergio Ermotti s’en est pris à son tour au Parlement et à la Confédération, peu avant le vote de cette semaine. Il a reproché aux parlementaires de ne pas suffisamment comprendre les détails du dossier. Selon lui, la Confédération, la Banque nationale et l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers ne leur avaient pas transmis les bonnes informations. Cette attaque a déplu aux parlementaires.
Se saluent-ils encore?
Une anecdote rapportée par «Schweiz heute» illustre les tensions entre les deux personnalités. Lorsqu’elles se sont récemment croisées au sein de la Commission de l’économie du Conseil des Etats, Karin Keller-Sutter se serait détournée pour éviter de serrer la main de Sergio Ermotti. Cette version est toutefois contestée.
Tous deux ont aussi participé cette semaine au «Finance Forum», au Kongresshaus de Zurich, où ils se sont succédé sur scène. Selon «Schweiz heute», leurs interventions avaient été organisées de manière à ce qu’ils ne s’y retrouvent pas ensemble.
Plus d'impôt sur bénéfices
Lors du débat au Conseil des Etats, Karin Keller-Sutter a rappelé qu’UBS «n’a plus payé d’impôt sur les bénéfices pendant environ sept ans, après avoir dû être sauvée par l’Etat en 2008 à coups de milliards». A l’époque, les contribuables avaient pris un risque de 109 milliards de francs.
Le Conseil national doit encore se prononcer. Une chose est néanmoins sûre: le duel n’est pas terminé.