Donald Trump contre la Confédération
Le piège des droits de douane se referme sur la Suisse

Dans le conflit qui l'oppose à Donald Trump, la Suisse est menacée par le prochain coup de massue douanier. Un duel sous haute tension se joue à Berne: celui de la Suisse américaine contre la Suisse européenne. Le contre-la-montre est lancé.
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Le président de la Confédération Parmelin avec la secrétaire d'Etat Helene Budliger Artieda et Jamieson Greer au WEF 2026 à Davos.
Photo: keystone-sda.ch
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Reza Rafi

Mercredi, le calme plat a brutalement pris fin. Le coup de semonce est parti directement de Washington. Dans une déclaration officielle, le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, a menacé plusieurs pays alliés de nouvelles taxes douanières. L’Union européenne doit s’attendre à une taxe de 10%. Pour la Confédération, la facture grimpe à 12,5%. Une fois de plus, la Suisse se retrouve dans un cas particulier.

Cette nouvelle offensive américaine réveille le traumatisme de l’an dernier. Le «Liberation Day», l'appel téléphonique de Trump, le marteau douanier, les 39%... S’en était suivi l’effort acharné de la «Team Switzerland», qui s’était soldé par une lettre d'intention prévoyant une taxe de 10%. Un épisode gravé dans la mémoire collective à l'image des visites à la Maison Blanche, montres Rolex et lingots d'or sous le bras.

Le 4 novembre 2025, une délégation économique suisse s'est assise dans le bureau ovale auprès du président américain Donald Trump.
Photo: DR

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une simple rupture. C’est le réveil brutal d’un conflit que l’opinion publique suisse a laissé couver pendant plusieurs mois, mais qui provoque de violents affrontements en coulisses. L’enjeu est immense: il s'agit ni plus ni moins de définir la trajectoire de la Confédération et de régler sa boussole géopolitique. C'est le choc entre la Suisse pro-européenne et la Suisse pro-américaine.

Rancœurs et jeux tactiques

Un camp autour du président de la Confédération Guy Parmelin, de la secrétaire d'Etat du Seco Helene Budliger Artieda et du groupe des représentants de l'économie autour du cofondateur de Partners Group Alfred Gantner se bat activement en coulisses pour un accord contraignant avec Washington.

Face à eux se dresse une coalition de conseillers fédéraux, à l'instar du ministre socialiste de la Justice Beat Jans ou du ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis. Evidemment, chacun des protagonistes jurera qu’il ne cherche qu’une solution politique pragmatique. Pourtant, il existe des clivages idéologiques. D’un côté, Parmelin, figure de proue de l'UDC, et Alfred Gantner, co-auteur de l'initiative «Boussole».

De l’autre, les cercles europhiles autour de Beat Jans et Ignazio Cassis, qui ne veulent pas se mettre à dos Bruxelles. Au milieu du jeu, la ministre des Finances Karin Keller-Sutter, ancienne victime de Trump, panse encore ses plaies.

Lorsque l’on tend l’oreille sous la Coupole fédérale, le constat est évident: les ressentiments contre l’Amérique de Trump se mêlent à de pures manœuvres tactiques. Un échec des négociations avec les Etats-Unis écorcherait en effet sérieusement le discours de l’UDC, qui martèle que la Suisse n'a plus besoin de l'Europe.

L'épouvantail du poulet au chlore

Les deux camps se battent pourtant avec acharnement. Le camp pro-Europe répand depuis longtemps le récit selon lequel un accord commercial ouvrirait la porte à des produits américains douteux. La diffusion en septembre dernier, via la «NZZ», de l'histoire terrifiante des poulets au chlore peut être lue comme une offensive de cette campagne anti-accord. De plus, les opposants redoutent qu'un tel traité ne se fracasse contre les rouages de la politique intérieure suisse, avec la menace latente d'un référendum – un scénario auquel Washington ne comprendrait absolument rien.

A l’inverse, le camp pro-américain s'adonne à une mystérieuse diplomatie de la navette outre-Atlantique, via un partenariat public-privé assez peu conforme aux habitudes helvétiques. 

Où s’arrêtent les compétences de l’Etat et où commencent les intérêts privés? Les limites ont-elles toujours été respectées? Une sous-commission de la Commission de gestion (CdG) est actuellement en train de se pencher sur ces questions. Les principaux intéressés, eux, jurent que tout est propre et que les milliardaires impliqués n'ont servi qu'à une chose: faire baisser l'excédent commercial suisse.

De son côté, Donald Trump semble avoir été marqué par bien plus que son coup de fil de l'an dernier avec Karin Keller-Sutter, un épisode qu’il ne cesse de rappeler publiquement. Il semble presque obsédé par la richesse du petit Etat qu'est la Suisse. Il reproche à Berne de manipuler le franc suisse, et la puissance économique («tremendous!») de ce pays de neuf millions d'habitants, avec son Forum économique à Davos, le rend suspicieux.

Des mois de lobbying

Face au négociateur en chef américain Jamieson Greer, les Suisses savent pourtant qu'ils disposent d'un interlocuteur plutôt amical. Il s'entretient avec Guy Parmelin en français, langue qu'il maîtrise depuis son passage à Paris. Il partage la même profession de foi que le fervent mormon Alfred Gantner.

Mais comment fonctionnent les réseaux d'influence? Selon les informations de Blick, le groupe réuni autour de Gantner s'est démené ces dernières semaines pour débloquer l’impasse. Alfred Gantner et le négociant en matières premières Daniel Jaeggi ont notamment fait du lobbying auprès de Jamieson Greer. Par le passé, Gantner a déjà permis au gouvernement suisse de décrocher trois rencontres ministérielles à Washington. Dans l'entourage du président de la Confédération, on assure pourtant que sa rencontre de cette semaine avec Jamieson Greer dans la capitale française s'est faite sans l'aide du secteur privé.

Reste que Jamieson Greer doit composer avec un rival interne de poids: Howard Lutnick, un vieux briscard de l'establishment financier new-yorkais, où l'on a encore en tête l'image de la Suisse à l'époque des contentieux sur les fonds en déshérence. Et c'est là l'une des difficultés majeures pour les négociateurs helvétiques: quand Greer se déplace, Lutnick n’est généralement jamais très loin.

Trump a besoin d'une nouvelle base juridique pour ses droits de douane

Et la Suisse a en quelque sorte valeur de modèle pour les Etats-Unis. Pour Trump, elle est l'exemple type d'un partenaire commercial chez lequel il a réussi à renverser la balance commerciale en faveur des Etats-Unis par une pression protectionniste.

La Suisse avait déjà ce statut à part lors du mandat de Joe Biden: «Even Switzerland», même la Suisse, avait repris les sanctions contre la Russie, avait lancé l'ex-président américain après l'attaque russe contre l'Ukraine en 2022.

Pendant ce temps, la querelle d'interprétation au sein de l'élite suisse s'intensifie: l'attentisme pourrait bientôt se retourner contre elle. La base juridique du régime douanier de Donald Trump, sur laquelle reposent les 10% actuels, expire le 24 juillet. Le président américain se réfère à la section 122 de la loi américaine sur le commerce. Après l'expiration de ce délai, l'administration a besoin d'une nouvelle légitimité juridique pour sa guerre commerciale. Une seule chose est sûre: Trump veut des droits de douane à tout prix. Il a besoin des moyens qui en découlent pour financer ses guerres et ses projets de construction grandioses.

Il a d'ailleurs déjà trouvé une autre astuce: la section 301 de la loi sur le commerce permet d’introduire des droits de douane face aux pratiques jugées contraires à l'éthique de la part des partenaires commerciaux, comme par exemple la lutte insuffisante contre le travail forcé. Le Commander-in-Chief a donc fait ouvrir deux enquêtes qui visent également la Suisse. Le fait que sa frénésie douanière de l'année dernière ait été stoppée par la Cour suprême ne semble pas irriter Trump.

Protection contre l'arbitraire ou pacte avec le diable?

Toutes ces mesures sont les signes avant-coureurs d'une nouvelle escalade. L'heure tourne. Et Guy Parmelin et Helene Budliger Artieda veulent obtenir un traité juridiquement contraignant au plus vite. Pour eux, c'est le seul rempart contre l'arbitraire américain. Pour leurs opposants, c'est un pacte avec le diable. La Suisse de l'Amérique contre la Suisse de l'Europe, sur fond d'indépendance de l'Etat vis-à-vis des acteurs privés et d’une politique étrangère bousculée par l'éclatement de l'ordre mondial.

Le pouls des responsables augmente. Dans l'entourage de «KKS», Helene Budliger Artieda est critiquée. A l'inverse, on dit que l'échec de Parmelin et sa clique jouerait en faveur de la ministre des Finances, car le fiasco du coup de téléphone avec Trump passerait ainsi au second plan. Ce point de vue est vigoureusement contesté au DFF.

Que se passe-t-il donc? Du côté du Département de l’économie, on assure être en contact permanent avec Washington. L’objectif reste le même: décrocher un accord juridique bilatéral et contraignant. Pendant ce temps, les opposants à Berne ne cessent de mettre en garde contre les couleuvres qu'il faudra avaler si le deal passe. Cybertrucks, poulets au chlore, viande à bas prix: la liste est longue.

Bien malin qui pourra prédire ce que donnera cette danse du ventre face au dieu vivant de la Maison Blanche. Une chose est certaine: le calme est bel et bien rompu.

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