Le Conseil fédéral voulait cette année réduire un peu les revenus des médecins spécialistes et augmenter légèrement ceux des médecins de famille. Ce manque à gagner était même «explicitement souhaité». Mais la réforme tarifaire censée y parvenir risque déjà de dérailler.
Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.
Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.
Le nouveau tarif médical est déjà détourné par des spécialistes, notamment en ophtamologie. En cas de dégénérescence maculaire, une injection dans l'œil peut coûter 40% plus cher si le corps médical s'y prend habilement. C'est en effet ce que permet le nouveau tarif Tardoc, entré en vigueur le 1er janvier.
Ainsi, Verena Grossenbacher paie depuis cette année plus de 1700 francs pour une visite chez l'ophtalmologue, contre environ 1200 francs auparavant. C'est ce que révèlent des décomptes de caisses-maladie consultés par le «Beobachter».
Deux rendez-vous au lieu d'un seul
La raison? Un changement d'organisation chez Gutblick AG, réseau de cabinets d'ophtalmologie. Verena Grossenbacher s'est vu proposer deux jours de consultation au lieu d'un seul: le premier pour un scan de l'œil, le second pour une injection. Cette pratique est jugée plus rentable, car le nouveau tarif impose un forfait au lieu d'une facturation à l'acte. En scindant les rendez-vous, il devient possible de cumuler davantage de facturations en plus du forfait.
Verena Grossenbacher porte en réalité un autre nom. Mais comme elle reçoit régulièrement des injections intravitréennes sur l'un des douze sites de Gutblick AG, elle souhaite rester anonyme.
«Pas compréhensible»
Nous avons soumis les factures de Verena Grossenbacher à trois experts:
- L'Organisation des tarifs médicaux ambulatoires (OAAT), qui gère le nouveau tarif médical, écrit que «la réalisation de l'examen préliminaire et de l'injection intravitréenne à des jours calendaires différents» n'est «pas compréhensible».
- Un ophtalmologue déclare: «On pourrait faire le scan le même jour que l'injection, mais dans ce cas, ça ne rapporte pas.»
- Selon l'économiste de la santé Heinz Locher, plusieurs sociétés spécialisées avaient averti que le nouveau tarif médical pourrait avoir des conséquences. «C'est exactement ce qui s'est produit. Par exemple en répartissant un examen sur deux jours pour éviter une perte de revenu.»
Les caisses maladie responsables?
L'Office fédéral de la santé publique met certes en garde sur son site internet contre une telle division des rendez-vous. L'office estime toutefois que les caisses maladie sont aussi responsables. Elles devraient contrôler les décomptes des médecins spécialistes. Mais celles-ci paient généralement sans problème. C'est le cas pour Verena Grossenbacher.
Selon l'économiste de la santé Heinz Locher, des erreurs de conception ont été commises dans le nouveau tarif médical. «Celui qui introduit des forfaits doit empêcher qu'ils soient contournés par un fractionnement des tarifs. C'est ce que l'Organisation des tarifs médicaux ambulatoires (OAAT) n'a pas fait.»
Le problème n'est pas prioritaire
L'OAAT, les partenaires tarifaires et le Conseil fédéral devraient s'attaquer à ce problème. «Mais je ne vois aucun signe montrant qu'une attention suffisante est accordée à ce problème fondamental», déclare Heinz Locher.
L'économiste interdirait le fractionnement des tarifs. «Deux prestations médicales techniquement liées ne devraient par exemple plus pouvoir être réalisées que sur une seule journée. Si un médecin spécialiste veut les répartir sur deux jours, il devrait alors le justifier auprès de la caissen maladie.»
Aucun problème
De son côté, le cabinet d’ophtalmologie Gutblick AG affirme ne voir aucun problème. Il indique ne pratiquer aucune manipulation tarifaire et assure appliquer correctement le nouveau tarif médical, selon le directeur de la clinique.
Pour des raisons d’organisation, il n'est plus possible depuis peu de réaliser une injection dans l'œil le même jour qu'un scan dans les plus grands des douze sites, justifie-t-il. «Avec l'augmentation du volume de patients, nous avons atteint nos limites organisationnelles et médicales.» C'est pourquoi il a été décidé de répartir l'examen préliminaire et l'injection sur deux dates.