Coup de gueule du fondateur
«La vente de Swiss a été l'une des plus grosses erreurs de la Suisse»

Moritz Suter, fondateur de Crossair, dénonce la vente de Swiss à Lufthansa en 2005, qu'il qualifie de «l'une des plus grandes erreurs de la Suisse». Il affirme que Swiss aurait pu survivre seule et devenir leader européen.
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Pendant des décennies, Swissair a été considérée comme l'un des fleurons de la Suisse.
Photo: Keystone
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Daniel Kestenholz

S'il y a bien une personne capable de juger Swiss et Swissair, c'est Moritz Suter. Aujourd'hui âgé de 83 ans, le fondateur de Crossair a posé les bases de l'actuelle compagnie Swiss et considère sa vente à Lufthansa comme l'une des plus grandes erreurs de la Suisse.

Après la mise à l'arrêt de Swissair en 2001, la compagnie de Moritz Suter Crossair est devenue la base de la nouvelle compagnie Swiss. Voilà pourquoi depuis, la nouvelle compagnie aérienne vole sous l'abréviation LX, le code de Crossair, et non plus avec le code SR de Swissair.

Un quart de siècle après cette mise à l'arrêt, Moritz Suter dresse un bilan sans concession de la vente de Swiss à Lufthansa. Pour lui, cette transaction a constitué «l'une des plus grandes erreurs de la Suisse». Dans une interview accordée à la «NZZ am Sonntag», ce pionnier de l’aviation formule de graves reproches à l’encontre des responsables politiques suisses et de Lufthansa.

La Confédération à genoux

«Imaginez que nous cédions aujourd’hui les CFF à la Deutsche Bahn et qu'elle ait le dernier mot sur le réseau ferroviaire suisse.» Pour Moritz Suter, la vente de Swiss a été tout aussi absurde que cette comparaison fictive. «Cette vente n’aurait jamais dû avoir lieu.»

D'autant plus que Moritz Suter était un ami proche de feu Jürgen Weber, qui a longtemps dirigé Lufthansa. Ce dernier lui aurait écrit qu’il ne reprendrait Swiss que «si Lufthansa le suppliait à genoux». Et c’est exactement ce qui s’est produit. Après que Swiss eut dilapidé des milliards, le conseiller fédéral Hans-Rudolf Merz aurait supplié l’ancien patron de Lufthansa, feu Wolfgang Mayrhuber, de racheter la compagnie aérienne «quel qu’en soit le prix».

Une aubaine pour Lufthansa

Cette opération a été une aubaine pour le groupe allemand. Swiss lui aurait rapporté des «milliards» et, selon Moritz Suter, cette transaction aurait «maintenu à flot» l’ensemble du groupe Lufthansa, alors que d’autres filiales du groupe peinaient à dégager des bénéfices, voire auraient enregistré des pertes. Lufthansa n’aurait «presque rien» payé et, aujourd'hui encore, utilise gratuitement les droits de survol suisses.

Moritz Suter en est convaincu: Swiss aurait pu survivre seule et prendre un nouveau départ après la faillite de Swissair. Selon lui, en fusionnant avec Crossair, Swiss aurait pu devenir «la meilleure compagnie aérienne d’Europe». Il cite Singapore Airlines en exemple: une compagnie aérienne de classe mondiale issue d’un pays encore plus petit que la Suisse.

Trois milliards de francs dilapidés

Moritz Suter critique aussi le fait que cette vente n’ait «jamais fait l'objet d'une enquête approfondie» à ce jour. Selon lui, la situation critique de Swiss était due à une mauvaise gestion qui a dilapidé en quelques années les trois milliards de francs apportés par les principaux actionnaires, dont la Confédération. Cette situation faisait suite à la stratégie dite «Hunter»: pour rappel, Swissair s’était lourdement endettée en rachetant des compagnies aériennes en difficulté avant de faire faillite en 2001.

Sur le plan pénal, personne n’a jamais eu à répondre de la débâcle de Swissair. En 2007, dans le cadre du plus grand procès économique de l’histoire suisse, le tribunal de district de Bülach a acquitté les 19 dirigeants inculpés, parmi lesquels l’ancien patron de Swissair Philippe Bruggisser et le président du conseil d’administration Eric Honegger. L’ancien PDG Mario Corti a lui aussi été entièrement disculpé en 2008 lors du procès en appel.

«La Suisse s’est appauvrie»

Aujourd’hui, l’ensemble du réseau de Lufthansa est planifié depuis Francfort, explique Moritz Suter, et c’est précisément ce qui l’inquiète. En cas de crise, ce sont d’abord les petits hubs comme Zurich, Vienne, Milan ou Bruxelles qui font l’objet de coupes budgétaires, mais pas Francfort ni Munich. En d'autres termes, les décideurs sont avant tout redevables à l’Allemagne.

Pour Moritz Suter, avec cette vente, la Suisse a perdu bien plus que sa compagnie aérienne nationale. Il affirme que le savoir-faire aéronautique a en grande partie disparu et que les jeunes ont perdu tout un secteur d’activité. «La Suisse s’est appauvrie sans une industrie aérienne suisse indépendante», conclut-il amèrement.

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