«Cette mise en scène est intimidante, dégradante et violente»
Dans cette commune bernoise, une tradition sexiste se perpétue de génération en génération

Depuis début mai, une scène macabre intrigue dans un petit village du canton de Berne: sur la rue principale de Leuzigen, une inquiétante poupée portant le nom de «Larissa» est accrochée à un arbre. Selon les habitants, il s'agirait d'une simple coutume ancestrale.
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Cette poupée macabre est accrochée depuis début mai à Leuzigen.
Photo: DR
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Devin Schürch

Au milieu de la rue principale de Leuzigen, dans le canton de Berne, une poupée à l'effigie d'une jeune femme, la poitrine et l'entrejambe peintes en rose, est suspendue depuis plusieurs jours. Au-dessus d'elle, une pancarte porte un nom: «Larissa».

Cette poupée est fixée à un petit sapin, un «Maitannli» (littéralement «petit sapin de mai») pour être plus précis. Durant la nuit du 1er mai, cet arbre est installé par de jeunes hommes, les «Stäcklibuebe» (un terme que l'on peut traduire par «garçons aux piquets»), devant la maison d'une jeune femme ou au milieu du village. 

La poupée accrochée ici ressemble à celles utilisées dans les rituels de magie vaudou. Dès le premier regard, une chose paraît évidente: ce «cadeau» n'a rien de bienveillant. Tout dans cette mise en scène donne l'impression que quelqu'un souhaite nuire à «Larissa».

«C'est tout à fait normal ici!»

«Cette mise est scène est intimidante, dégradante et violente», déclare une habitante de Leuzigen. Elle est particulièrement choquée que la poupée soit suspendue au beau milieu du village, sans que personne ne vienne la décrocher. A l'heure où la violence envers les femmes est au coeur de tous les débats, elle ne peut pas comprendre un tel geste.

«
Si c'était ma fille qui était visée, j'aurais abattu l'arbre
Cécile Jäger, habitante de Leuzigen
»

Au sein de la commune, les avis sont partagés. «Je connais cela depuis des années, c'est tout à fait normal ici, témoigne le septuagénaire Richi Felder. Ce n'est pas du mobbing, c'est juste la coutume!» La poupée est traditionnellement accrochée au Maitannli et constitue une sorte d'humiliation publique. Elle est la preuve que Larissa a rejeté son admirateur secret.

Mais cette tradition n'est pas du goût de tout le monde. «Coutume ou pas, ce n'est pas dans l'air du temps et totalement sexiste», s'indigne Cécile Jäger. Si c'était ma fille qui était visée, j'aurais abattu l'arbre!»

Le nombre de participants diminue

Il y a trois ans, Jan Affolter était lui-même l'un des Stäcklibuebe. A l'époque aussi, une poupée était suspendue à un Maitannli. «Nous avons simplement accroché une poupée en caoutchouc, car personne ne voulait en fabriquer une», raconte-t-il. Celle-ci a toutefois été retirée par le père de la jeune fille visée.

Jan Affolter faisait lui-même partie des «Stäcklibuebe». Il n'arrive pas à dire si cette coutume est encore d'actualité.
Photo: Devin Schürch

Il a de la peine à dire si cette coutume est encore d'actualité. «Beaucoup participent simplement parce qu'on a toujours fait comme ça». Parallèlement, le nombre de jeunes participant à la fête diminue chaque année. «On peut se demander combien de temps cette coutume va encore durer.»

Qui se cache derrière la poupée?

Daniel Baumann, président du conseil communal de Leuzigen, donne davantage d'explications à ce sujet: à Leuzigen, les jeunes hommes qui ont terminé leur année suivant leur confirmation se réunissent puis installent, près de la maison des jeunes filles du même âge, un petit Maitannli portant leur nom. Selon cette coutume, ce geste sert à manifester leur intérêt.

«Lorsqu'une fille reçoit un Maitannli, elle a un an pour inviter à dîner le garçon qui le lui a offert», explique Daniel Baumann. Si elle ne le fait pas, son nom est accroché au mât, accompagné d'une poupée. «C'est un rappel amusant du non-respect de la coutume», conclut le président du conseil communal.

«Elle n'en rien à faire!»

Mais comment la jeune Larissa, âgée de 16 ans, vit-elle la situation? Si personne ne vient la décrocher, la poupée et son nom resteront encore accrochés à la rue principale pendant tout le mois de mai. «Larissa ne voulait pas recevoir de Maitannli l'année dernière, confie son père. Elle n'en a rien à faire de cette coutume!» Selon lui, elle ne se sent pas mal pour autant.

Il estime lui aussi que cette tradition est dépassée. «Mes autres filles ne s'y retrouvaient pas non plus». Certes, il trouve très bien que les jeunes hommes du village se réunissent et organisent quelque chose ensemble. «Mais pour rencontrer des gens aujourd'hui, il y a de meilleures manières!» Sa conclusion à propos de cette coutume est on ne peut plus claire: «Elle est inutile.»

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