En bref
- Le 25 mars 2026, le Tribunal d’arrondissement de la Broye et du Nord vaudois examinera la libération conditionnelle de l'assassin Claude D.
- En 2016, Claude D. a été condamné à la perpétuité avec internement ordinaire pour l’assassinat de Marie, une jeune femme de 19 ans, après une première condamnation en 2000 pour le meurtre de son ex-compagne.
- Une expertise psychiatrique de 2023 avait recommandé une cothérapie à Genève, mais cette possibilité a été écartée, et son cas soulève des questions sur le manque d’unités carcérales adaptées en Suisse romande.
Le Tribunal d’arrondissement de la Broye et du Nord vaudois examinera, mercredi 25 mars 2026 à 9h, la libération conditionnelle de la peine privative de liberté de Claude D., avant la mise en œuvre éventuelle d’une mesure d’internement. Une nouvelle audience sensible autour d’un détenu qui incarne, depuis plus de vingt-cinq ans, l’un des dossiers les plus glaçants et les plus épineux du paysage pénal romand.
Car Claude D. n’est pas un assassin «ordinaire». Avant d’étrangler Marie, une jeune femme de 19 ans, en mai 2013, il avait déjà tué une première fois.
En janvier 1998, il a 22 ans. Il enlève son ancienne compagne, Pascale. Sous la menace d’une arme, il la conduit dans le chalet familial de La Lécherette (VD). Là, il la tue de cinq balles, dont une tirée dans la tête à bout portant. Avant cela, il l’avait violée et terrorisée. Lors de son procès, les experts décrivent un homme pervers, narcissique, souffrant d’un trouble de la personnalité et incapable de véritable remise en question. Les juges soulignent déjà l’absence de remords et de désir d’amendement. En 2000, il est condamné à 20 ans de prison. Il échappe à la perpétuité en raison de son jeune âge.
Première sortie sous bracelet
Après quinze ans de détention, Claude D. finit par obtenir une fin de peine sous conditions. Sa sortie n'est pas une remise en liberté ordinaire. Installé à Avenches, il vit sous bracelet électronique, sous le régime des arrêts domiciliaires et avec une longue liste d’obligations à respecter.
Mais une fois dehors, les dérapages reprennent. Propos menaçants, activité inquiétante sur internet... A cause de propos outranciers tenus au sujet d'une femme qu'il a épousé en prison, la tension s'avère suffisante pour le conduire à une réincarcération. Il en sortira après un rebond procédural.
Un deuxième meurtre effroyable
C’est dans ce contexte qu’il rencontre Marie. Ils se fréquentent depuis quelques semaines à peine. Le 13 mai 2013, il l’enlève à la sortie de son travail, à Payerne. Il la séquestre, puis l’étrangle quelques heures plus tard dans un petit bois fribourgeois, entre Châtonnaye et Villarimboud. Comme en 1998, le scénario glace.
Quand la police se lance à sa poursuite, Claude D. tente de leur échapper en voiture. Pendant sa cavale, il se débarrasse notamment de son bracelet électronique, d’une caméra et de plusieurs clés USB. Il finit par être arrêté après une course-poursuite. La Suisse découvre alors avec sidération que cet homme déjà condamné pour un meurtre d’une extrême brutalité a pu se retrouver dehors, avant de récidiver.
Un dossier symbole d’une faillite
Le second crime provoque une onde de choc durable. Claude D. avait déjà tué, selon le même opératoire, quinze ans auparavant. Sa sortie de prison, pourtant strictement encadrée, laisse donc l’impression d’un système qui n’a pas su empêcher l’irréparable.
Lors du second procès, la justice vaudoise le condamne, en 2016, à la prison à vie, assortie de la mesure la plus sévère alors envisagée: un internement à vie. Mais en 2018, le Tribunal fédéral annule cette mesure. Non pas parce qu’il minimise la gravité des faits, mais parce que les conditions légales, très strictes, de l’internement à vie ne sont pas réunies. Les deux expertises psychiatriques requises ne concordent pas sur l’idée d’une inaccessibilité définitive à tout traitement.
Sur le fond, cela ne change toutefois pas l’essentiel. La condamnation pour assassinat est confirmée. Claude D. reste soumis à une peine de prison à perpétuité, assortie d’un internement ordinaire, prononcé par le Tribunal cantonal vaudois. Autrement dit, il reste enfermé pour une durée indéterminée, dans un régime appelé à être réévalué au fil des années. Une sortie de prison est alors jugée «extrêmement peu vraisemblable» par Eric Cottier, procureur général vaudois au moment du procès. Ce dernier ajoutera que ce qu'il faut à Claude D., ce n'est pas une thérapie, mais «des soins palliatifs, des soins de confort.»
Depuis 2019: haute sécurité et bataille judiciaire
Depuis que sa seconde condamnation est devenue définitive, Claude D. multiplie les démarches contre son régime de détention, son lieu d’incarcération et les décisions de l’administration pénitentiaire. Son parcours carcéral ressemble à une longue série de transferts et de recours.
En juillet 2019, il quitte la prison de La Croisée, à Orbe, pour le pénitencier de Thorberg, dans le canton de Berne, au sein d’un secteur de haute sécurité. Ce transfert est notamment motivé par son comportement inadéquat envers du personnel féminin à La Croisée.
A Thorberg, il conteste rapidement son placement et demande à être transféré dans un régime plus ouvert. L’Office d’exécution des peines refuse. Le Tribunal cantonal vaudois confirme. Les juges ne retiennent pas seulement son lourd passif criminel. Ils rappellent aussi que les experts considèrent comme très élevé le risque de commettre une nouvelle infraction grave, y compris pendant l’exécution de la peine. Claude D. recourt alors au Tribunal fédéral.
«Droit à l'espoir» et agression
En juin 2021, il est transféré au pénitencier de Pöschwies, dans le canton de Zurich, dans un secteur de sécurité renforcée conçu pour éviter tout contact avec des femmes. Ses avocats dénoncent des conditions de détention contraires à ses droits fondamentaux et invoquent son «droit à l’espoir». L’administration, elle, continue de mettre en avant sa dangerosité et son obsession persistante pour les femmes.
A Pöschwies, Claude D. est sanctionné pour des propos agressifs et violents. En 2022, après des signalements très préoccupants, il est placé à l’isolement. Les autorités estiment alors que même la haute sécurité ne suffit plus à contenir le risque.
Il est ensuite transféré à la prison de Lenzbourg, en Argovie. D’abord dans le secteur Sitrak I, en isolement cellulaire. Puis, dès février 2023, dans l’unité sécurisée Sitrak II, après une période d’observation concluant que l’isolement strict n’était plus nécessaire.
Une expertise ouvre une piste, les autorités freinent
Une nouvelle expertise psychiatrique, déposée fin 2023, nuance partiellement le tableau dressé jusque-là. Elle continue de considérer le risque de récidive comme élevé et imminent en cas de remise en liberté, surtout en présence d’une femme. En revanche, elle ne juge plus le risque de violence carcérale comme prépondérant. Elle recommande un séjour de six à huit mois à Curabilis, à Genève, dans le cadre d’une cothérapie avec un homme et une femme, afin d’évaluer son fonctionnement dans un contexte relationnel plus large.
Cette piste n’est pas suivie. En juillet 2024, l’Office d’exécution des peines refuse le transfert à Curabilis, écarte les conclusions les moins pessimistes de l’expertise et ordonne son placement aux Etablissements de la plaine de l’Orbe. Claude D. recourt.
En octobre 2024, le Tribunal cantonal vaudois lui donne partiellement raison, révèle alors «Le Temps». Les juges annulent la décision de l’office. Selon eux, elle est mal motivée. Ils estiment aussi que la commission consultative, opposée à Curabilis, a écarté trop légèrement une expertise divergente. Le dossier est donc renvoyé pour nouvel examen.
Lenzbourg ne veut plus de lui
Entre-temps, la prison de Lenzbourg ne souhaite plus le garder. L’établissement ne peut notamment pas lui offrir les prestations psychiatriques adaptées à son cas. Claude D. est alors transféré, le 11 novembre 2024, aux Etablissements de la plaine de l’Orbe, à Bochuz, en régime ordinaire, mais de manière provisoire, dans l’attente d’une solution plus adaptée.
Là encore, il s’oppose au transfert. Il le juge déstabilisant et contraire au principe de réinsertion. En vain. Dans un arrêt rendu fin 2024 et publié en 2025, la justice vaudoise considère que ce passage par les EPO ne règle rien sur le fond, mais permet au moins d’assurer une solution transitoire pendant que les autorités continuent à chercher un cadre plus adéquat, idéalement en Suisse romande.
Une audience sous haute tension
L’audience de mercredi ne rouvrira pas seulement un vieux dossier criminel. Elle ravivera aussi une question qui poursuit la justice vaudoise depuis plus de dix ans: que faire d’un détenu considéré comme extrêmement dangereux, déjà passé à l’acte à deux reprises, et dont le cas met à l’épreuve le droit pénal, la psychiatrie et l’exécution des peines? Quand est-ce que le canton se dotera d'une unité carcérale psychiatrique?
Claude D. aura cinquante ans cette année. Chaque étape de son parcours carcéral ravive le même vertige: celui d’un homme qui a déjà bénéficié d’une chance, et dont la récidive a marqué durablement la mémoire collective.